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Notion à la une : habiter

Publié le 10/12/2013
Auteur(s) : Olivier Lazzarotti, Professeur des Universités, Université de Picardie Jules Verne
De la philosophie à la géographie, de l’anthropologie à l’architecture, de la sociologie à l’urbanisme ou l’histoire, la notion d’habiter traverse les sciences sociales et humaines du XXe siècle. Prise dans un sens plus large que se loger, elle engage alors tout un rapport au monde.

La notion d'habiter pose quelques-uns des débats problématiques majeurs des sciences sociales et humaines. Habite-t-on la Terre ou le Monde ? Habiter, est-ce inné ou acquis ? Habiter se fait-il par raison ou émotion ? L’individuel l’emporte-t-il sur le collectif ? Habiter implique des ordres : comment sont-ils établis, voire contestés ?, etc.


La réactualisation du mot, depuis le début des années 2000, ne se limite pas à une poursuite de ces débats. Construit comme concept, l’« habiter » expérimente une réponse scientifique aux transformations qui font le Monde contemporain : l’urbanité et l’urbanisation, quand plus de la moitié de la population mondiale vit en ville et, plus même, selon un mode urbain, en « campagnes » ; les mobilités, quand celles-ci non seulement se multiplient, se généralisent mais aussi se diversifient  en s’articulant ; la mondialité, quand le Monde se pose désormais en dimension unique et originale de l’humanité habitante, d’où sa majuscule.

Une telle activation accompagne et soulève une hypothèse : le Monde contemporain n’est pas en « crise », mais en changements. Il n’est du reste pas seulement un monde en changement, quand ce sont aussi les manières de le faire qui changent. Les notions « traditionnelles », notamment celles de la géographie, se doivent donc d’être réinterrogées. Les lieux ne sont peut-être plus éternels et immobiles ; les territoires ne se réduisent peut-être plus à ceux qui prétendent en être propriétaires ; le Monde, achevé comme somme des lieux, passerait-il aussi par eux, comme dans le cas des sites du patrimoine mondial, à la fois uniques et mondiaux, uniques parce que mondiaux, et réciproquement… ?

Cette révolution géographique aboutit au façonnement des « sociétés à habitants mobiles », celles où les différents types de mobilités ne sont plus les événements exceptionnels de vies sédentarisées, mais des pratiques courantes, voire banales, et structurantes des nouveaux styles de vie. Du coup, ce ne sont plus les lieux qui font les habitants. Qu’on le veuille ou non, le comprenne ou non, naître ici ne vaut plus pour identité unique et définitive, quand les habitants qui les fréquentent participent, pour leur part, à les faire. Habitées d’urbains, qui y résident mais travaillent là-bas et partent faire du tourisme plus loin encore, les campagnes ne sont plus rurales, mais bien urbaines. C’est que leurs habitants sont eux-mêmes des urbains. De fait, la multiplication des itinéraires de vie rend envisageable l’étude des habitant(e)s, celle de chaque habitant(e).

Comme concept majeur de la science géographique contemporaine, l’« habiter » en réfléchit logiquement quelques-unes des grandes tendances.
Dans la lignée des textes de Heidegger, elle est celle de la phénoménologie ontologique, philosophie tournée vers la quête de l’être. Habiter, c’est être dans le monde. Les lieux, ponts ou chemins par exemple,  invitent à réfléchir sur l’intériorité humaine. Ils la manifesteraient en effet beaucoup plus que les conditions techniques, économiques ou sociales qui ont présidé à leurs constructions.
Dans la dynamique actuelle du courant pragmatiste, habiter, c’est faire avec l’espace. Théorie de l’action, l’étude des pratiques y prend ainsi une place essentielle. C’est en cela que, d’abord et avant tout, on fait du tourisme, par l’engagement du corps dans les lieux, et que les différentes manières de le pratiquer constituent autant de manière de l’être.
Dans la perspective d’une anthropologie générale, habiter peut aussi être se construire en construisant le Monde. Il est en effet possible de considérer l’humanité à partir de ses multiples dimensions : la culturelle (les langues, les habitudes, alimentaires par exemple), l’économique (les richesses et leurs répartitions, etc.), la sociale (les modes d’organisations des sociétés, etc.), etc. L’une d’entre elle, silencieuse mais pas muette, est géographique. Habiter désigne cette dimension géographique, expérience de soi et des autres à travers le Monde, que l’« habiter », comme concept de la science géographique, se donne comme projet de dire. Il s’agit alors, lisant les espaces habités, d’analyser les enjeux existentiels, singuliers, et politiques, collectifs, de la « condition géographique », qui articule l’universel de l’humaine expérience du monde et l’infinie variété de ses combinaisons possibles. Dès lors, on comprendra qu’une telle conception de  l’« habiter » ne peut être figée dans une définition immuable et dogmatique mais qu’elle vaut comme processus : de pratiques en représentation, et dans une relation toujours entretenue entre lieux et territoires du Monde, habitants et cohabitations.

L’habiter comme processus

d’après LAZZAROTTI, 2006, p. 269


Ainsi se jouent, de manière débattue, les termes, toujours en construction, de la science géographique contemporaine, y compris dans ce qu’elle a de plus permanent : une matière à penser.
 

Habiter la « nature », c’est être dans le Monde parfois avec, parfois contre, toujours parmi les autres… 
Au Parc national de la montagne Guanzhai, Fujian, Chine, pendant la « semaine d’or », célébration fériée de la fondation de la République Populaire de Chine, octobre 2013

 

Pour compléter :

Pour une bibliographie plus complète, voir la bibliographie Habiter sur le site de l’équipe « Habiter le Monde », Université de Picardie Jules Verne.

Pour enseigner l’habiter, voir l'article Habiter, fil conducteur du programme de géographie de sixième, Eduscol, novembre 2009

 

Olivier LAZZAROTTI,
Professeur de Géographie,
Directeur de l'EA 4286 "Habiter le Monde"
Université de Picardie Jules Verne
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