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Les dynamiques de l'agriculture brésilienne

Publié le 15/05/2009
Auteur(s) : Hervé Théry, directeur de recherche au CNRS-Credal, professeur invité à l'Universidade de São Paulo (USP), Chaire Pierre Monbeig

1. Des productions agricoles différenciées

2. Un élevage conquérant

3. Réactivité et mobilité

4. Tensions et conflits

S'il est déjà un grand pays agricole, le Brésil est aussi – encore – un pays pionnier, son agriculture est en mutation constante, elle conquiert constamment des terres nouvelles, déplace ses frontières et ses spécialisations locales et régionales, dans un mouvement continu d'expansion pionnière et de réorganisation constante des régions déjà conquises. La diversité des climats et des écosystèmes offre une vaste gamme de possibilités, la réactivité des producteurs  permet des mobilités de grande ampleur, sur des centaines ou des milliers de kilomètres. Mais cela ne va pas sans des tensions et des conflits, qui entraînent tous les ans des centaines de morts. Ce monde pionnier du Nord-Ouest, comme avant lui le Far West des États-Unis, est aussi un monde de violence.

Des productions agricoles différenciées

On trouve au Brésil à peu près toute la gamme des produits agricoles mondiaux. L'étalement de pays en latitude (5°14'N / 33°40'S) et en longitude, des contreforts andins (73°52'O), à l'océan Atlantique (34°48'O) permet d'y cultiver aussi bien les plantes tropicales que celles du monde tempéré et les conditions du milieu naturel, principalement climatiques, sont parmi les principaux déterminants de ses spécialisations : le poivre, la mauve, le jute et le palmier à huile apprécient le climat chaud et humide de l'Amazonie ; les climats subtropicaux de São Paulo et du Sud leur permettent de jouer à la fois sur les denrées tropicales (canne à sucre, café, arachide) et sur les grains (maïs, soja), les fruits et les légumes de climats tempérés (pomme de terre, blé, avoine, raisin, pommes). Le partage des tâches et des cultures entre paysannerie et agrobusiness joue à plein, la première fournissant l'essentiel de l'alimentation du pays, le second des produits d'exportation, et des "spécialités" régionales apparaissent nettement.

Conditions bio-climatiques
Cultures paysannes et commerciales

Parmi les grandes productions alimentaires, celle qui présente la dispersion la plus grande, et les tonnages les plus faibles, est le manioc, l'une des bases de la nourriture des hommes et aussi des porcs. Le riz (arroz) et les haricots rouges (feijão) sont présents sur toutes les tables du pays, à tous les repas, le couple arroz-feijão étant l'équivalent brésilien de ce qu'était naguère en France notre "pain quotidien" : les haricots proviennent des deux grandes zones d'agriculture familiale du pays, dans le Sud et le Nordeste, plus récemment des environs de Bras'lia où ils sont plantés en culture irriguée, sous de gigantesques "pivots", des rampes d'arrosages de plusieurs centaines de mètres de diamètre. Le riz, qui était naguère produit dans tout le pays, vient aujourd'hui principalement de deux régions spécialisées, dans le Rio Grande do Sul, en rizières irriguées, d'une part, et sur un arc allant du Mato Grosso au Maranhão d'autre part. Il s'agit dans ce cas de l'arc du déboisement : le riz pluvial y est la première culture pratiquée, à la fois pour nourrir les défricheurs et pour nettoyer les parcelles, avant de les ensemencer en herbe destinée à l'alimentation des bovins.

Le front mouvant du café

Clichés : Hervé Théry, Juruena (Mato Grosso), 2001 :

assentamento* de réforme agraire où des migrants du Sud ont planté du café comme culture de rente *assentamento : voir l'article  Dynamiques foncières et agricoles au Brésil

Plan de café en grains, sud du Minas Gerais, 2007

Pointeur .kmz sur l'image Google Earth de Juruena ( 10°13'31.77"S / 58°32'58.18"O)

Canne à sucre, oranges, café et soja sont les grandes cultures commerciales du Brésil dont il occupe les tout premiers rangs mondiaux, en valeur comme en tonnage (voir les autres articles du dossier). Dans trois des quatre cas, la production se partage entre deux régions principales, l'ancienne et la nouvelle.

