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Explorer les lieux abandonnés à Détroit et à Berlin : tourisme de l’abandon et trajectoires patrimoniales

Publié le 21/06/2021
Auteur(s) : Aude Le Gallou, doctorante en géographie, attachée temporaire d'enseignement et de recherche (ATER) - université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Sorbonne Université
À Berlin comme à Détroit, pour des raisons différentes, les lieux abandonnés font partie du paysage urbain. Certains d’entre eux font l’objet de valorisations touristiques dont le rapport au processus de patrimonialisation est ambigu. Si ce tourisme de l’abandon peut s’inscrire dans une patrimonialisation officielle, il peut aussi relever d’une mise en valeur informelle et temporaire avant la destruction des lieux : cela invite alors à interroger la notion même de patrimoine.

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La dernière décennie a vu s’affirmer un intérêt du grand public pour une catégorie d’espaces particulière : les lieux abandonnés. Volontiers employé par les médias, ce terme désigne des espaces bâtis ayant perdu leur fonction originelle, sans réaffectation officielle et se trouvant dans un état de dégradation matérielle plus ou moins avancé ; celui-ci constitue un marqueur visuel de leur abandon. L’intérêt qu’ils suscitent se manifeste par la popularité d’une iconographie valorisant une version contemporaine de l’esthétique de la ruine (on a ainsi pu parler de ruin porn, soit « pornographie des ruines »), mais aussi par des pratiques récréatives qui tirent parti de ce cadre spatial original. Parmi ces dernières, certaines relèvent de ce que nous proposons d’appeler un tourisme de l’abandon.

Alors que les dynamiques d’abandon et de patrimonialisation semblent contradictoires, l’une reposant sur la dévalorisation et l’autre sur la valorisation d’un espace, ce tourisme de l’abandon invite à penser les articulations possibles entre abandon et patrimonialisation. Dans un contexte d’élargissement du champ patrimonial (voir encadré 4), il peut être envisagé comme indiquant une sensibilité patrimoniale nouvelle envers ces espaces habituellement dépréciés. Cet article propose des pistes de réflexion en ce sens à partir des cas de Berlin (Allemagne) et de Détroit (États-Unis). Il contextualise d’abord le développement de valorisations touristiques des lieux abandonnés dans ces deux villes, avant de montrer le rapport ambigu qu’entretient ce tourisme de l’abandon avec le champ patrimonial. C’est finalement en abordant ces relations dans leur dimension dynamique, au prisme des trajectoires des lieux, que l’on comprend mieux le rôle que peut jouer le tourisme de l’abandon dans les dynamiques de patrimonialisation.

Document 1. Localisation des principaux lieux étudiés à Berlin et à Détroit

Aude Le Gallou — Carte localisation Berlin et Détroit

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Encadré 1. Le choix des mots : abandon et lieux abandonnés

Les termes « abandon » et « lieux abandonnés » ne sont pas des notions spécifiques à la géographie. Pour le sens commun, abandonner signifie rompre un lien, renoncer à une possession, se retirer d’une relation. Dans une perspective géographique, l’abandon s’applique à la relation entre un espace et une société : il désigne à la fois le processus de désinvestissement matériel et symbolique d’un espace et les formes spatiales qui en résultent. Cela se traduit par la perte de fonction d’un lieu qui, pour des raisons diverses, se voit privé des usages qui lui étaient assignés ; dès lors, les pratiques mais aussi les représentations associées au lieu s’affaiblissent, favorisant sa marginalisation sociale et spatiale. Il y a là une forme de désappropriation de l’espace qui renvoie à la dimension juridique de l’abandon entendu comme renoncement à une propriété. Ce processus produit des formes spatiales et paysagères qui se caractérisent notamment par une matérialité spécifique (dégradation du bâti en l’absence d’entretien), une discontinuité plus ou moins marquée avec l’espace environnant et le développement de réappropriations informelles qui invitent à nuancer la notion même d’abandon, celui-ci étant souvent relatif.

Les causes de l’abandon sont diverses, tant par leurs natures (économique, politique, environnementale, etc.) que par leurs temporalités (abandon brutal ou progressif, bref ou pérenne). Pourtant, elles sont toujours le reflet de mutations des sociétés que l’abandon inscrit dans l’espace. La dimension économique est souvent primordiale, les évolutions des systèmes productifs dans un contexte de mondialisation contribuant à une recomposition de la géographie économique à différentes échelles. Nombre de régions industrielles autrefois prospères connaissent aujourd’hui un abandon massif, signe de leur déprise (Rust Belt nord-américaine, bassin minier du Nord-Pas-de-Calais ou villes industrielles d’ex-RDA). Le facteur politique est parfois déterminant. C’est particulièrement frappant dans les pays appartenant à l’ancien bloc soviétique où les changements de régimes consécutifs à la chute de l’URSS ont provoqué l’abandon des hauts-lieux du socialisme jusqu’alors dominant. D’autres raisons peuvent intervenir, comme les impératifs sanitaires ayant justifié la désertion de Prypiat après l’accident nucléaire de Tchernobyl, et l’abandon manifeste souvent une articulation complexe de causalités différentes. Il en résulte des lieux abandonnés d’une grande variété de fonctions (résidentielle, industrielle, commerciale, touristique, etc.) comme de morphologies (type de bâti, dimensions). Le terme recouvre ainsi une large gamme de lieux qui vont de la modeste maison ouvrière de Détroit à l’imposante Maison du Parti Communiste bulgare perchée sur le mont Buzludzha.

Document 2. La Maison du Parti Communiste bulgare sur le mont Buzludzha
Aude Le Gallou — La Maison du Parti Communiste bulgare sur le mont Buzludzha Aude Le Gallou — La Maison du Parti Communiste bulgare sur le mont Buzludzha

Le Buzludzha, imposante Maison du Parti Communiste bulgare construite sur un sommet du Balkan, fut inauguré en grande pompe en 1981… avant de devenir obsolète dix ans plus tard à la chute du régime. Longtemps laissé à l’abandon, cet héritage encombrant pour la Bulgarie post-communiste fait depuis quelques années l’objet d’initiatives de préservation (Minard, 2018). Clichés d'Aude Le Gallou. Sur le patrimoine socialiste, lire aussi : Julie Deschepper, « Notion en débat. Le patrimoine », Géoconfluences, mars 2021 (notamment l'encadré 3).

