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(Dossier) Territoires européens : régions, États, Union

Frontières et territoires frontaliers en Europe : une visite guidée

Publié le 11/02/2019
Auteur(s) : Pascal Orcier, professeur agrégé de géographie, docteur, cartographe - Lycée Beaussier, La Seyne-sur-Mer (83)
L'Union européenne possède, début 2019, 14 286 km dont de frontières terrestres qu'elle partage avec 20 États, dont 8 651 km sur sa bordure orientale. Ces frontières inscrivent dans l'espace et dans les paysages l'histoire des conflits, des réconciliations et des plaies toujours ouvertes du passé. En proposant au lecteur une visite guidée de plusieurs segments frontaliers, cet article revient sur la diversité des constructions frontalières européennes, leurs origines historiques, et leur configuration géopolitique actuelle.

Bibliographie | citer cet article

L'Europe politique est un continent neuf, dans le sens où sa configuration politique actuelle est le produit de modifications récentes. Les décennies 1990 et 2000 ont vu l'éclatement de plusieurs États en nouvelles entités indépendantes – reconnues ou non – qui ont complexifié la configuration politique du continent. Dans le même temps, l'élargissement de l'Union européenne et le renforcement de l'intégration ont modifié la perception et le fonctionnement de ses frontières. Les frontières internes ont été dévaluées – mais non supprimées – tandis que les frontières externes, plusieurs fois repoussées, ont vu les fonctions de contrôle renforcées. Si certaines ne sont que « temporaires », en attendant de nouveaux élargissements, d'autres sont perçues comme définitives et font parfois l'objet d'un surinvestissement symbolique : elles recouvrent parfois d'anciennes lignes de front, limites culturelles ou idéologiques, elles ont sanctionné ou récompensé après une guerre, ouvrent sur des voisins plus ou moins proches ou veulent protéger contre un « autre » que l'on rejette. Les problématiques frontalières se sont éloignées de l'Europe de l'Ouest, apaisée et ouverte aux échanges. Elles sont cependant profondément ancrées dans les territoires qu'elles bordent, leur fonctionnement, leurs représentations. C'est l'objet de l'article qui suit, un tour d'horizon non exhaustif et évolutif des frontières externes de l'Union européenne, au gré des pérégrinations et de l'œil attentif du géographe sur ces espaces singuliers. La frontière entre dans les représentations individuelles et collectives, définit les contours des États comme unités politiques et territoires de référence pour ceux qui y vivent. Or ces représentations varient de ce fait d'un État à l'autre et posent ainsi la question de la définition d'un centre. Choix idéologiques assumés, implicites ou inavoués, elles permettent de comprendre en partie les stratégies adoptées, les craintes, les potentiels. A quoi ressemblent concrètement ces frontières ? Quelles clés de compréhension permettent d'en comprendre la matérialité et la symbolique ?

1. Perceptions et représentations de l'Europe et en Europe

Les limites de l'Europe-continent sont conventionnelles, découlant de représentations anciennes (remontant parfois à l’Antiquité grecque) et de décisions prises à l'époque moderne. La perception qu'en ont les Européens varie cependant selon la localisation de leur pays et le poids des habitudes, des pratiques.

1.1. Une question de point de vue

L'Europe vue de Riga

Pascal Orcier — Carte : L'Europe vue de Lettonie

La Lettonie, périphérie de l'URSS (1945-1991)

Pascal Orcier — Carte : Lettonie dans l'URSS

La Lettonie, périphérie de l'Union européenne ?

Pascal Orcier — Carte : Lettonie dans l'UE

Ainsi la Lettonie est perçue depuis la France comme un État d'Europe orientale, ou nordique, dans tous les cas éloigné du « cœur » politique et économique européen, sur une marge du continent ; or la Lettonie se définit elle-même à la fois comme étant au centre géométrique du continent, mais aussi comme appartenant historiquement et culturellement à l'Europe de l'Ouest. Cette représentation de sa place sur le continent, qui figure dans les manuels scolaires et atlas du pays, et que l'on retrouve en Lituanie voisine, a été utilisée depuis les années 1990 pour justifier et légitimer la volonté du pays d'intégrer l'UE et l'OTAN une fois son indépendance retrouvée en 1991. Elle se positionne en État charnière au contact de « l'Europe de l'Est » appellation qui désigne de son point de vue la Russie et son voisin biélorusse. Cette représentation se veut aussi en rupture avec la période soviétique, où la Lettonie figurait dans un coin « en haut à gauche » des cartes de l'URSS ! Le pays veut ainsi se présenter comme un pont entre est et ouest, une porte d'entrée donc un territoire attractif pour les entreprises cherchant à développer leur activité entre les deux parties de l'Europe. Représentation, idéologie politique, marketing territorial et géopolitique sont ici étroitement liés.

