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Voter en outre-mer : une journée d'élection présidentielle à Rangiroa (Polynésie française)

Publié le 19/09/2022
Auteur(s) : Jean-Christophe Gay, professeur des universités - IAE Nice, université Côte d’Azur
L'acte de voter lors de l'élection présidentielle et des législatives est une bonne illustration de la relation que la Polynésie française, collectivité d'outre-mer à statut de large autonomie, entretient avec la République. Localement, le geste citoyen est le même, quoique quelques adaptations soient nécessaires. La distance à Paris impose ainsi une désynchronisation. Surtout, les résultats reflètent autant une transposition des rapports de force locaux qu'une adhésion au projet politique des formations en présence.

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Quand les bureaux de vote ouvrent sur l’atoll de Rangiroa, en cette matinée ensoleillée du samedi 9 avril 2022, ceux de métropole attendront encore 12 heures pour accueillir les premiers électeurs. Sur l’archipel des Tuamotu, entre lagons et océan, le Palais de l’Élysée est bien loin, aux antipodes, à plus de 30 heures de voyage. Les Paumotu (gentilé de Tuamotu) et les autres habitants de la collectivité d’outre-mer (COM) de la Polynésie française ne sont pas les seuls à être appelés à voter le samedi. Un jour avant les Français de métropole, c’est quasiment la moitié des habitants de l’outre-mer qui est allée voter pour élire le président de la République. Dans cet article, au-delà du cas étudié, nous interrogeons la distance et ses conséquences sur les plans de l’organisation du scrutin et de l’intérêt à l’élection.

1. Désynchronisation ultramarine

Cette singularité fait partie des adaptations récentes du processus électoral de la République française aux conséquences du décalage horaire et de l’insularité, sachant que si celui-là ne posait pas de problème tant que les transports étaient lents et les télécommunications inexistantes, il n’en va plus de même aujourd’hui.

Il n’est pas si loin le temps où, afin que les habitants de la Polynésie française ne connaissent pas le résultat du scrutin avant d’aller glisser leur bulletin dans l’urne, puisque les bureaux de vote ouvraient au moment des premières estimations, eu égard aux douze heures de décalage horaire (TU - 10 dans la plus grande partie des archipels polynésiens, TU + 2 dans l’Hexagone), tout le Territoire était privé d’informations à la radio ce jour-là. Mais l’usage grandissant du téléphone et du fax puis d’internet a rendu inefficace ce silence radio, ce qui a conduit le législateur à réorganiser ce scrutin. De cette manière, si les élections présidentielles de 2022 ont eu lieu les 10 et 24 avril dans l’Hexagone, ces votes ont été organisés la veille dans les collectivités ultramarines à l’ouest de la Métropole (Saint-Pierre-et-Miquelon, Guyane, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Guadeloupe, Martinique et Polynésie française), de même que dans les ambassades et les postes consulaires sur le continent américain, afin que les électeurs ne connaissent pas le résultat avant d’aller voter (document 1), car à l’heure des premières estimations et de la diffusion des résultats partiels dans l’Hexagone, dès 20 heures, il n’est que 16 h à Saint-Pierre-et-Miquelon, 15 h en Guyane, 14 h dans les Antilles et 8 h en Polynésie française.

Document 1. Panneau dans l’aéroport international de Tahiti-Faaa

Allons voter

Source : Gouvernement de la République française. Cliché : Jean-Christophe Gay, 2022.