La canne à sucre a été pendant des siècles le quasi-monopole du Nordeste, où elle pousse bien sur les sols profonds du littoral, la zona da mata, bien mal nommée "zone de la forêt", celle-ci ayant été depuis longtemps défrichée pour lui faire place. Elle a longtemps été la base économique et sociale principale de la région depuis le XVIe siècle, sous la forme de plantations solidement contrôlées par les oligarchies locales. Mais cette domination a été contestée dans les années 1970 par de nouveaux venus, les planteurs de l'État de São Paulo qui, prompts à saisir les subventions offertes pour produire de l'alcool combustible [2] ont, en quelques années, développé une capacité de production plus puissante et plus moderne que celle du Nordeste.

Le café, naguère produit principalement dans l'État de São Paulo et le Nord du Paraná, a désormais son centre de gravité dans le Sud du Minas Gerais, et des pôles secondaires dans l'Espírito Santo, le Rondônia et la Bahia. Et le soja, naguère planté dans le Sud, vient désormais principalement du Mato Grosso où il progresse rapidement vers le nord.

Les oranges sont présentes presque partout, pour la consommation locale, mais deux points de concentration apparaissent : les pôles spécialisés de Bahia et de São Paulo, grâce auxquels le Brésil produit 80% du concentré de jus d'orange commercialisé dans le monde.

Un élevage conquérant

L'élevage mérite une attention particulière en raison de son poids économique et surtout de ses effets structurants sur l'espace. Il est, depuis l'arrivée des Portugais, l'un des principaux moteurs de la dynamique des espaces ruraux brésiliens, des zones périurbaines à la pointe avancée des fronts pionniers.

De l'Inde au Brésil : la race Nélore

Un éleveur et son troupeau

Cliché : Hervé Théry, Campinaçu (Goiás), 2004. Ce petit éleveur rassemble ses bêtes dans le corral pour les vacciner.

Pointeur .kmz sur l'image Google Earth de Campinaçu (13°44'4.00"S / 48°42'9.12"O)

Commentaire du document ci-contre :
L'arrivée au Brésil des premiers bovins importés d'Inde, vue par le peintre Calmon Barreto (Musée d'Araxa). Vision idéalisée, la stupa boudhiste censée évoquer l'Inde et l'accompagnant en turban, ainsi que la localisation bucolique du quai de débarquement, ont peu à voir avec la réalité de l'événement

Source du texte ci-contre : Mathias et Mundy (2005). ftp://ftp.fao.org/docrep/fao/.../a1250f03a.pdf

Arrivée au Brésil des premiers bovins Nélore importés d'Inde : vue d'artiste

 

La Nélore a comme origine le bovin indien Ongole de type zébu que le Brésil a commencé à acheter en Inde dans les années 1920. Au Brésil, la race est devenue connue sous le nom de Nélore, d'après la région de Nellore, faisant partie aujourd'hui de l'Andhra Pradesh, en Inde. La race s'est adaptée en Amérique latine et, vers 1950, l'Argentine a lancé son propre programme de sélection pour la race "Nelore Argentino". En 1995, la race constituait plus de 60% des 160 millions de bovins du Brésil et, en 2005, quelque 85% des 190 millions de bovins du Brésil avaient du sang Nélore.

Ironiquement, tandis que l'Ongole s'établissait avec succès dans plusieurs pays en Amérique du Nord et du Sud, aux Caraïbes, en Asie du Sud-Est et en Australie, sa population a subi un énorme déclin dans sa région d'origine, la partie côtière de l'Andhra Pradesh et est de moins bonne qualité que la population du Brésil.

Le Brésil est, depuis 2005, le premier exportateur mondial de viande bovine et se situe au 2e rang mondial pour le cheptel bovin (tonnage et/ou valeur), derrière l'Inde dont les vaches ont un tout autre statut et un tout autre rôle. On notera d'ailleurs que l'Inde a contribué au développement du cheptel bovin brésilien puisque, dans un discours à São Paulo, le 14 avril 2008, la présidente de la République indienne, Pratibha Patil, rappelait qu'environ 80% du bétail brésilien tire son origine d'une race de type zébu appelée Nellore (ou Nélore) originaire d'Inde [encadré ci-dessus] et que l'année 2006 avait marqué le 100e anniversaire de l'importation du premier spécimen au Brésil.