L'Europe vue de Moscou

Pascal Orcier — Carte : Europe vue de Moscou

 

Vue de Russie en revanche, État à cheval sur l'Europe et l'Asie, l'Europe est cet accès à la mer et cet espace prospère et innovant mais aussi présumé décadent culturellement que le pays a, à plusieurs reprises depuis le XVIIIe siècle, cherché à rejoindre, dont il a tenté de se rapprocher ou qu'il a espéré contrôler. Elle n'y est que temporairement et partiellement parvenue. L'Europe est un espace dont elle se revendique culturellement et ethniquement, mais d'où sont aussi venues les invasions des deux derniers siècles (Napoléon, Hitler) et qui voit depuis les trois décennies se constituer un cheval de Troie de l'influence états-unienne (UE et OTAN) en expansion face auxquels le pays doit se prémunir. La remilitarisation des frontières occidentales et la hausse du budget militaire sont ainsi une réponse à cette perception hostile d'une Europe qui lui aurait tourné le dos.
L'Europe vue de Londres

Pascal Orcier — Carte : Europe vue de Londres

 

Vue d'Angleterre, l'Europe est l'ensemble continental qui s'étend au delà de la Manche et de la Mer du Nord, sur lequel le pays a historiquement cherché à établir un équilibre politique sans en revendiquer une appartenance pleine et entière. La Manche est ainsi historiquement perçue comme une protection, une ligne de défense (contre Napoléon, puis Hitler, aujourd'hui les migrants) et un facteur de différenciation culturelle que renforce l'insularité. Il s'agit d'une représentation, la Manche n'ayant jamais été un obstacle (légende arthurienne, domination normande, domaine royal des Plantagenêt). Avec la perte de Calais (1558) puis la cession de Dunkerque à la France en 1662, l'Angleterre a perdu son ancrage continental. Toutefois, on peut rappeler que le Royaume de Hanovre en Allemagne a été en union personnelle avec les souverains britanniques de 1814 à 1837.... et que la zone d'occupation britannique en Allemagne de 1945 à 1949 s'étendait depuis les rivages de la Mer du Nord jusqu'au centre du pays. Le statut de l'archipel des îles anglo-normandes rappelle que la Manche n'a pas toujours été une frontière.

 

Dans tous les cas, le temps est un facteur déterminant de l'inscription de la frontière dans l'espace et dans les pratiques. Ainsi le Rideau de fer qui s'est mis en place à partir de 1947 a coupé en deux politiquement, économiquement et culturellement le continent, générant aussi des représentations différenciées et durables. Il a été jusqu'en 1989 l'horizon ultime de la construction européenne à l'oeuvre dans le bloc de l'Ouest. D'ailleurs, que mettait-on concrètement dans cette appellation ? Le fait est que cette réalité a évolué au fil du temps, s'est complexifiée, occultant parfois d'autres frontières. Le Rideau de fer n'est-il pas lui même en partie une construction idéologique qui se voulait à la fois inquiétante, rassurante et simplificatrice ?

1.2. Frontière en héritage : un ou plusieurs Rideau(x) de fer ?

« De Stettin sur la Baltique, à Trieste sur l'Adriatique, un Rideau de fer est descendu à travers le continent ».

Ainsi Winston Churchill, ex-Premier Ministre britannique, décrivait-il la situation géopolitique de l'Europe dans son célèbre discours prononcé à l'université de Fulton dans le Missouri le 5 mars 1946. Cette expression a été dès lors reprise pour qualifier la frontière stratégique qui a divisé l'Europe en deux blocs antagonistes et quasi hermétiques pendant quarante cinq ans. Toujours présente dans les mémoires et dans les représentations, elle a eu un impact durable sur les niveaux de développement et les mentalités. Pourtant, si l'on regarde les manuels et les cartes, son tracé comporte des variantes et zones d'incertitudes, et la notion même de coupure et de rupture induites par cette frontière doivent être interrogées.