 

Cette désynchronisation a été mise en place pour l’élection présidentielle de 2007. Elle répond notamment à la démobilisation de l’électorat, connaissant le résultat avant de glisser son bulletin dans l’urne, voire à garantir la sincérité du vote, par dérogation à l’article L. 55 du code électoral précisant que les scrutins doivent avoir lieu un dimanche. Elle avait été demandée à plusieurs reprises par des parlementaires ayant déposé des propositions de loi, tel Bernard Pons, député de Paris, en 1989, Gabrielle Louis-Carabin et Joël Beaugendre, députés de Guadeloupe, en 2002, ainsi que Philippe Chaulet, lui aussi député de Guadeloupe, la même année. C’est finalement la loi constitutionnelle n° 2003-276 du 28 mars 2003, relative à l’organisation décentralisée de la République, qui modifie par son article 12, le premier alinéa de l’article 7 de la Constitution en y supprimant toute référence au dimanche, tout en maintenant un intervalle de deux semaines entre les deux tours du scrutin. Des dispositions similaires s’appliquent aux élections législatives ou européennes. Les premiers à aller voter sont donc les Saint-Pierrais et les Miquelonnais. Les derniers sont les métropolitains votant dans les grandes villes, dont les bureaux de vote ferment à 20 heures (document 2). Les bureaux de vote resteront donc ouverts 32 heures sur le territoire français.

 
Document 2. Jours et heures d’ouverture des bureaux de vote aux élections présidentielles et législatives de 2022 (en heure de métropole, TU + 2)
  • Samedi 12 h : Saint-Pierre-et-Miquelon
  • Samedi 13 h : Guyane
  • Samedi 14 h : Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin et Saint-Barthélemy
  • Samedi 19 h : Gambier (Polynésie française)
  • Samedi 19 h 30 : archipel des Marquises (Polynésie française)
  • Samedi 20 h : archipels de la Société, des Australes et des Tuamotu (Polynésie française)
  • Samedi 22 h : Wallis-et-Futuna
  • Samedi 23 h : Nouvelle-Calédonie
  • Dimanche 6 h : La Réunion
  • Dimanche 7 h : Mayotte
  • Dimanche 8 h : Métropole

NB : les électeurs affectés dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) votent par procuration

Conception et réalisation : Jean-Christophe Gay


 

L’occultation de certains programmes à la radio et à la télévision n’a pourtant pas totalement disparu, en raison des dispositions spécifiques la veille et le jour du scrutin, interdisant la propagande électorale ces jours-là. Ainsi, cette régulation audiovisuelle de l’élection présidentielle a privé les téléspectateurs de la Polynésie française d’émissions abordant ces élections et diffusées le vendredi en métropole. Retransmises avec 12 heures de retard dans la collectivité d’outre-mer, elles auraient été diffusées moins de 24 heures avant le début du scrutin et auraient donc enfreint les règles de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom).

Si cette adaptation semble aller de soi aujourd’hui, la synchronisation de certaines procédures ou épreuves à l’échelle de l’ensemble de la France, outre-mer inclus, reste d’actualité mais commence à être dénoncée, car elle peut être considérée comme un traitement discriminatoire à l’égard des Ultramarins se présentant aux concours de la fonction publique. Songeons aux Antillais qui composent à partir de 4 heures du matin ou aux Tahitiens à partir de 21 heures, quand les écrits débutent à 9 heures dans l’Hexagone. Les États généraux de l’Outre-mer, en 2009, ont débouché sur une adaptation possible des horaires (sujets distincts, « mise en loge » des candidats, etc.). La circulaire du 23 juillet 2010 du ministère du Travail, de la Solidarité et de la Fonction publique dispose qu’en aucun cas les candidats ne doivent composer avant 7 heures ou après 21 heures. Plus de dix ans après, cette circulaire n’est que très passablement appliquée, alors que les épreuves d’admissibilité de la session 2022 des concours de recrutement du second degré débutaient à 9 heures à Paris et dans le reste de l’Hexagone.

2. Voter en Polynésie française

L’organisation d’élections sur un territoire aussi fragmenté que la Polynésie française n’est pas chose facile et nécessite des adaptations. En effet, 3 500 km² de terres émergées sont dispersées sur un territoire presque aussi vaste que l’Europe et lui donnant une Zone économique exclusive (ZEE) de 4,5 millions de km². La superposition des cartes de la COM et de l’Europe, en plaçant Tahiti sur Paris, révèle que les 120 îles de Polynésie française, dont la superficie émergée s’inscrit dans un carré de 59 km de côté, s’étale de la Bulgarie à la Suède, de la Tunisie à la Cornouailles. La ZEE, quant à elle, comprend Dublin, Varsovie, Bucarest, Madrid et Malte (document 3).