Selon les données récemment publiées par l'Institut brésilien de géographie et de statistiques (Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística / IBGE : Censo Agropecuário 2006, Resultados preliminares) le Brésil comptait, en 2006, un peu moins de 170 millions de têtes de bétail, alors que selon la Pesquisa Pecuária Municipal, du même IBGE et à la même date, le pays en comptait alors près de 206 millions. Sans chercher la cause de cette différence – de méthodologie, très probablement – et en se rappelant que l'IBGE avertit que ces données provisoires "podem sofrer alterações quando da divulgação definitiva" ("peuvent être modifiées lors de leur divulgation définitive"), on se bornera à constater que plus de 26 millions de ces bovins fantômes se situent en Amazonie et dans le Centre-Ouest. On ne s'en étonnera guère, car c'est dans ces régions, par ailleurs immenses et peu accessibles, que l'élevage s'est le plus développé dans les dernières années, ce qui n'a évidemment pas facilité le dénombrement des animaux.

Types d'élevage et types d'exploitation

Les discrétisations de ces deux cartes sont fondées sur des diagrammes triangulaires qui associent, sur un même graphe, trois variables pourvu que le total pour chaque point soit égal a 100 :  on peut alors déterminer des catégories, la prédominance d'une catégorie "tirant" chaque point vers l'un ou l'autre des angles du triangle (non représenté ici). Ce type d'analyse, et les cartes auxquelles elle donne lieu, est proposé par le logiciel Philcarto (qui a servi à la réalisation de la première ébauche de la plupart des cartes de ces deux articles), disponible à l'adresse suivante : http://philgeo.club.fr/Index.html

Point méthodologique (autre dossier, nouvelle fenêtre) : Concevoir une typologie cartographiée à partir d'un graphique triangulaire

Il n'en est que plus remarquable que, même avec ces chiffres très inférieurs à ceux de la Pesquisa pecuária municipal, le recensement révèle bien l'ampleur de cette croissance de l'élevage dans le nord du pays. Les cartes ci-dessous montrent bien la progression des bovins dans le Centre-Ouest et en Amazonie, le front de l'élevage a désormais franchi les limites des cerrados et avance de plus en plus dans la forêt amazonienne. Alors que la répartition des chevaux est très proche de celle des humains, tant la symbiose est encore forte dans le monde rural, celle des "petits animaux" présente deux types de répartition bien distincts. Pour les chèvres, la région principale est le Nordeste à la fois à cause de son climat semi-aride et parce que ces animaux s'y intègrent bien dans l'économie des petites exploitations, nombreuses dans cette région. Pour les moutons, une deuxième région apparaît (c'est même la principale pour ce qui est de la valeur de la production), l'extrême Sud du pays, à la frontière de l'Uruguay, une région qui s'assimile déjà à la Pampa et où l'élevage extensif des moutons trouve bien sa place. Pour les porcs (et les volailles) deux répartition apparaissent également : quelques points du Nordeste en particulier le Maranhão et l'agreste (voir le glossaire), et surtout une zone qui englobe l'ouest du Paraná, du Santa Catarina et le nord du Rio Grande do Sul. L'une et l'autre zones correspondent aux régions du Brésil où se concentre la petite propriété paysanne dont le fonctionnement est relativement proche de ceux de l'agriculture familiale européenne, associant un peu d'élevage à l'agriculture, ce que ne font nullement les grandes exploitations. Le groupe méridional correspondant à des régions colonisées par des immigrants d'origine allemande, il n'est donc pas surprenant de trouver un important élevage de porcs dans cette région étant donné les héritages culturels de cette immigration. La répartition des bovins est totalement différente de celle des petits animaux : sa concentration majeure se situe dans le Mato Grosso, le Mato Grosso do Sul et le Goiás, avec des prolongements vers le Pará et le Tocantins. Ces exploitations agricoles consacrées à l'élevage bovin sont parmi les plus grandes de tout le pays, cette région, conquise dans les trente dernières années sur les savanes arborées des cerrados, a été organisée par et autour de la grande propriété.