Pascal Orcier — Carte : un ou plusieurs rideaux de fer ?  
Des variations sur le tracé terrestre

Le tronçon principal, délimité par les villes citées par Churchill a subi après 1946 des modifications liées aux règlements successifs des questions frontalières encore en suspens au moment du discours. Tout d'abord, la ville de Stettin, sur la rive droite de l'Oder a été intégrée à la Pologne devenue communiste et a pris le nom de Szczecin. La division durable de l'Allemagne occupée par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale a ensuite donné lieu à la création de deux États distincts, la RFA et la RDA respectivement en mai et octobre 1949, déplaçant de fait le tracé du Rideau de fer de 250 km vers l'ouest, depuis la ligne Oder-Neisse jusqu'à la nouvelle frontière inter-allemande proche du port de Lübeck. Le maintien de la division de Berlin puis sa matérialisation par la construction du Mur en 1961 autour de Berlin-Ouest a créé une enclave.

À l'extrémité sud, la ville de Trieste a été le point de jonction entre les partisans yougoslaves qui ont pris la ville le 1er mai 1945 et les troupes britanniques. Une ligne de démarcation appelée « ligne Morgan » a été établie le 10 juin. Le maréchal Tito, dirigeant yougoslave revendiquait alors la totalité de l'Istrie. Le Traité de Paris de 1947 a créé une république neutre sous contrôle de l'ONU entre l'Italie et la Yougoslavie, le territoire de Trieste. Il est subdivisé en deux zones en se basant sur la répartition ethnique de sa population. Ce n'est qu'en 1954 que la délimitation de la frontière italo-yougoslave aboutit à un nouveau tracé, qui attribue Trieste à l'Italie mais son arrière-pays à la Yougoslavie. Il en résulte la formation d'un appendice territorial reliant la ville au reste de l'Italie.

En 1955, un accord entre les puissances occupantes aboutit à l'évacuation de l'Autriche, la réunification de Vienne et la neutralisation du territoire. Le Rideau de fer qui séparait alors la Haute-Autriche (sous occupation américaine) et la Styrie (sous occupation britannique) de la Basse-Autriche et du Burgenland (sous occupation soviétique) se décale alors de 160 km vers l'est, sur la frontière austro-hongroise et austro-tchécoslovaque.

Entre-temps, la guerre civile qui a éclaté en Grèce en février 1946 entre nationalistes et communistes a abouti à la défaite de ces derniers et le rattachement du pays, au sort encore incertain en 1946, au bloc occidental. Les frontières nord de la Grèce sont alors devenues hermétiques, d'autant que des craintes existaient sur leur sécurité, en raison des visées territoriales des pays voisins aux frontières encore récentes, à l'origine de plusieurs guerres depuis le début du XXe siècle. Le pays rejoint l'OTAN en 1952. Ses relations avec la Turquie étaient notoirement mauvaises depuis l'expulsion des Grecs d'Anatolie en 1923. La frontière gréco-turque a été minée, le fleuve Evros étant perçu comme la principale ligne de défense face à la Turquie. Les villages frontaliers tant de la Bulgarie que de la Turquie étaient placés sous un régime militaire spécial. Un autre pan du Rideau de fer reliait donc aussi l'Adriatique à la mer Noire. Au-delà, il se prolongeait le long de la frontière turco-soviétique.

Dès sa création en 1949, l'OTAN a eu en Europe une frontière directe de 196 km avec l'URSS, au nord de la Norvège (L'URSS ayant annexé en 1944 la région de Petsamo précédemment finlandaise), qui prolonge logiquement le Rideau de fer.

Une dimension maritime importante

Les mers Adriatique et Noire ont comme la Baltique été étroitement surveillées en raison de l'appartenance différenciée aux deux blocs des États des rives opposées. La Turquie a rejoint l'OTAN en 1952, faisant ainsi face seule aux flottes du Pacte de Varsovie.

Les tracés du Rideau de fer sont la plupart du temps représentés uniquement sur leurs parties continentales. Or la séparation était aussi effective sur les mers, et les dispositifs défensifs bien visibles dans les zones côtières et insulaires. Le Rideau de fer se prolongeait à travers la Baltique : l'île suédoise de Gotland était au cœur du dispositif de défense suédois et n'a été démilitarisée qu'en 2005. En face, l'URSS avait fortement militarisé les côtes baltes, dont l'accès était restreint ou interdit aux populations locales. Les plages de Courlande étaient ratissées pour repérer d'éventuelles tentatives de fuite, tandis qu'un radar géant était construit dans la ville secrète d'Irbene (Lettonie). En Adriatique, l'île yougoslave de Vis, au large de Split, est restée interdite aux étrangers jusqu'en 1989 en raison de sa situation stratégique.