Pourquoi préférer l’expression « lieux abandonnés » à celles, plus usitées en géographie, de friches, de vacants, de délaissés ou encore de ruines ? Il s’agit essentiellement d’un choix visant à respecter la terminologie souvent employée dans le cadre des pratiques d’exploration urbaine et du tourisme de l’abandon, pour comprendre les spécificités des espaces et pratiques analysés en partant du vocabulaire privilégié par les acteurs concernés. Si les différents termes proposés ci-dessus renvoient souvent à une même catégorie d’espaces, ils n’en soulignent pas les mêmes caractéristiques. Une friche (urbaine) désigne un espace (bâti ou non) désaffecté souvent envisagé au prisme de ses reconversions possibles et des mesures dont il peut faire l’objet de la part des acteurs institutionnels. Le terme a ainsi une connotation fonctionnelle et aménagiste. Vacant met quant à lui l’accent sur l’inoccupation d’un bâtiment, quand ruine souligne l’état de dégradation matérielle d’un bâtiment et suggère souvent une dimension esthétique. Techniquement, les espaces qualifiés par le terme de lieux abandonnés relèvent souvent des trois catégories précédentes. Le choix de ce terme permet cependant de mieux rendre compte des imaginaires contemporains suscités par l’abandon, dont le contenu éclaire les pratiques qui se développent au sein de ces espaces désormais revalorisés.

Hubert Robert vue imaginaire de la grande galerie du louvre en ruine
Document 3. Un exemple d'esthétique de la ruine chez les peintres préromantiques (fin XVIIIe siècle)

Hubert Robert, Vue imaginaire de la galerie du Louvre en ruine, Paris, musée du Louvre, 1796.


 

1. Les lieux abandonnés de Berlin et Détroit : des espaces dévalorisés devenus touristiques

À Berlin comme à Détroit, les mutations politiques, économiques et sociales ont, au cours des dernières décennies, provoqué l’abandon de nombreux espaces autrefois appropriés par les sociétés et désormais obsolètes. Malgré d’importantes différences entre les deux villes, on observe pourtant des dynamiques de revalorisation par le tourisme de ces lieux abandonnés.

1.1. À Berlin et Détroit, des paysages urbains diversement marqués par l’abandon

Capitale de la République Fédérale d’Allemagne depuis 1991, Berlin a connu au cours du XXe siècle une trajectoire urbaine chaotique, profondément influencée par les ruptures historiques. À l’effervescence culturelle et politique des années 1920, qui voient la ville affirmer son statut de Weltstadt (ville mondiale), succèdent la chape de plomb du régime nazi, puis les intenses destructions de la Seconde Guerre mondiale et les quarante années de division entre République Fédérale d’Allemagne (RFA) et République Démocratique Allemande (RDA). Trente ans après la réunification, Berlin est aujourd’hui une métropole attractive dont les importantes difficultés économiques des années 1990 et 2000 semblent peu à peu se résorber.

Document 4. À Berlin, bâtiments désaffectés dans une ville en recomposition
À Berlin, notamment dans la partie orientale de la ville, les recompositions consécutives à la Chute du Mur ont entraîné la désaffectation de nombreux espaces dans les années qui ont suivi la réunification. Clichés d’Aude Le Gallou.

Aude Le Gallou — berlin usine de glace - usine abandonnée en ruine

L’ancienne usine de glace Eisfabrik abandonnée depuis 1995, Berlin (2014).

Aude Le Gallou — berlin parc d'attraction abandonné en ruine

L’ancien parc d’attraction Spreepark abandonné depuis 2002 et actuellement en cours de reconversion par la municipalité, Berlin (2017)

Aude Le Gallou — berlin station d'écoute américaine abandonnée en ruine

Le Teufelsberg, ancienne station d’écoute américaine, Berlin (2018).

Détroit, première ville de l’État du Michigan aux États-Unis, constitue au contraire un exemple emblématique de ville en décroissance, caractérisée par ailleurs par une forte ségrégation sociale et raciale. Pourtant fleuron de l’industrie automobile états-unienne durant la première moitié du XXe siècle, Motor City se mue progressivement en Murder City à mesure que les effets conjugués de la désindustrialisation, du processus de suburbanisation et d’un racisme institutionnalisé (notamment dans le cadre des politiques de logement) provoquent un déclin démographique et économique massif qui s’accompagne d’une forte hausse de la criminalité.

Document 5. Images du déclin urbain à Détroit
Le déclin urbain est particulièrement visible dans le paysage de Detroit, où les nombreuses friches bâties témoignent de la décroissance spectaculaire de la ville au cours des dernières décennies. Clichés d'Aude Le Gallou.

Aude Le Gallou — détroit église abandonnée en ruine

L’église St. Agnes Catholic Church à Detroit (2015).

Aude Le Gallou — détroit usine abandonnée en ruine

Ancienne usine automobile Fisher Body 21 à Detroit (2017).

Aude Le Gallou — détroit maison abandonnée en ruine

Maison abandonnée sur Chene Street à Detroit (2017).

Si les deux villes sont très différentes à plusieurs points de vue, leurs trajectoires urbaines présentent des similitudes qu’éclaire la question de l’abandon. Toutes deux ont connu d’importantes recompositions de leur espace urbain au cours des dernières décennies, à la suite de la chute du Mur à Berlin et d’une crise urbaine multiforme à Détroit. Les temporalités sont différentes (rupture brutale en 1989-1990 à Berlin, déclin engagé depuis les années 1950 à Détroit), mais dans les deux cas, ces mutations ont contribué à la multiplication des friches dans le tissu urbain. À Détroit, la décroissance urbaine provoquée par la crise s’est manifestée par une fuite de la population et des emplois. La population de la municipalité passe ainsi de plus de 1,8 millions d’habitants en 1950 à 670 000 en 2019 : les classes moyennes et aisées, essentiellement blanches, migrent vers les banlieues tandis que les populations les plus vulnérables, très majoritairement afro-américaines, se concentrent dans l’inner city (Sugrue, 2014 [1996]). Cela a entraîné la désaffectation d’espaces nombreux et très divers : usines, lieux de culte, écoles, équipements culturels ou encore maisons individuelles.

>>> Sur la vacance résidentielle à Détroit, lire : Florence Nussbaum, « Quartiers fantômes et propriétaires invisibles. Les propriétés abandonnées, symptômes de la crise des villes américaines », Géoconfluences, juillet 2015.