La marche vers le Nord de l'élevage bovin

Les dynamiques spatiales de l'élevage bovin : tendances sur courte et moyenne durée

Défrichements pour l'élevage en Amazonie

Cliché : Hervé Théry, Ourilândia (Pará), à proximités des mines de Carajás, juillet 2007.
Les défrichements de grande taille et aux contours géométriques sont caractactéristiques des grandes exploitation d'élevage.
L'image en plus haute définition (350 Ko)

Pointeur .kmz sur l'image Google Earth d'Ourilândia do Norte (6°45'23.18"S / 51°4'18.97"O)

Si l'on s'intéresse à la croissance du cheptel dans les dix ans qui séparent le recensement de 2006 du précédent, on voit bien (carte de synthèse statistique ci-dessus à droite) à quel point c'est le nord qui la concentre (à l'exception de l'île de Marajó) alors que les déprises concernent principalement le Sudeste, et tout particulièrement l'État de São Paulo. La plage la plus sombre, celle qui indique les plus fortes variations positives (sur une échelle allant de -1 à +1, -1 signifiant la disparition totale, +1 l'apparition dans des régions jusque là dépourvues de bétail, avec tous les intermédiaires possibles), souligne très clairement l'arc du déboisement qui court du Maranhão à l'Acre et elle se situe même – ce qui est plus inquiétant encore – en avant de celui-ci, mordant sur l'État d'Amazonas, pour le moment peu affecté par les déboisements.

Réactivité et mobilité

L'un des aspects les plus frappants de la capacité d'adaptation de l'agriculture brésilienne est son aptitude à modifier, presque d'une année sur l'autre, la carte de ses productions, comme en témoigne les déplacements des productions de soja mais aussi du coton, de la canne à sucre ou du café (cartes ci-dessous). Ces déplacements, sur des centaines de kilomètres, illustrent les mobilités de la carte agricole du Brésil, perpétuellement remise en question au gré des mouvements migratoires et des sollicitations des marchés mondiaux [3].

Déplacements des zones de production

 

L'expansion de la culture du soja

 

Cliché : Hervé Théry, champs irrigués sous rampe à pivot à Cristalina (Goiás) en 2006.

L'image en plus haute définition (471 Ko)

Pointeur .kmz sur l'image Google Earth de Cristalina (17° 6'24.80"S / 47°36'6.82"O)

Ces cultures irrigués (en général des fourrages ou des haricots) se distinguent des champs de soja voisins, non irrigués et reconnaissables à leur aménagement en courbes de niveau, au premier plan, et des exploitations d'élevage, à l'arrière-plan. Les rampes ont un rayon de 400 ou 800 mètres, ce qui permet d'arroser 50 ou 200 hectares. On distingue aussi les retenues d'eau nécessaires à l'alimentation des rampes.


Le Brésil ne produisait pratiquement pas de soja avant les années 1970, il est aujourd'hui le second producteur de graines, le premier exportateur mondial de tourteaux, et l'un des tout premiers pour l'huile. Cette progression s'est faite par la mise en culture des cerrados du Mato Grosso, du Goiás et de l'ouest de Bahia, alors que dans les "vieilles" régions de production (celles des années 1970) du Sud il était concurrencé par d'autres productions. Le coton a suivi à peu près la même évolution que le soja, et dans ce cas également le Mato Grosso est devenu le principal producteur national.

Aspects de l'exploitation du soja au Brésil

Clichés : Hervé Théry, São João d'Aliança (Goiás), 2003. Vue générale de l'exploitation et fèves de soja à maturité.

Cliché : Hervé Théry, pris dans un restaurant pour routiers au bord de la Brasília-Belém (BR-153) à Miranorte (2007)

Traduction : je vends une terre pour planter du soja, localisée à 20 km de Campos Lindos, superficie 25 500 hectares, tel 934 1362 Nelson.