Finlande et Yougoslavie, deux États entre deux blocs

La Finlande présente une situation ambivalente. N'étant ni alignée sur les États-Unis, ni occupée par l'URSS (à l'exception de la base navale de Porkkala, cédée à l'URSS pour cinquante ans en 1944, finalement restituée en 1956), elle a signé avec ce dernier un traité d'amitié et de coopération en 1948 qui garantit la sécurité de l'URSS d'une part et l'indépendance nationale finlandaise d'autre part. La Finlande adopte une stricte neutralité, n'engageant aucune mesure susceptible de porter atteinte à son voisin oriental, politique que l'on appelée « finlandisation » (terme controversé, à la fois synonyme de neutralisation, de renoncement au plein exercice de la souveraineté mais aussi de maintien de la démocratie et de l'indépendance). Elle refuse à ce titre le Plan Marshall et une adhésion à l'OTAN, mais adopte des institutions résolument démocratiques et l'économie de marché qui la rattachent malgré tout au camp occidental. Pas de « Guerre froide » entre les deux pays, mais l'URSS a établi un dispositif de surveillance frontalier similaire à celui de ses autres frontières occidentales, sur plusieurs kilomètres d'épaisseur.

La Yougoslavie présente un cas particulier en raison de la rupture intervenue dès mars 1948 entre Tito et Staline. Le pays est exclu du Kominform et mis au ban du bloc de l'Est. Belgrade refuse d'adhérer au Pacte de Varsovie en 1955 malgré la réconciliation intervenue entre temps. Cette mise à l'écart a abouti à l'isolement du pays au sein du bloc de l'Est. Son rôle dans le mouvement des non-alignés lui a conféré un statut à part. Bien que communiste, le pays est resté ouvert aux touristes occidentaux, tandis qu'il a décidé de fermer ses frontières avec les autres pays du bloc de l'est lors des crises de Budapest (1956) et de Prague (1968) par crainte d'une intervention de l'Armée rouge à son encontre. Touristes de l'Est et de l'Ouest pouvaient donc s'y croiser. Cela explique que les cartes du Rideau de fer présentent parfois un dédoublement, plaçant la Yougoslavie dans un entre-deux, une sorte de sas entre les blocs. L'Albanie pour sa part a fait le choix de l'isolement total, ayant fermé et fortifié ses frontières terrestres aussi bien avec la Grèce du bloc occidental qu'avec la Yougoslavie « déviante » idéologiquement et menaçant potentiellement la souveraineté du pays.

Il y a donc eu une construction et une évolution dans le temps du tracé et de la nature du Rideau de fer : tantôt barrière physique militarisée et étroitement surveillée, tantôt un sas plus ou moins accessible aux ressortissants de chaque bloc, tantôt un mur entre deux pays d'un même bloc. Son tracé a été déterminé et modifié à mesure que se précisait le sort des territoires concernés. Il ne courait pas seulement de la Baltique à l'Adriatique mais de la mer de Barents au Caucase, à travers les Balkans et la Mer Noire, se poursuivant ensuite en Asie sous l'appellation « Rideau de bambous ». Il y a eu de fait plusieurs rideaux de fer selon les époques, marqués par les aléas de la géopolitique et des relations internationales.

Or il existait d'autres profondes lignes de fracture internes aux deux blocs, ayant parfois entraîné la mise en place d'un dispositif défensif similaire, traduisant des tensions réelles que la logique des blocs et une lecture manichéenne des relations internationales tendaient à occulter.

1.3. La multiplication des frontières en Europe depuis 1989

La configuration politique du continent européen a été marquée par une stabilité durant la Guerre froide de 1947 à 1990 : il n'y a pas eu de changement de frontière ni de création d’État durant cette période. En revanche elle a été remodelée à plusieurs reprises au cours des trois dernières décennies du fait de la réunification allemande d'une part, et de la dislocation de l'URSS, de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie selon des modalités et des temporalités spécifiques d’autre part. Cela a entraîné la multiplication des frontières et un morcellement politique accru.

 
Multiplication des frontières depuis 1990

Pascal Orcier — Carte : changement de frontières en Europe

 

De nouveaux États ont fait leur apparition sur la carte politique de l'Europe comme la Slovaquie ou la Slovénie. D'autres ont ressurgi après une longue incorporation dans une entité plus vaste (50 ans pour les pays baltes, 88 ans pour le Monténégro et la Serbie) ; d'autres n'avaient connu qu'une existence éphémère et contestée, comme l’Ukraine et la Géorgie entre 1918 et 1921. La Bosnie n'avait existé que comme région distincte administrée par l'Autriche (1878-1908), la Croatie comme État fantoche à la solde d'Hitler (1941-1944). Quant à la Moldavie, elle reste tiraillée entre une improbable incorporation à la Roumanie dont elle a fait partie de 1918 à 1940 et la difficile émergence d'une identité propre. À cela s'ajoutent des frontières de facto, non reconnues, délimitant des républiques autoproclamées, concentrées dans l'espace ex-soviétique.