À Berlin, la chute du Mur et la réunification allemande ont entraîné le démantèlement soudain de l’appareil politique, économique et social de la RDA, ainsi qu’une baisse démographique en ex-Allemagne de l’Est. Cela s’est traduit, à Berlin-Est et dans la région environnante, par l’abandon massif de nombreuses usines, équipements collectifs ou encore espaces militaires. Quoique dans une moindre mesure, fin de la guerre froide et réunification ont également eu des répercussions spatiales à Berlin-Ouest : l’abandon du Teufelsberg, ancienne station d’écoute américaine, en est un exemple.

Document 6. Détroit, l'ampleur de la vacance résidentielle dans une ville en déclin
Certains quartiers, comme ici Jefferson-Mack autour de Gray Street, ont perdu une part importante de leur population. La rareté des maisons encore existantes rend le phénomène particulièrement visible. Clichés d’Aude Le Gallou.

Aude Le Gallou — détroit vacance résidentielle paysage de shrinking city

Vue du quartier Jefferson-Mack depuis l’ancienne usine Continental Motors, Detroit, 2018.

Aude Le Gallou — détroit vacance résidentielle paysage de shrinking city

Vue satellite du quartier Jefferson-Mack, 2017. Coordonnées 42.3741, -82.9526.

Cet abandon urbain appelle la mise en œuvre de stratégies de gestion et de reconversion qui prennent des formes différentes dans les deux contextes. À Berlin, nombre de friches et de lieux inoccupés ont été investis dès la réunification par une culture alternative vivace (squats, clubs techno, lieux artistiques) qui a contribué à forger la réputation d’une capitale désormais dynamique et attractive. Le Tacheles, squat culturel emblématique situé dans le quartier de Mitte au cœur de Berlin, en est un exemple éloquent. Depuis une dizaine d’années cependant, ces espaces menacés par la pression foncière et immobilière se font de plus en plus rares dans les quartiers centraux : l’abandon y est désormais résiduel et il perdure essentiellement dans la périphérie berlinoise. À ce titre, l’abandon ne constitue pas un problème systémique à Berlin : les questions de reconversion s’y posent au cas par cas. À Détroit en revanche, il reste omniprésent dans les paysages urbains malgré la réhabilitation de certains quartiers et le lancement en 2014 d’une politique de démolition. Le nombre de propriétés vacantes y était de 74 313 en décembre 2020 d'après l'US Postal Service, soit un taux de vacance de 19 %. L’abandon représente ainsi un problème massif en termes économiques, de qualité de vie, mais aussi symboliques : l’imaginaire collectif associe encore souvent Détroit à une ville-fantôme vidée de ses habitants (Draus et Roddy, 2016 ; Paddeu, 2016).

Malgré l’inégale importance de l’abandon dans les paysages urbains de Berlin et de Détroit aujourd’hui, les lieux abandonnés y ont nourri depuis une dizaine d’années le développement d’un tourisme de l’abandon.

1.2. Une revalorisation des lieux par le tourisme de l’abandon

Ce tourisme de l’abandon se développe dans le contexte d’un renouvellement des imaginaires et des pratiques associés aux lieux abandonnés qui, pour un certain public, passent du statut d’espaces-rebuts (Edensor, 2005) à celui d’espaces attractifs. La popularisation de l’exploration urbaine (souvent abrégée en urbex), exploration autonome et souvent illégale de sites à l’abandon, témoigne de cette appropriation des marges que sont les lieux abandonnés. Plus ou moins inspiré de l’urbex, le tourisme de l’abandon désigne un ensemble de pratiques consistant à visiter des lieux abandonnés précisément parce qu’ils sont abandonnés (et non en vertu d’une quelconque réappropriation), et valorisant en général la dimension esthétique des lieux. On parle souvent en anglais de ruin tourism (Slager, 2013, 2020). Les formes en sont diverses et vont de la massification d’une exploration récréative informelle à l’organisation de visites guidées formelles. Au sein de ce continuum, nous nous intéressons plus précisément à la forme spécifique des visites organisées par un prestataire extérieur au groupe de visiteurs, qu’elles soient guidées ou réalisées en semi-autonomie.

 
Encadré 2. Exploration urbaine (urbex) et ruin porn

L’exploration urbaine, appelée aussi urbex, mot-valise issu de l'anglais urban exploration, est définie par Bradley Garrett comme une « pratique consistant à documenter, redécouvrir et explorer physiquement des espaces éphémères, obsolètes, abandonnés, en ruine et infrastructurels au sein de l’environnement bâti, sans en avoir la permission » (2014, p. 1). Elle repose en théorie sur un corpus de règles qui sont en pratique inégalement respectées : ne rien forcer pour pénétrer dans un lieu, ne pas l’altérer d’une quelconque manière en le dégradant ou en emportant les objets que l’on y trouve, et enfin ne pas en divulguer la localisation. Objet d’une médiatisation croissante depuis quelques années, elle exprime un intérêt nouveau pour les lieux abandonnés et en fait des terrains privilégiés de déploiement d’un rapport à l’espace singulier. Celui-ci repose sur l’investissement d’espaces marginaux, habituellement relégués hors du champ des pratiques sociales formelles, et sur le primat de l’expérience corporelle et émotionnelle (Garrett, 2014). Au-delà de son aspect récréatif, plusieurs chercheurs prêtent à l’urbex une dimension politique et y voient un mode de contestation de la production capitaliste de la ville : dans la mesure où elle subvertit les dispositifs de régulation de l’espace urbain, l’urbex en constituerait une forme de réappropriation (Edensor, 2005 ; Garrett, 2014). Une même fonction émancipatrice lui est prêtée en matière mémorielle. Par la confrontation directe et personnelle qu’elle permet avec les traces du passé, l’urbex offrirait la possibilité d’un rapport alternatif à l’histoire des lieux et d’une valorisation de mémoires dominées (Garrett, 2015 ; Offenstadt, 2018). Pourtant, l’urbex reste souvent appréhendée par le seul biais de l’esthétique contemporaine de l’abandon qu’elle contribue à diffuser. En cela, elle fait l’objet de critiques l’associant à une forme de ruin porn.