Document 3. La Polynésie française comparée à l’Europe

Polynésie française comparée à l'Europe

L'atoll de Rangiroa, dans l’archipel des Tuamotu, serait situé, reporté sur cette carte de l'Europe dans laquelle Paris et Papeete sont superposées, au nord de Bruxelles, exactement à l’emplacement d’Anvers au fond de l'estuaire de l’Escaut.

 

Un certain nombre d’îles habitées n’ont ni piste d’atterrissage ni liaisons maritimes régulières. Par conséquent, le Haut-Commissariat de la Polynésie française a organisé, quelques jours avant les premier et second tours de l’élection présidentielle, un largage aérien de bulletins de vote et de professions de foi sur les îles de Tematangi, Hereheretue, Marokau (archipel des Tuamotu) et Rapa (archipel des Australes), effectué par le Falcon Gardian 200 de l’Aéronavale.  La Marine nationale a ainsi utilisé son biréacteur pour lâcher en mer des milliers de bulletins de vote et de professions de foi, conditionnés dans des conteneurs spéciaux ressemblant à des gros tubes de couleur vive, récupérés par les services municipaux de chaque île.

Ces opérations ont été renouvelées pour les élections législatives des samedis 4 et 18 juin. On peut remarquer que le premier tour de ces élections est ainsi organisé huit jours avant l’Hexagone et une semaine avant les Antilles françaises ou la Guyane. Cette spécificité, qui concerne également les Français de l’étranger, tient à l’isolement de certaines îles qui imposent deux semaines entre les deux tours afin que soit acheminé le matériel électoral et que les candidats qualifiés au second tour aient le temps de battre campagne dans toutes les îles de leur circonscription.

2.1. Tiputa et Avatoru, les deux villages de Rangiroa

Le deuxième plus grand atoll du monde, derrière Kwajalein dans les îles Marshall (Micronésie), avec son lagon qui pourrait facilement contenir Tahiti ou la Martinique, et sa circonférence dépassant les 200 km, est aussi le plus peuplé de l’archipel des Tuamotu, avec 2 709 habitants au recensement de 2017. Rangiroa a connu une très forte croissance démographique, puisque sa population n’était que de 936 habitants en 1971, soit un quasi-triplement en moins d’un demi-siècle. Une telle progression contraste avec l’évolution plus faible de la population de l’archipel, qui n’a « que » doublé durant la même période.

Dans cet archipel, nombre d’atolls ont été désertés. Il y en a aujourd’hui une quarantaine qui sont habités en permanence sur 78. Deux seulement dépassent les 1 000 habitants. L’évolution du peuplement des Tuamotu s’apprécie à deux niveaux : celui des atolls, avec l’abandon de certains et une émigration vers Tahiti ; celui des motu (îlots situés sur la couronne récifale d’atoll ou sur une barrière récifale d’île haute) avec un regroupement des individus dans un seul motu et l’abandon des motu périphériques comme lieu de vie, ce qui aboutit à opposer dans nombre d’atolls le motu-village aux autres, inoccupés mais parfois cultivés.

À Rangiroa, comme sur d’autres atolls des Tuamotu de l’Ouest, la population vivait jadis par petits groupes isolés répartis sur toute la périphérie de l'atoll. Cet habitat dispersé a laissé des traces à Rangiroa, comme les fosses à culture ou les marae (lieu sacré constitué d’une plateforme construite en pierres), ainsi que la chapelle Sainte-Anne dans le village abandonné d’Otepipi, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de la zone habitée actuelle. Aujourd’hui, la population est concentrée dans deux villages, Avatoru et Tiputa, près de grandes passes profondes situées au nord de l’atoll qui permettent à des paquebots ou à des navires de commerce d’accéder au lagon. C’est au début des années 1960, au moment de l’ouverture de la piste d’aviation de Rangiroa, que Tiputa a commencé à décliner au profit de l’autre village, celui d’Avatoru, situé sur le motu où arrivent par avion les visiteurs et une partie du fret. On y trouve désormais les principaux équipements publics, tels le collège, la gendarmerie, les services techniques municipaux, la salle omnisports ou le dispensaire, et la plupart des commerces. Une navette assure en cinq minutes la traversée de la passe de Tiputa et la desserte du village, que les guides touristiques conseillent de visiter pour son caractère beaucoup plus paisible et plus « authentique » qu’Avatoru.