 
Républiques sécessionnistes autour de la mer Noire

Pascal Orcier — Carte : républiques sécessionnistes

 

Ces nouvelles frontières s'inscrivent pour la plupart sur d'anciennes limites administratives ou anciennes limites de possessions impériales. Elles ont une antécédence en tant que limite. Symboles d'une souveraineté recouvrée ou fraîchement acquise, elles font encore parfois l'objet de contestations ou de délimitations imprécises, notamment dans les Balkans. Leur normalisation est une étape nécessaire à la résolution des contentieux et à l'intégration à l'Union européenne, entité supra-nationale qui s'est imposée durant la seconde moitié du XXe siècle pour établir une paix durable sur le continent.

 

2. Les frontières de l'Union européenne

La CEE (Communauté Économique Européenne) formait à l'origine un ensemble terrestre européen continu, que les élargissements successifs ont étendu vers le nord, le sud et l'est. Ce faisant, ils ont considérablement augmenté le linéaire frontalier sur terre comme sur mer. Le renforcement des prérogatives communautaires en matière de gestion des frontières à partir du Traité de Maastricht en 1992 a reporté sur les frontières externes la fonction de contrôle des flux traditionnellement assurée par les États. Cette frontière a cependant un profil et un fonctionnement spécifiques.

2.1. Continuité et enclaves

L'Union européenne en 2018 possède 13 983 km de frontières terrestres qu'elle partage avec 20 États dont 2 outre-mer, le Surinam et le Brésil, et des frontières maritimes avec 23 autres États ou territoires, dont 12 outre-mer. Outre l'enveloppe extérieure, il existe trois grandes enclaves à l'intérieur de l'UE, formées par les Balkans occidentaux, la Suisse et le Liechtenstein, et l'enclave russe de Kaliningrad. À cela s'ajoutent celles formées par Andorre, Monaco, le Vatican et Saint-Marin. Ces États ont cependant des frontières ouvertes et des conventions avec l'UE ou ses membres pour certaines fonctions régaliennes (affaires étrangères, défense, monnaie...).

 

Pascal Orcier — Carte : Enclaves

Enclaves dans l'Union européenne

Pascal Orcier — Carte : enclave de Kaliningrad

L'oblast de Kaliningrad
 

L’éclatement de l’URSS en 1991 et l’indépendance des États baltes ont séparé physiquement l’oblast de Kaliningrad du reste de la Russie. L’intégration de la Pologne et de la Lituanie à l’Union européenne en 2004 a renforcé la coupure de l’enclave avec les territoires environnants. Inversement, du fait de la présence de cette enclave russe, les pays baltes ne se trouvent reliés au reste de l’UE et à ses réseaux de transport terrestre (route, voie ferrée, câble énergétique) que par la courte frontière polono-lituanienne (90 km).

 
Évolution de la frontière orientale de l'UE depuis 1989
Date Nombre de dyades frontalières Nombre de pays frontaliers Longueur de la frontière*
1989 12 8 5 994 km
1990 12 8 5 419 km
1995 19 13 9 248 km
2004 25 13 10 537 km
2007 29 12 12 008 km
2013 30 13 12 449 km

*Frontières maritimes incluses (Baltique, mer Noire, mer Égée), soit 8 651 km de frontières terrestres.

 

La question des frontières de la CEE ne se posait pas au moment de sa création en 1957, étant donné la réalité géopolitique du continent : celui-ci était coupé en deux par le Rideau de fer, frontière « chaude » de la Guerre froide, frontière hermétique et étroitement surveillée des deux côtés. Le démantèlement du Rideau de fer a ouvert de nouveaux horizons en matière d'élargissement et par là-même posé la question des frontières futures, voire de frontières ultimes du projet communautaire. Y a-t-il des frontières imposées ? Idéales ? Raisonnables ? Ces frontières n'ont pas toutes la même importance, au regard des enjeux qu'elles comportent, des relations de l’État voisin à l'UE et de son niveau de développement. Si les frontières avec la Suisse et la Norvège sont ouvertes dans le cadre de l'espace Schengen, les frontières orientales sont en revanche fortement surveillées en raison de la crise migratoire.