 

 

Pointeur .kmz sur l'image Google Earth de Miranorte (9°32'3.84"S / 48°35'25.37"O)

Pointeur .kmz sur l'image Google Earth de São João d'Aliança (Goiás) 14°46'3.11"S / 47°22'36.90"O

De même, la destruction des plantations de café du Paraná par les gelées de 1975 avait déclenché un mouvement de migration des caféiers vers le Minas Gerais, devenu le premier État producteur, vers l'Espírito Santo, le Rondônia et la Bahia. En dehors du Rio Grande do Sul, le riz est associé au front pionnier : il est donc logiquement en progression sur le tracé du front correspondant à l'arc du déboisement et en déclin derrière lui où il est remplacé par d'autres cultures ou, plus fréquemment, par des pâturages.

Le taux de masculinité, marqueur des dynamiques spatiales au Brésil

En pop-up : indicateurs et méthodes pour une mise en évidence des dynamiques de fronts pionniers par l'analyse des variations spatiales et temporelles du taux de masculinité.

En complément dans le pop-up : carte des variations du taux de masculinité 1980 - 1991 vs 1996 - 2000

D'après un texte d'Hervé Théry : "Des hommes, des femmes, des migrants", Cahiers des Amériques latines, n°24, Iheal, 1997 www.iheal.univ-paris3.fr/IMG/CAL/CAL24-dossier7.pdf

En rubrique Savoir faire : Identifier et analyser les marqueurs spatiaux des fronts pionniers brésiliens

On assiste donc à la progression de véritables fronts pionniers, sans équivalent dans le monde (à part certaines régions d'Indonésie ou de Malaisie), qui rappellent ceux des États-Unis au XIXe siècle ou, plus près dans le temps et dans l'espace, ceux du café dans les États de São Paulo et du Paraná dans les années 1930 et 1940, magnifiquement analysés par Pierre Monbeig (figure ci-dessous).

Le monde rural brésilien est donc à la fois en pleine évolution et marqué par de très fortes disparités, dans tous les domaines : les tailles des exploitations, la valeur de leur production, leurs spécialisations. De ces contrastes et de leurs combinaisons ressort une opposition marquée entre des systèmes économiques et régionaux très différents, dont les performances économiques et sociales sont on ne peut plus inégales. Cette situation crée des tensions sociales qui prennent souvent une forme violente, et peuvent à tout moment mener à l'explosion.

En rubrique "savoir faire" (P. Gautreau, S. Tabarly) : Identifier et analyser les marqueurs spatiaux des fronts pionniers brésiliens

Tensions et conflits

Ces tensions peuvent sembler étranges dans un pays où tant d'espace est disponible, où l'agriculture et l'élevage n'ont en moyenne occupé que 41% du territoire national, dont moins de 7% sont effectivement cultivés. Cette moyenne a de surcroît peu de sens car elle recouvre des situations très différentes : en dehors du littoral nordestin et des régions d'agriculture intensive du Sud-Sudeste le taux d'anthropisation [4] n'atteint nulle part 12% du territoire de chaque commune et il tombe en dessous de 1,5% dans toute l'Amazonie. Certes, tout le territoire n'est pas actuellement disponible pour l'agriculture, des aménagements coûteux seraient nécessaires pour l'ouvrir tout entier (à supposer que ce soit souhaitable), mais aucune partie du territoire brésilien n'est inutilisable pour l'agriculture [5].

Mais malgré cette disponibilité les conflits existent pourtant, à cause d'une situation agraire tendue, les terres – en particulier les meilleures terres – étant souvent accaparées par des propriétaires négligents ou absentéistes, à proximité immédiate de paysans sans terres ou ne disposant pas d'une superficie et de capitaux suffisants. C'est en particulier le cas dans le Nordeste, où cohabitent terres en friches et paysans occupant des terres sans titre de propriété, d'où la vigueur des conflits dans cette région et l'émigration des Nordestins vers l'Amazonie orientale. Lorsqu'ils y parviennent, ils entrent à nouveau souvent en conflit, qui peut être violent, avec les anciens occupants ou avec d'autres immigrants, petits paysans comme eux ou éleveurs, aux méthodes parfois expéditives : ce n'est pas par hasard que la région du bico do papagaio (le "bec de perroquet", à la pointe septentrionale de l'État de Tocantins, est celle où se sont produit les conflits les plus meurtriers.