Document 4. L'atoll de Rangiroa et les deux villages d'Avatoru et Tiputa

carte Rangiroa

La distance de la Pointe de Maheronae à Sable rose est de 75 km à vol d'oiseau.

 

Effectivement, en ce samedi matin et par une chaleur accablante, la mairie de Tiputa nous apparaît bien calme et on ne se presse pas pour voter (document 5). Le double pavoisement nous rappelle le statut d’autonomie dont jouit la COM, qui dispose d’autres signes identitaires comme un hymne ou d’un Ordre, celui de Tahiti Nui, équivalent de la Légion d’honneur. L'absence du drapeau européen nous rappelle également que comme pays et territoires d'outre-mer (PTOM), du point de vue de Bruxelles, la Polynésie française n'est qu'associée à l'Union européenne et ne fait donc pas partie de l'espace communautaire à la différences des départements d'outre-mer (DOM) qui sont des régions ultrapériphériques de l'UE (RUP). L’éclairage public photovoltaïque rappelle le coût très élevé de la production d’électricité sur ces îles et la nécessité de développer les énergies renouvelables (Meyer, 2021), sachant que, par son statut, la Polynésie française ne bénéficie pas de la péréquation tarifaire qui s’applique aux Zones non interconnectées (ZNI) du territoire national, incluant la Corse ou les cinq Départements d’outre-mer. De la sorte, si le kWh est au même prix à Fort-de-France qu’à Bastia ou qu’à Brest, il n’en va pas de même en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française, qui, n’étant pas considérées comme des ZNI, ne bénéficient pas de cette solidarité nationale. Ces territoires doivent miser sur l’éolien et le solaire pour atteindre une hypothétique autonomie énergétique. Pour le moment, on en est encore loin avec une part du renouvelable qui n’atteint que 30 %. Les citernes noires de stockage de l’eau de pluie qu’on remarque dans tous les jardins nous rappellent le manque chronique d’eau douce sur les îles basses.

>>> Lire aussi : Teva Meyer, « Quelle transition énergétique en Polynésie française ? », Géoconfluences, septembre 2021.
Document 5. L’entrée de la mairie de Tiputa, vers 11 heures

Mairie de Tiputa

Cliché : Jean-Christophe Gay, 9 avril 2022.

 

Sur les douze candidats se présentant, seuls quatre sont sur les panneaux d’affichage : Mmes Le Pen et Pécresse, celle-ci n’ayant droit qu’à une petite affiche ; MM. Macron et Mélenchon. Devant la salle omnisports d’Avatoru, dans laquelle est installé l’autre bureau de vote de l’atoll, il n’y en a que deux, celles de MM. Macron et Mélenchon. Seul ce dernier fait des propositions pour la Polynésie française sur une affiche complémentaire (« Douze propositions marquantes pour la Polynésie française »). L’animation en fin d’après-midi est plus forte ici qu’à Tiputa, probablement parce que les deux bureaux ferment à 18 heures, après le coucher du soleil, et qu’il y a plus d’électeurs inscrits (1 500 contre 775). Par ailleurs, le deuxième bureau d’Avatoru est le bureau centralisateur pour Rangiroa et ses trois communes associées (les atolls de Makatea, Mataiva et Tikehau). Une scène attire notre attention. En présence de deux gendarmes, l’urne est sortie du gymnase pour permettre de voter à une personne handicapée, assise à l’avant d’un impressionnant pickup 4x4, très apprécié en Polynésie française (document 6). 