La longueur de cette frontière s'est fortement accrue du fait des élargissements successifs : elle a doublé en quinze ans. Vue d'Europe occidentale, elle s'est éloignée, elle a été repoussée. Elle est donc absente du quotidien, sauf quand des images de migrants secourus en mer au large de la Sicile ou en mer Égée viennent rappeler sa réalité. L'Union européenne a une frontière commune avec la Russie depuis 1995. Une adhésion de la Turquie – à ce jour devenue improbable – lui en donnerait une avec l'Iran, l'Irak et la Syrie.

Cette frontière a un coût pour les États membres, celui de sa sécurisation : barrières, grillages et parfois murs y ont refait leur apparition. C'est aux frontières externes de l'Union que s'effectuent des contrôles renforcés, des patrouilles et une surveillance permanente. Pour cela a été créé en 2004 l'agence Frontex, devenue en 2016 l'Agence européenne de garde-frontière et de garde-côtes. Son siège est à Varsovie.

2.2. Quelques segments frontaliers

Pascal Orcier — Frontières de l'Union Européenne
 
La frontière Union européenne—Russie
  Pascal Orcier — Frontière UE Russie
 

L'UE et la Russie partagent une frontière commune depuis 1995, année d'adhésion de la Finlande. À cette frontière de 1 300 km se sont ajoutés en 2004 de nouveaux segments (Pologne-Russie, Lituanie-Russie, Estonie-Russie et Lettonie-Russie) qui en font la dyade terrestre la plus longue que partage l'UE avec un voisin (2 284 km). Cette frontière est porteuse d'une forte charge symbolique et mémorielle. Pour les Pays baltes, elle est le symbole d'une indépendance chèrement acquise en 1920 et restaurée au prix de la vie de plusieurs gardes-frontière tués en 1990 ; elle rappelle aussi l'invasion par l'Armée Rouge en mai 1940 et les combats de 1944 prélude à la nouvelle occupation de la région par l'URSS ; elle rappelle enfin pour l'Estonie et la Lettonie l'amputation d'une partie de leur territoire (Setumaa pour l'Estonie et district d'Abrene pour la Lettonie). Pour la Finlande, elle rappelle le traumatisme de la Guerre d'Hiver (1940) et de la Guerre de continuation russo-finlandaise (1941-1944) qui a abouti à la perte de la Carélie, du district de Petsamo et de la région de Salla.

Pascal Orcier — carte territoires perdus de la Finlande

Les pertes territoriales de la Finlande en 1947. 

Neito

Neito, symbole finlandais, avant et après les pertes de 1944.

Neito

La petite ville finlandaise d'Imatra abrite un musée de la frontière, ouvert en 1989, retraçant l'histoire des frontières du pays. La perte de la Carélie par la Finlande en 1944 a occasionné le déplacement de plus de 400 000 personnes. Le fonctionnement du canal de Saimaa (construit entre 1845 et 1856), faisant communiquer les lacs intérieurs finlandais avec le port de Vyborg devenu russe, en a été durablement perturbé. La Finlande a perdu son accès à la mer de Barents. L'iconographie nationale a dû adapter les représentations populaires du personnage de Neito, symbole national, calqué sur un fond de carte du pays.

Pascal Orcier — photographie monument Légion Wallonne

Monument à la mémoire de la « Légion Wallonne » à Sinnimae (Estonie) à quelques kilomètres de Narva. Pascal Orcier, 2008.

Les combats de 1944 ont opposé l'Armée Rouge à la Wehrmacht soutenu par des volontaires anti-bolcheviks venus d'Europe de l'Ouest et engagés baltes craignant un retour de l'occupant soviétique (la première occupation, de mai 1940 à juin 1941 avait entrainé le démantèlement des États, des déportations d'opposants et de responsables politiques locaux et de nombreux cas de torture).

Pascal Orcier — photographie stèle Narva

Stèle commémorative soviétique à Narva (Estonie), P. Orcier, 2007.

En écho au lieu de mémoire précédent (à gauche), la rive gauche de la Narva abrite un grand nombre de stèles datant de la période soviétique, commémorant les sacrifices humains de la reconquête de la région sur l'armée nazie. Les symboles communistes, bien qu'associés en Estonie à une idéologie totalitaire et criminelle y sont toujours présents.

Pascal Orcier — photographie Vieux croyants

Église orthodoxe des Vieux croyants, à Mustvee (Estonie), P. Orcier, 2008.

Côté estonien et côté letton de la frontière existe toujours une minorité religieuse, les Vieux croyants. Il s'agit de dissidents de l’Église orthodoxe russe qui ont refusé une réforme décidée par le patriarcat de Moscou au début du XVIIIe siècle. Soucieux de continuer à pratiquer leur culte sans subir les persécutions, ils se sont établis sur la rive ouest du lac Peïpous.