Du conflit à la violence meurtrière

Source : SIM, Système d'information sur la mortalité

Monuments aux victimes d'Eldorado de Carajas (photo ci-contre)

Ce monument rappelle le massacre de 19 paysans sans terre le 17 avril 1996. Le Mouvement des sans-terre (MST) a planté au bord de la route 19 troncs calcinés, surmontés du
drapeau du mouvement.

Pointeur .kmz sur l'image Google Earth d'Eldorado de Carajás (6° 6'7.66"S /49°21'13.55"O)

Cliché : Hervé Théry, Eldorado de Carajás (Pará), 2007

Sous la pression du Mouvement des sans-terre (MST, voir le glossaire) et grâce à la baisse du prix de la terre depuis la stabilisation de la monnaie (voir le glossaire) par le Plan Real en 1994, une vaste campagne de colonisation a été lancée, et des milliers de familles ont été installées dans des assentamentos, des zones de colonisation, sur des terres expropriées ou sur des terres publiques. Malheureusement, ces dernières se situent principalement en Amazonie, dans des régions mal dotées et mal desservies, si bien que les invasions illégales de terres continuent de plus belle, dans des régions plus attirantes. Même si elle perdu de sa force, à mesure que l'exode rural se complète, la question de la réforme agraire reste donc posée.

Réforme agraire et partage de la terre

Partage de la terre dans un assentamento

Cliché : Hervé Théry,
São João d'Aliança (Goiás), 2003

Un groupe de paysans installés sur une terre expropriée par l'Institut nationale de Colonisation et Réforme agraire (INCRA) discute la répartition  des lots entre les familles.

Pointeur .kmz sur l'image Google Earth de São João d'Aliança (14°46'3.11"S / 47°22'36.90"O )

Lait produit dans une zone de réforme agraire

Cliché Hervé Théry, Tamarana (Paraná), 2006

Les paysans installés dans cette zone de réforme agraire ont créé une coopétarive pour commercialiser leur production (en briques de lait UHT), qui affiche clairement (et fièrement) qu'il s'agit de "produits de la réforme agraire".

Pointeur .kmz sur l'image Google Earth de Tamarana (23°49'12.58"S / 51° 9'15.59"O)


Voir aussi :

Questions foncières et politiques de réforme agraire au Brésil (Ludivine Eloy, Jean-Philippe Tonneau, Pablo Sidersky )

La réforme agraire dans la Pampa : l'exemple du Rio Grande do Sul (Cécile Follet)

Conclusion

De multiples changements sont donc à l'œuvre et ils transforment profondément le monde rural. La géographie agricole du Brésil en sort profondément changée ainsi que la place de l'agriculture dans le système économique. Plusieurs systèmes coexistent en fait tant bien que mal dans l'espace rural du pays :

- d'un côté des formes nouvelles d'organisation de la production agropastorale modernes, intégrées à un puissant complexe agro-industriel et bien reliées aux autres formes de production, de circulation et de consommation, mais qui emploient peu de main d'œuvre par rapport à leur production et à leur capital investi,

- plus au nord et au nord-est (mais aussi, dans une moindre mesure, dans le Sud), des régions où la population agricole est nombreuse mais qui sont largement tournées vers l'autoconsommation et encore mal intégrées dans les circuits commerciaux,

- enfin des zones pionnières, encore en cours d'incorporation au territoire national puisque le Brésil a le privilège d'avoir encore de vastes espaces disponibles.

L'agriculture et l'élevage gardent donc une place importante dans l'économie brésilienne : générateurs de devises indispensables à l'équilibre des comptes nationaux, pourvoyeurs d'aliments bon marché et de main-d'œuvre avide de travailler, ils donnent aux autres secteurs les moyens de maintenir les salaires au plus bas. Mais leur développement même peut menacer l'équilibre de l'ensemble du système : trop miser sur les exportations pourrait compromettre la sécurité alimentaire, trop "rationaliser" transforme la libération de main d'œuvre en exode rural massif, ce qui aggrave les problèmes urbains.