Document 6. « Drive électoral » devant le bureau de vote d’Avatoru, vers 17 heures

drive électoral, Rangiroa, Polynésie française

Cliché : Jean-Christophe Gay, salle des sports d'Avatoru, 9 avril 2022.

 

2.2. Lendemains d’élections

À Tiputa, seuls 264 personnes sont allées voter, soit un taux d’abstention de 66 %. À Avatoru, l’abstention est un peu plus faible (57,8 %). Rangiroa s’est donc plus mobilisée que l’ensemble de la Polynésie française, puisque l’abstention a frôlé les 70 % dans la COM (66 % en Nouvelle-Calédonie, 63,8 % en Guyane, 55,2 % en Guadeloupe), où, avec 40,16 %, Emmanuel Macron a largement distancé les autres candidats, Marine Le Pen, en deuxième position n’obtenant que 19,5 %. Il en va différemment à Rangiroa, le candidat sortant étant au coude-à-coude avec Valérie Pécresse (35,7 % contre 33,2 %). De tels écarts, qu’aucun indicateur socio-économique ne peut expliquer, ne sont pas rares en Polynésie française pour une élection dont les enjeux semblent très éloignés de la population. Ainsi, sur le presque-atoll de Maupiti, 343 des 548 votants ont choisi Éric Zemmour, soit 62,59 % pour ce dernier, qui atteint les 74 % sur l’atoll de Tatakoto. Aux Gambier, Emmanuel Macron frôle les 75 %. Sur l’atoll de Vahitahi, Marine Le Pen fait jeu égal avec Emmanuel Macron. Sur celui de Pukapuka, cette dernière atteint les 71 %. À Rapa, Valérie Pécresse s’impose largement avec 46,9 %. Pour interpréter ces résultats, il faut parfois s’intéresser au positionnement des maires (tavana en polynésien), personnages puissants en outre-mer, singulièrement en matière d’emploi. Leurs consignes de vote ou leur stratégie politique, pas toujours compréhensible pour un œil non exercé, sont d’autant plus suivis que l’élection apparaît très abstraite et lointaine. Ainsi, dans les cas de Maupiti et Tatakoto, leurs maires respectifs, Woullingson Raufauore et Ernest Teagai, ont parrainé la candidature d’Éric Zemmour. Quant au maire de Rapa, Tuanainai Narii, il soutenait Valérie Pécresse. Le rôle de ces « influenceurs » politiques électoraux est donc majeur, associé à une forme d’évergétisme politique (distribution d’équipements, de cadeaux…) en complément d’un clientélisme plus classique.

Ceci nous rappelle que chaque collectivité d’outre-mer forme un champ politique spécifique, très difficilement compréhensible quand on arrive de l’extérieur, tant il est le produit d’acteurs locaux obéissant à des logiques internes. La vie politique locale échappe presque totalement aux cadres d’interprétation métropolitains (Regnault, 2002). Les produits politiques proposés localement (analyses, débats, programmes, événements…) dépendent d’enjeux internes et de la concurrence entre les agents engagés dans ce combat. Ainsi, le Tapura huriatira’a (« Liste du peuple »), parti dominant du président de la Polynésie française, Édouard Fritch, qui avait soutenu François Fillon en 2017 soutenait Emmanuel Macron en 2022. Dans l’autre camp, Gaston Flosse, l’ancien homme fort, a supporté Valérie Pécresse au premier tour, puis la candidate du Rassemblement national au second, tout comme les élus A Here ia Porinetia (« Aimons la Polynésie »), dans une logique du « tous contre Fritch ».