Pascal Orcier — photographie forteresse Narva

Pont sur la Narva et forteresses de Narva (Estonie) et Ivangorod (Russie), P. Orcier, 2007.

Lieu emblématique de la frontière, la ville estonienne de Narva est majoritairement russophone et constitue le principal point de passage terrestre entre les deux pays, sur l'axe Tallinn-Saint-Pétersbourg. Le pont unique sur la rivière Narva est insuffisant pour absorber le trafic routier. La présence face à face de deux forteresses est liée à l'ancienne frontière qui séparait du XIIe au XVIIIe siècle l'Estonie danoise, puis l'Ordre de Livonie et les possessions suédoises de la Russie.

Pascal Orcier — carte lagune des coures

Pascal Orcier — photographie nida

Dune de la presqu'île des Coures à Nida (Lituanie), P. Orcier, 2004.

 

 « Bout du monde » qu’on atteint après avoir traversé à Klaipeda la lagune des Coures et parcouru une trentaine de kilomètres de forêt de pins, Nida est un ancien village de pêcheurs lituanien. De l'autre côté de la langue de terre séparant la lagune de la mer Baltique s’étend une longue plage de sable. Le point de passage avec la Russie est peu fréquenté car à l'écart des grands axes et au cœur d'un espace naturel protégé (parc national...). La dune qui domine Nida offre un panorama transfrontalier. Une table d'orientation y mentionne, coté russe, la présence d'un ancien camp de prisonniers français de la guerre franco-prussienne de 1870.

Pascal Orcier — photographie kybartai

Train de pétrole en transit à Kybartai (Lituanie), P. Orcier, 2008.

Kybartai est le principal point de passage des trains russes transitant par le territoire lituanien pour rejoindre Kaliningrad. La petite ville est rythmée par l'ouverture et la fermeture des passages à niveau qui voient passer alternativement trains de voyageurs, convois d'hydrocarbures et trains de marchandises. Les passagers russes doivent être munis d'un document de transit.

>>> D'autres photos et commentaires de l'auteur sur la page Franchir les frontières : mise en récits et en images. L'exemple des frontières Russie - Union européenne.

Du côté russe, la frontière est un fait très présent, qui se traduit par une présence militaire très visible et des préoccupations sécuritaires récurrentes, en partie héritées des régimes tsariste et soviétique.

Pascal Orcier — carte Sovietsk

La ville russe de Sovietsk, au bord du Niémen, est une ancienne ville prussienne, ancienne étape sur la route de Königsberg (aujourd'hui Kaliningrad) à Saint-Pétersbourg. Ville frontière jusqu'en 1945 au sein de l'empire allemand, elle l'est redevenue en 1991 pour la Fédération de Russie. Faute d'entretien, les bâtiments de la vieille ville de l'époque allemande se dégradent.

Pascal Orcier — photographie Sovietsk

Panneau au bord du Niémen, sur la rive russe (P. Orcier, 2008) « Attention zone frontière, passage et franchissement interdits ». La plage au bord du fleuve est accessible et fréquentée en été. Sur l'autre rive, la Lituanie.

Pascal Orcier — photographie Sovietsk

Pont de la reine Louise, à Sovietsk sur la rive russe (P. Orcier, 2008). Vestige prussien du XVIIIe siècle, il marquait l'entrée dans l'empire allemand, à une époque où la Russie se trouvait... de l'autre côté du Niémen !

Pascal Orcier — photographie Flotte

Navires de guerre à Baltiisk (oblast de Kaliningrad, Russie), P. Orcier, 2008.

 

 

Pascal Orcier — photographie marins de Kronstadt

Matelots russes à Kronstadt (oblast de Leningrad, Russie), P. Orcier, 2008.

La région de Saint-Pétersbourg abrite d'importantes écoles militaires et navales ainsi que des garnisons. Kronstadt, cité militaire à proximité de Saint-Pétersbourg en est le symbole et la fierté. Kaliningrad abrite pour sa part la flotte russe de la Baltique et dispose d'importantes emprises militaires plus ou moins opérationnelles.

Pascal Orcier — photographie Kronstadt

Îlot fortifié à Kronstadt au large de Saint-Pétersbourg (P. Orcier, 2008). 

Dès le début du XVIIIe s, la Russie s'implante sur les bords de la Baltique. La fondation de Saint-Pétersbourg par le tsar Pierre-le-Grand en 1701 oblige le pouvoir à fortifier les côtes au fond du Golfe de Finlande.