L'IBGE distingue sur cette carte les régions déjà modernisées, qui progressent vers le nord, de celles qui le sont moins, qui avancent elles aussi dans la même direction, sous forme d'une frontière pionnière, au détriment des zones à très basse densité

Notes

[1] Hervé Théry, directeur de recherche au CNRS-Credal, professeur invité à l'Universidade de São Paulo (USP), Chaire Pierre Monbeig

[2] Voir en corpus documentaire : Biocarburants, des filières en forte croissance)

[3] Voir l'article de M. Guibert : Le Brésil acteur et stratège dans les négociations agricoles internationales

[4] La notion d''anthropisation, qui signifie simplement "transformé par l'action humaine", est un euphémisme choisi par l'Institut brésilien de Géographie et Statistique (IBGE) pour signifier ni "mis en valeur", ni "dévasté". Ce taux est le pourcentage du territoire de la commune (município) où la végétation primaire a été transformée par l'action humaine.

[5] Selon les dernières estimations de la FAO, sur 13,3 milliards d'ha de surfaces émergées de la Terre, 1,5 milliard est cultivé (cultures, plantations), 3,4 milliards sont consacrés à l'élevage (pâturages : prés, savanes), 3,9 milliards sont boisés ou forestiers et les 4,5 milliards restants sont les villes, les déserts, etc. Où se trouvent les terres disponibles, en réserve pour l'agriculture, sachant que les plus favorables en termes d'accessibilité et de qualité sont pour la plupart déjà exploitées. Un récent rapport de l'Ocde et de la FAO considère que "l'augmentation ininterrompue des rendements devrait jouer un rôle plus important pour l'offre de produits végétaux que les nouvelles superficies mises en culture." Les réserves de terres potentiellement cultivables sont importantes en Amérique du Sud (Brésil et Argentine) mais les problèmes logistiques freinent leur mise en valeur. L'Afrique, avec près de 210 millions d'ha cultivés, sur un potentiel d'1 milliard environ, a des réserves considérables mais aussi des obstables qui seront longs à surmonter : capitaux, intrants, formation, mesures de conservation des sols et mobilisation des ressources (eau), logistiques. En Russie et autour de la mer Noire il existe un important potentiel d'anciennes terres agricoles abandonnées au cours de ces quinze à vingt dernières années (20 millions d'ha environ). En Asie et en Australie il y a peu de surfaces cultivables supplémentaires en excès, le manque d'eau y étant un facteur limitatif important. Des terres, mises en jachère, sont mobilisables aux États-Unis et dans l'Union européenne mais dans des proportions limitées.

Références bibliographiques

  • Bertrand J.-P. et Théry H. - "Le marché mondial et l'expansion du complexe soja dans les cerrados du Mato Grosso" in Lombard J., Mesclier E. et Velut S. (dir.), La mondialisation côté Sud, acteurs et territoires, IRD Éditions et Éditions Rue d'Ulm, pp. 45-65, 2006
  • Bertrand J.-P. et Hillcoat G. - Brésil et Argentine : la compétitivité agricole et agroalimentaire en question, INRA/L'Harmattan, Paris, 319 p, 1996
  • Dean W., with Broadax and Firebrand - The Destruction of the Brazilian Forest, Berkeley, University of California Press, 1997
  • Girardi, E.P. et Fernandes, B.M. - "Brésil : les territoires de la question agraire", M@ppemonde n°82, 2/2006, http://mappemonde.mgm.fr/num10/articles/art06206.html
  • Grégoire E. et Théry H. - "L'ogre et le petit Poucet", L'espace géographique, 2007/3, pp 267-282
  • Linhardt R. - Le Sucre et la faim, Enquête dans les régions sucrières du Nord-Est brésilien, Éditions de Minuit, 1981
  • Monbeig P. - Pionniers et planteurs de São Paulo, Armand Colin, Paris 195, 376 pages.
  • Théry H. et de Mello N. - Atlas du Brésil, CNRS Libergéo-La Documentation Française, 2003, 304 pages
  • Théry H. - "La vague déferlante du soja brésilien", M@ppemonde nº74 (2-2004), http://mappemonde mgm fr/num2/articles

 

Ressources en ligne

 

Hervé Théry, directeur de recherche au CNRS-Credal,
professeur invité à l'Universidade de São Paulo (USP), Chaire Pierre Monbeig

édition de la page web, Sylviane Tabarly,

pour Géoconfluences le 15 mai 2009

 

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Mise à jour :  15-05-2009

 


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