L’expression ruin porn (pornographie ou voyeurisme de ruine) est née à Détroit où elle s’est répandue au début des années 2010 pour condamner un genre photographique consacré à la représentation de lieux abandonnés dont est privilégiée la dimension esthétique. Par ses contenus et ses modes de diffusion, le ruin porn susciterait la « satisfaction purement autocentrée apportée par une contemplation voyeuriste » des ruines de la ville (Mullins, 2012) mais contribuerait à l’ignorance des processus sociaux, économiques et politiques dont témoigne l’abandon massif (Apel, 2015). Certains auteurs voient en l’exploration urbaine une jouissance semblable, indifférente aux spécificités et à l’histoire des lieux explorés (High et Lewis, 2007). Urbex et ruin porn offrent des prismes intéressants pour réfléchir en géographe aux modes de production et d’appropriation des espaces marginaux que sont les lieux abandonnés. La pratique s’affirme d’ailleurs depuis une dizaine d’années comme objet d’étude des sciences sociales (Garrett, 2012) mais aussi comme une méthode de recherche originale (Audin, 2017 ; Offenstadt, 2018).


 
Document 7. Esthétique de la ruine en photographie contemporaine
Les travaux consacrés à Detroit par les photographes Andrew Moore (Detroit Disassembled, 2010) et Yves Marchand et Romain Meffre (Détroit. Vestiges du rêve américain, 2010) sont emblématiques de l’esthétique qualifiée de ruin porn. Cliquez sur les images pour accéder aux sites internet des artistes et voir les œuvres en meilleures résolution.

Yves Marchand et Romain Meffre, Ballroom, Lee Plaza Hotel, Detroit, 2006.

Yves Marchand et Romain Meffre, Ballroom, Lee Plaza Hotel, Detroit, 2006.

Andrew Moore, Rolling Hall, Rouge Plant, Dearborn, 2008.

Andrew Moore, Rolling Hall, Rouge Plant, Dearborn, 2008.

Andrew Moore, Couch in the Trees, Highland Park, 2008.

Andrew Moore, Couch in the Trees, Highland Park, 2008.

À Berlin comme à Détroit, il existe des entreprises spécialisées dans ce type de prestations. Créée en 2011, Motor City Photography Workshops (MCPW) proposait jusqu’à l’été 2019 un « Detroit Urbex Tour » consacré aux lieux abandonnés de la ville. Pour la somme de 70 $ (environ 60 €), les visiteurs s’offraient une visite d’environ cinq heures, incluant trois à cinq lieux abandonnés ainsi que le trajet en minibus entre ces différents sites. Les lieux visités n’étaient pas indiqués à l’avance aux visiteurs, mais sélectionnés par le prestataire en fonction des possibilités d’accès susceptibles d’évoluer soudainement en raison de mesures de sécurisation. Les clients ne payaient donc pas pour visiter un lieu identifié, mais des espaces appartenant à la catégorie générique « lieux abandonnés » : usines, écoles ou encore églises. Notons par ailleurs qu’en l’absence d’autorisation des propriétaires et malgré la non-sécurisation des lieux, ces visites relevaient juridiquement du délit de violation de propriété (trespassing). À Berlin, l’entreprise Go2know fondée en 2010 opère selon des modalités différentes et propose des visites distinctes, chacune consacrée à un lieu donné, et organisées dans le cadre légal d’accords contractés avec les propriétaires. Il s’agit essentiellement d’anciennes installations militaires ou médicales ainsi que d’usines désaffectées. Le prix varie en fonction de la durée de la visite. Dans les deux cas, les clients de MCPW et Go2know sont laissés libres d’explorer les lieux de manière autonome après une brève présentation de l’histoire des lieux et quelques conseils de sécurité.

Document 8. Visites organisées par Motor City Photography Workshops à Détroit
Aude Le Gallou — détroit tourisme de ruine Aude Le Gallou — détroit tourisme de ruine église

Les participants au Detroit Urbex Tour proposé par Motor City Photography Workshops sont acheminés dans les différents lieux visités par le minibus du prestataire. On les voit ici devant et dans l’église abandonnée St. Margaret Mary. Clichés d'Aude Le Gallou, 2018.

Ces offres touristiques témoignent de l'intérêt porté aux lieux abandonnés par un public qui leur accorde une valeur nouvelle. Or les recherches en géographie soulignent les liens étroits entre valorisation touristique et reconnaissance patrimoniale (Lazzarotti, 2011). Cela invite à s’interroger sur les rapports entre tourisme de l’abandon, patrimoine et patrimonialisation : dans un contexte d’élargissement de la notion de patrimoine (voir encadré 4), qui favorise la prise en compte d’espaces considérés comme ordinaires, les valorisations touristiques de ces lieux peuvent-elles être analysées comme une forme de reconnaissance patrimoniale ?

 

2. Le tourisme de l’abandon est-il une forme de patrimonialisation ?

Poser cette question implique de réfléchir à la fois en termes d’objets de patrimoine et de processus de patrimonialisation. Le tourisme de l’abandon contribue-t-il à désigner de nouveaux objets de patrimoine ? Manifeste-t-il un processus de patrimonialisation original, et si oui de quelle nature en termes d’acteurs, de modalités et de conséquences spatiales ?

2.1. Des lieux abandonnés diversement patrimonialisés

Les liens entre abandon et patrimonialisation varient selon le type et l’ancienneté des objets considérés. L’intérêt pour les monuments historiques (voir encadré 4) a d’abord concerné des sites en ruine appartenant à des époques révolues et dépouillés de leur fonction originelle ; plus récemment, et notamment dans le cas de lieux associés à des conflits, la patrimonialisation peut également figer l’abandon à des fins mémorielles (on peut penser à la Gedächtniskirche de Berlin ou au village-martyr d’Oradour-sur-Glane). Mis à part ce cas de figure particulier, cette association est néanmoins beaucoup moins vraie pour les sites contemporains. Pour ces derniers, les dynamiques d’abandon et de patrimonialisation semblent a priori opposées en termes de valorisation. Pour autant, l’état d’abandon ne manifeste pas nécessairement une absence de reconnaissance patrimoniale. Il est en effet fréquent qu’un classement officiel au titre du patrimoine ne se traduise pas par une protection et un entretien effectifs du lieu. Ainsi le sanatorium de Beelitz, situé à une cinquantaine de kilomètres de Berlin, a-t-il été classé dès 1996. Cependant, l’absence d’intervention des propriétaires successifs faute de volonté ou de moyens a abouti à une importante dégradation des lieux pendant plusieurs années : plusieurs bâtiments restent encore aujourd’hui à l’état de ruines. Dans d’autres cas, le classement du site intervient lorsque celui-ci est déjà très délabré. C’est le cas du Teufelsberg, à Berlin, classé en 2018 après de longues années de dégradation. Le tourisme de l’abandon investit donc des lieux considérés comme abandonnés en raison de l’absence d’usage ou de leur dégradation matérielle, mais dont le statut officiel au regard de la protection du patrimoine est varié. Il se développe en partie dans des espaces déjà patrimonialisés, quoique leur classement ne se traduise pas (encore) dans les faits.