Au second tour de la présidentielle, le taux de participation en Polynésie française a progressé, avec 42,27 %, malgré l’appel à l’abstention du leader indépendantiste Oscar Temaru. Ce taux reste toutefois inférieur de plus de 30 points à celui dans l’Hexagone. Avec 51,8 % des voix, Emmanuel Macron l’emporte de peu sur Marine Le Pen. Au niveau des archipels, les Marquises plébiscitent Emmanuel Macron avec 67 %, suivies par les Tuamotu avec 60 %, les Australes (57 %), les Îles Du Vent (50 %) et les Îles Sous-le-Vent (45 %), ce qui esquisse un modèle centre-périphérie, avec les archipels éloignés favorables au président sortant et les deux îles principales, Tahiti et Moorea, qui regroupent les trois quarts de la population de la COM, majoritairement opposées. À Rangiroa, Marine Le Pen l’emporte sur Emmanuel Macron (56,3 % contre 43,7 %) comme dans d’autres communes où elle fait d’excellents scores (73 % à Maupiti, 77 % à Tatakoto). D’une île à l’autre, les résultats peuvent donc être très différents, un phénomène amplifié par les petits effectifs concernés, parfois quelques dizaines d’électeurs seulement. Ainsi, sur l’atoll soulevé de Makatea, Mme Le Pen arrive à 81 %. À quelques dizaines de kilomètres, sur l’atoll de Tikehau, également commune associé de Rangiroa (cf. supra), Emmanuel Macron dépasse les 80 %, comme sur les atolls de Hikueru et Marokau. À Pukapuka, où on avait plébiscité Mme Le Pen au premier tour (cf. supra), c’est Emmanuel Macron qui l’emporte largement au second tour !

La faible participation au premier tour des élections législatives (42,2 %), le 4 juin 2022, n’a permis aucune triangulaire. On peut cependant remarquer que la défiance à l’endroit des élus et du monde politique est très loin du niveau atteint aux Antilles et en Guyane, où seul un quart des électeurs est allé voter. Le parti d’Édouard Fritch, soutenu par l’alliance « Ensemble ! » du président de la République, a dominé. Dans les trois circonscriptions de la COM, ses candidats ont été opposés à un indépendantiste au second tour, proche de la plateforme de gauche « Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes) ». La ferveur politique y reste forte les jours d’élections locales (municipales et territoriales) avec les couleurs orange, bleu et rouge partout présentes, la première étant celle du parti de Gaston Flosse, le Tahoera’a huiraatira (« Union du peuple ») devenu l’Amuitahira’a no te nuna’a Mā’ohi (« Union du peuple Mā’ohi »), la seconde celle du parti d’Oscar Temaru, le Tavini huiraatira (« Servir le peuple »), la troisième celle du parti d’Édouard Fritch. C’est beaucoup moins vrai pour les autres élections. Le 18 juin, pour le second tour, c’est une vague Tavini qui a déferlé sur la COM, avec trois indépendantistes élus. Un tel résultat, obtenu avec une mobilisation renforcée de l’électorat, puisque la participation a dépassé les 53 %, peut être considéré comme un vote sanction contre Édouard Fritch et Emmanuel Macron.

Il ne faut pas en conclure que la population de la Polynésie française a basculé en faveur de l’indépendance au détriment de l’autonomie, car on remarque une forte volatilité du vote d’une élection à l’autre et de nombreux retournements de veste. Il faut rester modeste dans l’interprétation des résultats électoraux de cette année et on ne peut établir que des conjectures gratuites sur les résultats des prochaines élections territoriales de 2023. 

 


Orientations bibliographiques

Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : Collectivité d'outre-mer | Outre-mer français et européen (statuts) | Zone économique exclusive

 

L'auteur tient à remercier, pour leur relecture, leurs remarques et leurs conseils, Caroline Blondy et Jean-Marc Regnault.

 

Jean-Christophe GAY
Professeur des universités, IAE Nice, université Côte d’Azur

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Jean-Christophe Gay, « Voter en outre-mer : une journée d'élection présidentielle à Rangiroa (Polynésie française) », Géoconfluences, septembre 2022.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/eclairage/voter-en-outre-mer-une-journee-delection-presidentielle-a-rangiroa-polynesie-francaise

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