 
Encadré 3. Beelitz, un sanatorium devenu haut-lieu de l’urbex et du tourisme de l’abandon

La construction du sanatorium de Beelitz, commune du Brandebourg située à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Berlin (voir carte ci-dessus), commence en 1898 dans un contexte d’expansion rapide de la tuberculose. Cet immense complexe de 200 hectares divisé en quatre quadrants (A, B, C et D) représentait à l’époque un modèle de progrès architectural, technique et médical. Après une première conversion pendant la Première Guerre mondiale, le sanatorium est transformé en hôpital militaire soviétique après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’au retrait des troupes soviétiques en 1994. Laissé ensuite à l’abandon quoique classé depuis 1996, le complexe a depuis été partagé entre plusieurs propriétaires successifs, dont certains ont mené à terme des opérations de reconversion d’une partie des bâtiments. Malgré cela, le sanatorium est resté tout au long des années 2000 l’un des lieux abandonnés les plus connus de la région berlinoise, assidûment fréquenté par les amateurs d’urbex et de fêtes illégales. Le quadrant A, qui occupe le quart nord-ouest du complexe, est resté à l’abandon jusqu’à son acquisition par la compagnie Baum und Zeit (« arbre et temps » en allemand). Celle-ci poursuit depuis 2015 une transformation de la zone en un espace récréatif qui repose en grande partie sur une mise en valeur patrimoniale.

Des cinq bâtiments en ruine qu’abrite le quadrant A, c’est le plus grand d’entre eux qui fait l’objet de la principale attraction. Il s’agit d’un sentier surélevé qui serpente au-dessus de la ruine du Alpenhaus, documentée par les panneaux explicatifs qui ponctuent le parcours (document 9). Cette reconversion a valu à Baum und Zeit le prix du tourisme du Land de Brandebourg en 2017. Les quatre autres bâtiments du quadrant, qui doivent à terme être rénovés, font actuellement l’objet de visites guidées.

Document 9. Mise en tourisme du sanatorium de Beelitz près de Berlin

sanatorium de Beelitz

Carte postale représentant le sanatorium de Beelitz dans les années 1940 (source : https://de.sputniknews.com/panorama/20191116325995446-beelitz-sowjethospital-renovierung/, consulté le 2 septembre 2020)

Aude Le Gallou — sanatorium de Beelitz

La Alte Chirurgie du quadrant A de Beelitz, qui abritait autrefois des salles d’opération, a subi d’importantes dégradations matérielles depuis sa désaffectation en 1994. Cliché d’Aude Le Gallou.

Aude Le Gallou — sanatorium de Beelitz Aude Le Gallou — sanatorium de Beelitz
 

Le Baumkronenpfad (littéralement « sentier des cimes ») serpente depuis 2015 à vingt mètres au-dessus du sol. Agrandi en 2020 et désormais long de presque 800 m, il offre aux visiteurs des vues spectaculaires de la ruine de la Alpenhaus, ancien pavillon des femmes incendié en 1945. Des panneaux explicatifs ponctuent le parcours et renseignent tant sur l’histoire et l’architecture du bâtiment que sur les essences végétales qui se développent dans et sur la ruine.

Aude Le Gallou — sanatorium de Beelitz

Plan du sanatorium de Beelitz d'après la brochure de l'association Baum und Zeit.

 

Au-delà de la reconnaissance officielle par laquelle sont clairement distingués les espaces considérés comme patrimoine de ceux qui ne le sont pas, se pose la question d’une reconnaissance informelle dans le contexte d’un élargissement récent de la notion de patrimoine, tant en matière de contenus que de modalités de définition. Difficilement mesurable, cette reconnaissance fait intervenir plusieurs paramètres : la manière dont les lieux sont présentés par les prestataires touristiques et appréhendés par les visiteurs, les valeurs dont ils sont investis par les différents acteurs en présence, ou encore l’existence éventuelle de mobilisations en faveur de la préservation des lieux. Or on peut faire l’hypothèse que, lorsqu’il se déploie dans des lieux non classés, le tourisme de l’abandon manifeste une forme de sensibilité patrimoniale informelle envers des espaces jusqu’alors dépréciés et marginalisés dans les représentations et les pratiques. Par la valeur dont il investit les lieux, ce tourisme de l’abandon peut-il être analysé comme un mode patrimonial de rapport à l’espace ?

 
Encadré 4. L’élargissement du concept de patrimoine

Le concept de patrimoine trouve son origine dans le paradigme du monument historique, né en Europe occidentale où il connaît son apogée entre 1820 et 1960. Dans un contexte de révolution industrielle naissante, la notion de monument historique est formalisée et acquiert une certaine cohérence en termes de limites spatio-temporelles, de valeurs, de statut juridique et d’outils techniques (Choay, 1992). Elle désigne alors des sites bâtis appartenant à un passé antérieur à la révolution industrielle et privilégie les vestiges antiques, les édifices religieux médiévaux et les châteaux. Ceux-ci sont investis de valeurs cognitives et artistiques faisant appel à la raison historienne comme à la sensibilité, avec des variations selon les contextes nationaux. Parallèlement à cette formalisation théorique, la période voit se développer un appareil juridique et pratique visant à la conservation matérielle des monuments. Tels sont les contours du patrimoine jusqu’au milieu du XXe siècle.

À partir de ce moment, le concept connaît une « triple extension typologique, chronologique et géographique » (Choay, 1992, p. 12) qui en transforme profondément les contenus. Aux monuments privilégiés jusqu’alors s’ajoutent progressivement tous les types d’architecture, à des échelles parfois plus vastes que le monument isolé comme des quartiers entiers. Le quartier historique de la ville portuaire de Valparaiso (Chili) ou la Speicherstadt de Hambourg (Allemagne) sont ainsi classés au Patrimoine mondial de l’Unesco. Surtout, le patrimoine bâti perd son exclusivité : la reconnaissance du patrimoine naturel, consacrée par la Convention sur le patrimoine mondial de l’Unesco en 1972, puis du patrimoine culturel immatériel avec la Convention de 2003, élargissent substantiellement le champ des objets susceptibles d’être patrimonialisés. Au sein de cette dernière catégorie, on trouve ainsi des éléments aussi divers que la danse populaire du seperu au Botswana ou la culture du sauna en Finlande. Parallèlement à la valorisation à l’échelle mondiale d’un patrimoine dit exceptionnel, les héritages vernaculaires et ordinaires font l’objet d’une attention croissante. En termes chronologiques, le patrimoine s’extrait de la période pré-industrielle pour concerner des objets de plus en plus contemporains. Enfin, en termes géographiques, les notions de patrimoine et de conservation se diffusent hors de leur berceau européen, ce qui ne va pas sans poser un certain nombre de difficultés. La prétention à l’universalité de cette approche du patrimoine implique en effet l’acceptation de la conception occidentale du temps, du passé et de sa valeur par l’ensemble d’une communauté humaine envisagée à l’échelle planétaire, au détriment des différences culturelles en la matière. On pourrait ajouter à cette extension typologique, chronologique et géographique celle des modes de définition et de construction du patrimoine, dans la mesure où se développent des approches dites bottom up, par le bas, portées par des communautés locales plutôt qu’imposées par les institutions patrimoniales. Cet élargissement récent du concept de patrimoine a nourri le constat d’une « inflation patrimoniale » (Choay, 1992, p. 12) qui reposerait sur l’accumulation et la tentation de l’exhaustivité plus que sur la sélection des réalités patrimoniales. Enfin, les motivations et aspirations des visiteurs connaissent une évolution qui infléchit leur rapport au patrimoine et aux valeurs dont ils l’investissent. Ainsi, « le tournant patrimonial met au premier plan non un rapport historique, non un rapport mémoriel à l’antériorité, mais un rapport expérientiel au passé » (Fabre, 2016) qui invite à s’affranchir d’une conception savante du patrimoine pour prendre la mesure de ses mutations contemporaines.

Pour aller plus loin

 

2.2. Un rapport au passé ambigu entre décontextualisation et mémoires alternatives

La notion de patrimoine est souvent associée à l’affirmation d’une mémoire et d’une identité collectives (Veschambre, 2008). Reconnaître une valeur patrimoniale à un lieu, c’est alors lui prêter la capacité à se faire le support matériel d’une interprétation partagée du passé et à la rendre intelligible. Or le tourisme de l’abandon est plus motivé par la dimension esthétique voire expérientielle du lieu que par un intérêt historique et mémoriel ; en cela, il se distingue d’une approche classique et peut être interprété comme participant du tournant expérientiel et émotionnel du champ patrimonial. Dans leurs discours promotionnels comme dans le déroulement des visites, MCPW et Go2know valorisent ainsi la matérialité et l’ambiance des lieux tandis que l’évocation de leur histoire reste secondaire. Leurs offres sont d’ailleurs explicitement destinées aux amateurs de photographie. La dimension mémorielle du tourisme de l’abandon est donc ambiguë et se prête à des interprétations divergentes, qui doivent par ailleurs être comprises dans les contextes spécifiques de Berlin et de Détroit.

Document 10. Des visiteurs attirés par des motivations esthétiques
Aude Le Gallou — photographes photographiant des ruines, des bâtiments abandonnés Aude Le Gallou — photographe photographiant des ruines, des bâtiments abandonnés

Les visites relevant du tourisme de l’abandon attirent un public dont la principale motivation est souvent la dimension esthétique des lieux. Lors du Detroit Urbex Tour proposé par Motor City Photography Workshops (MCPW), la photographie est ainsi centrale, ici dans l’école abandonnée George Brady (2017) et le lycée Cooley High School (2018). Clichés d’Aude Le Gallou.

On peut préciser cette ambiguïté au regard des réflexions sur l’urbex et le ruin porn, qui présentent de nombreuses similitudes avec le tourisme de l’abandon. S’appuyant souvent sur le cas de Détroit, leurs détracteurs critiquent une esthétisation décontextualisée du déclin urbain qui en dissimule les causes politiques, sociales et économiques (Apel, 2015). L’histoire de cette ville autrefois structurée par l’industrie est pourtant particulièrement marquée par d’intenses conflits sociaux et raciaux et les friches qui ponctuent aujourd’hui l’espace urbain peuvent y être appréhendées comme une manifestation douloureuse de la faillite du système capitaliste. Les formes d’investissement de l’abandon évoquées plus haut relèveraient alors d’une exploitation voyeuriste indifférente aux spécificités historiques des lieux investis, alors même que ces derniers représentent parfois pour les populations locales des lieux de mémoire supports de constructions identitaires individuelles et collectives (High et Lewis, 2007). D’autres soulignent au contraire la dimension émancipatrice de l’urbex, dont s’inspire le tourisme de l’abandon, qui tient à la possibilité de déployer un rapport au passé moins contraint par les dispositifs patrimoniaux (Garrett, 2011) ainsi qu’à la valorisation de mémoires négligées par les mécanismes institutionnels de reconnaissance patrimoniale (Garrett, 2015 ; Offenstadt, 2018). Certains explorateurs urbains accordent d’ailleurs une grande importance à la contextualisation historique des lieux visités et partagent ces éléments sur des sites internet dédiés, à l’image de Ciarán Fahey (Abandoned Berlin) à Berlin ou de l’administrateur du site Detroit Urbex à Détroit. Néanmoins, cette dimension mémorielle reste secondaire dans les visites organisées par MCPW et Go2know, ce qui explique par ailleurs qu’elles ne suscitent pas de mobilisations en faveur d’une quelconque préservation.

Par ses formes et ses motivations, le tourisme de l’abandon se distingue ainsi d’une approche patrimoniale classique fondée sur la transmission d’un discours sur le passé et la préservation matérielle, ce que révèle également sa faible insertion dans les stratégies institutionnelles de valorisation patrimoniale et touristique.

2.3. Une faible insertion dans les stratégies patrimoniales et touristiques

Bien que l’on observe parfois une évolution vers une progressive institutionnalisation, les prestataires des visites étudiées sont des acteurs privés non-institutionnels dont les activités vont de l’exploitation touristique illégale des lieux (dans le cas de MCPW) aux utilisations formelles et négociées (dans le cas de Go2know). En raison des garanties qu’elle apporte en termes de légalité, la formalisation d’un tourisme de l’abandon mené en accord avec les propriétaires des lieux pourrait ouvrir la voie à son insertion dans les stratégies institutionnelles de mise en valeur patrimoniale. Pourtant, pour des raisons qui diffèrent selon les contextes, ce tourisme ne semble pas perçu comme une opportunité de valorisation par les acteurs institutionnels.

La valorisation de l’abandon cristallise d’abord d’importants enjeux d’image. C’est particulièrement sensible à Détroit, où les acteurs institutionnels en charge du patrimoine comme du développement touristique associent cette forme de tourisme à un renforcement du stigmate associé à la ville. La municipalité cherche au contraire à substituer à son image de ville-fantôme celle d’une métropole renaissante qui ne se résume pas à ses ruines. Par ailleurs, la résorption de l’abandon par la démolition prend souvent le pas sur les velléités de préservation, dans un contexte étatsunien où le rôle des acteurs publics dans la prise en charge patrimoniale est moindre qu’en Europe. Dans certaines communes du Brandebourg, la présence d’un lieu abandonné notoire peut également nourrir une image répulsive déplorée par les pouvoirs publics. C’était le cas pour l’imposant sanatorium de Beelitz avant le début de sa réhabilitation actuellement en cours. À Berlin en revanche, ville très touristique, la valorisation ponctuelle de l’abandon ne pose pas de problème d’image, voire contribue à une réputation branchée et alternative. L’appréhension du tourisme de l’abandon par les acteurs institutionnels dépend ainsi en partie de la place qu’occupe l’abandon dans les imaginaires géographiques liés à la ville, les spécificités du contexte expliquant parfois l’association avec une forme de dark tourism peu prisé des autorités locales.

À Berlin et dans le Brandebourg environnant, les institutions locales et régionales en charge du patrimoine soulèvent d’autres enjeux qu’à Détroit. Dans le cas de sites classés ou en passe de l’être, le tourisme de l’abandon est perçu comme un témoin et parfois comme un facteur d’aggravation de situations de délaissement nuisant à la conservation des lieux. À Beelitz, la principale inquiétude porte aujourd’hui sur l’état de dégradation d’un complexe classé depuis 1996. À cette dimension matérielle s’ajoute un aspect symbolique : un tourisme centré sur l’esthétique de l’abandon relègue au second plan la valeur historique et architecturale des lieux. Cela peut être un motif de désaccord entre plusieurs prestataires touristiques aux orientations différentes : à Beelitz, l’organisatrice des visites historiques « Mottenausflug » déplore ainsi le laconisme des informations historiques apportées par Go2know.

Enfin, des enjeux de politique locale peuvent également intervenir, soulignant la dimension résolument politique du patrimoine. Si le classement du Teufelsberg en 2018 traduit la progressive reconnaissance de la valeur historique du lieu, il a été facilité par les ambitions du Land de Berlin qui souhaite acquérir le site. Les contraintes induites par ce classement, notamment en matière d’entretien et de construction, pourraient inciter les propriétaires récalcitrants à le lui céder, ce qui pourrait ensuite impliquer une évolution de la mise en valeur du Teufelsberg. Pour autant, les visites organisées par les propriétaires bénéficient depuis plusieurs années d’une promotion par l’office de tourisme de Berlin, illustrant la délicate articulation entre enjeux et acteurs politiques, patrimoniaux et touristiques.

À plusieurs égards, le tourisme de l’abandon ne semble pas témoigner d’une reconnaissance patrimoniale classique. Il faut cependant souligner qu’il répond à des temporalités propres aux lieux abandonnés qui, loin d’être des espaces figés, sont en constante évolution, de même que la nature et les formes de leurs réappropriations. Plus qu’à un usage pérenne et exclusif, le tourisme de l’abandon correspond à un usage temporaire propre à une phase de transition entre désaffectation et réappropriation.

 

3. Le tourisme de l’abandon, un révélateur de trajectoires patrimoniales contrastées

Il semble dès lors utile d’envisager l’articulation du tourisme de l’abandon avec les enjeux patrimoniaux de manière dynamique : s’il ne constitue pas une forme de patrimonialisation au sens classique du terme, il s’inscrit en revanche dans des trajectoires patrimoniales variables, entre préalable à une valorisation institutionnelle et exploitation temporaire avant démolition.

3.1. La valorisation touristique de l’abandon comme étape du processus de patrimonialisation

Le développement d’un tourisme de l’abandon constitue parfois une étape au sein de processus de réappropriation aux finalités variées, parmi lesquelles on trouve la mise en valeur patrimoniale. Que le lieu soit classé ou non à l’origine, ce tourisme marque une première étape de reconnaissance et est souvent limité dans le temps, en tout cas dans sa forme d’origine. Il peut alors permettre aux propriétaires de tirer parti de l’intérêt suscité par les lieux abandonnés pendant le temps de latence qui précède leur réaffectation, et évolue ensuite vers une forme de tourisme patrimonial plus classique, plus cadré et dans lequel la dimension historique revêt une importance plus grande.

Cela se traduit par l’évolution des dispositifs de visites et des acteurs qui les mettent en œuvre. Dans le Quadrant A de Beelitz (encadré 3), les visites des bâtiments en ruine ont d’abord été sous-traitées à Go2know, qui proposait des déambulations libres impliquant une sécurisation relativement faible des lieux. Elles ont ensuite été prises en charge par l’entreprise propriétaire qui considérait que l’offre de Go2know ne correspondait ni aux impératifs de sécurité ni aux objectifs poursuivis. Il s’agit aujourd’hui de visites guidées plus contrôlées, qui se déroulent dans une portion circonscrite et sécurisée des bâtiments, avec un contenu historique plus important et une moindre liberté de mouvement des participants. À Détroit, la sécurisation récente de nombreux sites à l’abandon laisse augurer des réhabilitations dont certaines pourraient comporter une dimension patrimoniale. Le lancement en 2017 de visites officielles de l’ancienne usine automobile Packard Plant (voir carte ci-dessus), auparavant investie par MCPW, illustre cette évolution d’un tourisme de l’abandon vers des formes plus patrimoniales dans leur contenu et plus institutionnelles dans leur mise en œuvre.

Document 11. Des pratiques touristiques de plus en plus encadrées
Aude Le Gallou — sécurisation des visites et casque visites de ruines bâtiments abandonnés Aude Le Gallou — sécurisation des visites des ruines, des bâtiments abandonnés
Les visites guidées de la Alte Chirurgie, l’un des cinq bâtiments qui composent le quadrant A du complexe de Beelitz, sont plus encadrées que lorsqu’elles étaient assurées par Go2know jusqu’en 2017. Les visiteurs sont désormais obligés de porter un casque et de rester groupés autour du guide, tandis que l’accès à la plupart des pièces du bâtiment a été condamné. Clichés d’Aude Le Gallou, 2018.
Aude Le Gallou — visites organisées par groupe dans des ruines, des bâtiments abandonnés Aude Le Gallou — visites organisées par groupe dans des ruines, des bâtiments abandonnés

Malgré son rachat en 2013 par la compagnie Arte Express, la Packard Plant reste l’un des lieux abandonnés les plus emblématiques de Détroit. Occupant une superficie d’environ 32 hectares, elle accueille depuis 2017 des visites guidées organisées par l’entreprise Pure Detroit en collaboration avec le propriétaire des lieux. Comme à Beelitz, les modalités de visite sont strictes : port du casque, déplacements en groupe et interdiction d’entrer dans les bâtiments sont de rigueur dans un complexe par ailleurs surveillé par des vigiles. Clichés d’Aude Le Gallou, 2017 et 2018.

3.2. Exploiter l’abandon avant disparition : une forme de patrimonialisation informelle et transitoire ?

Dans certains cas, le tourisme de l’abandon ne précède pas la réhabilitation patrimoniale des lieux mais leur disparition. Cela concerne des sites qui ne sont pas protégés par un classement, lequel exclurait leur démolition, mais qui présentent néanmoins un intérêt pour les amateurs de lieux abandonnés. À Détroit, MCPW profitait du désintérêt des acteurs institutionnels et des contraintes de diverses natures (juridique, économique, etc.) qui font obstacle à la reconversion des lieux pour en assurer une exploitation touristique. Cette utilisation touristique informelle ne constitue pas nécessairement un indice de revalorisation des lieux mais correspond plutôt à une exploitation de leur absence de valorisation par les autres acteurs, laquelle aboutit parfois à leur démolition.

Dans ces situations, le tourisme de l’abandon n’est pas une étape d’un processus de patrimonialisation classique, mais une forme de valorisation temporaire sans perspective de pérennisation. On peut néanmoins faire l’hypothèse que cette exploitation touristique correspond, sinon à une forme de patrimonialisation, du moins à une attitude patrimoniale aux caractéristiques singulières, à mi-chemin entre les rapports au passé déployés par l’urbex (Garrett, 2015) et une mise en valeur classique du patrimoine. Informelle et transitoire, cette forme de tourisme de l’abandon pourrait ainsi exprimer un rapport alternatif à l’histoire des lieux et à ses modes de transmission, dans lequel l’expérience corporelle et émotionnelle directe primerait sur la médiation introduite par l’interprétation et la mise en scène du passé des lieux. Cette attitude patrimoniale s’accommoderait par ailleurs de la disparition progressive des sites visités au lieu de s’appuyer sur leur conservation dans un état donné ; on pourrait même émettre l’hypothèse qu’elle s’en trouverait stimulée, à l’instar du regain d’intérêt pour les sites naturels en périls observés dans le cadre du tourisme dit « de la dernière chance ». On peut ainsi la rapprocher d’approches comme la post-préservation, qui repose sur une acceptation du caractère éphémère et de la disparition progressive des lieux de patrimoine (DeSilvey, 2017). Le tourisme de l’abandon pourrait alors être envisagé comme la manifestation de sensibilités patrimoniales alternatives n’aboutissant pas à la mise en œuvre de formes concrètes de patrimonialisation.

 

Conclusion

Le tourisme de l’abandon exprime en définitive la diversité des formes de réappropriation que connaissent les lieux abandonnés et de leurs implications en termes de représentations, de pratiques et de temporalités : si certains font l'objet d'une valorisation patrimoniale qui oriente leur devenir post-abandon, d’autres présentent des trajectoires bien différentes. Par ses motivations et ses modalités de mise en œuvre, le tourisme de l’abandon déploie un rapport aux lieux fondé sur la valorisation d’une esthétique dont les conditions de possibilité mêmes entrent en tension avec une conception dominante du patrimoine qui repose encore largement sur l’élaboration et la transmission d’un discours sur le passé accompagné d’une conservation des lieux. Cela implique une stabilité matérielle qui contraste avec le processus de dégradation à l’origine du tourisme de l’abandon : en matière de temporalité, celui-ci oppose le transitoire à la permanence patrimoniale. Si l’on s’en tient à la conception classique du patrimoine, cette forme de tourisme apparaît donc à bien des égards comme une forme de valorisation non patrimoniale des lieux.

Pourtant, loin d’impliquer une opposition tranchée entre tourisme de l’abandon et patrimonialisation, cette tension montre l’intérêt d’une appréhension dynamique de leurs articulations. À Berlin comme à Détroit, ces valorisations touristiques s’insèrent dans des trajectoires spatiales contrastées qu’elles permettent d’éclairer. Elles constituent parfois un préalable à une valorisation patrimoniale institutionnelle qui se réfère de manière ambiguë au tourisme de l’abandon, parfois une appropriation temporaire d’espaces voués à disparaître sans connaître de reconnaissance patrimoniale officielle. Dans les deux cas, peut-être est-ce finalement la question de la possible sensibilité patrimoniale exprimée par cette forme de tourisme qui importe : dans un contexte d’élargissement des contenus et des modalités de définition du patrimoine, le tourisme de l’abandon n’exprime-t-il pas une forme alternative de rapport au passé ? Symétriquement, du fait même de cet élargissement, le paradigme du patrimoine ne perd-il pas de sa pertinence analytique en rendant de moins en moins évidente l’identification de ce qui est ou non perçu comme patrimoine ?

 

Bibliographie

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Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : exploration urbaine (urbex) | dark tourism | friches | inflation patrimoniale | marginalité | patrimoine | patrimonialisation | recomposition | reconversion | vacants | ville en décroissance

 

 

Aude LE GALLOU
Doctorante en géographie, ATER, université Paris 1 Panthéon Sorbonne (Sorbonne Université)

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Aude Le Gallou, « Explorer les lieux abandonnés à Détroit et à Berlin : tourisme de l’abandon et trajectoires patrimoniales », Géoconfluences, juin 2021.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/patrimoine/articles/lieux-abandonnes-berlin-detroit

 

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