Pascal Orcier — carte zones frontalières russes

La Russie a dû, après 1991, adapter son territoire à ses nouvelles frontières après l'indépendance de ses anciennes périphéries. Celles-ci n'étaient au départ pas protégées. En 2006, par décret présidentiel, les zones frontières dans lesquelles le FSB (ex-KGB) est chargé de la garde des frontières ont été élargies, passant de 5 km à 30 km depuis la frontière proprement dite. De vastes espaces se trouvent ainsi soustraits au contrôle des sociétés locales. L’étendue de la zone frontalière telle que définie par l'État russe a retrouvé peu ou prou ses dimensions de l’époque soviétique, soit près de 550 000 km², l’équivalent du territoire métropolitain français !

extrait de carte Vyborg

Extrait de carte dans les environs de Vyborg. Source : carte de l’isthme de Carélie, 2006, 1 : 160 000, Discus, St Petersbourg.

L’entrée de la zone frontière est signalée sur les cartes russes par un symbole spécifique, une main (ici entourée par un cercle violet). Sur le terrain, des panneaux spécifiques « border control area » sont installés en bord de route.

La frontière Union européenne—Biélorussie
Pascal Orcier — Carte frontière Lituanie Bielorussie

État autoritaire soumis à des sanctions européennes en raison d'atteintes aux droits de l'homme, la Biélorussie est le plus fermé des États du voisinage de l'Union européenne, dirigé d'une main de fer par Alexander Loukachenko depuis 1994. État tourné vers la Russie, il voit dans l'extension récente de l'UE et de l'OTAN un activisme américain suspect. Il intéresse au premier chef ses voisins occidentaux (Pologne, Lituanie et Lettonie) qui souhaiteraient y accroître leur présence économique et intensifier leurs échanges commerciaux avec ce pays encore peu ouvert. Il est vrai qu'ils partagent une histoire commune et 1 081 km de frontières.

 

Pascal Orcier — photographie frontière Lituanie Biélorussie

Ancienne route près de Medininkai (Lituanie) P. Orcier, 2008.

Ici, à Medininkai, zone rurale lituanienne peu peuplée, l'ancienne route devenue obsolète a été purement et simplement coupée. Le goudron a été creusé, laissant apparaître du sable quelques dizaines de centimètres plus bas : on peut ainsi contrôler facilement d'éventuelles tentatives de passages. Les deux bornes frontières montrent bien que le dispositif de sécurité est intégralement situé en Lituanie. Le poste frontière de Medininkai est aussi un lieu de commémoration pour les Lituaniens en raison des garde-frontière tués en 1989 par des troupes du ministère soviétique de l'Intérieur qui cherchaient à reprendre la main sur cette république qui avait proclamé son indépendance et établi un poste-frontière.

Pascal Orcier — photographie frontière Lituanie Biélorussie

Voie ferrée à Salcininkai (Lituanie) P. Orcier, 2008.

Un peu plus au sud à Salcininkai, l'ancienne voie ferrée reliant Saint-Pétersbourg à Varsovie ne voit passer que des trains de marchandises. Son exploitation pour le trafic passager international ne répond plus aux besoins des populations, le tracé des frontières et le régime de visa expliquent son abandon et le manque d'investissement.

Pascal Orcier — photographie frontière Lituanie Biélorussie

Route en direction de la frontière près de Druskininkai (Lituanie) P. Orcier, 2008.

À Druskininkai, ancienne station thermale, l'ancien raccordement ferroviaire avec la Biélorussie n'existe plus. La forêt de pins, associée à d'anciens cultes païens, est désormais traversée de pistes cyclables. Les panneaux routiers indiquent le nom lituanien de la ville biélorusse de Grodno juste avant le panneau d'entrée dans la zone frontière (pasienio ruozas : section frontalière).

 

 

 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La frontière Union Européenne—Moldavie
Pascal Orcier — photographie frontière Roumanie Moldavie

 

La frontière UE-Moldavie a la particularité d'être entièrement fixée sur 681 km sur un seul fleuve, le Prout. Sa longueur s'explique en grande partie par les très nombreux méandres décrits par le cours d'eau. Cette frontière était celle de l'URSS avant 1991, ce qui explique les héritages encore visibles d'un dispositif défensif : peu de points de passage, maintien de la forêt ripisylve et faible urbanisation sur les rives du Prout, enfin présence d'une ligne de chemin de fer longeant la rivière côté moldave pour assurer la surveillance (voir plus loin le dispositif semblable le long de la frontière greco-turque). La différence d'écartement des voies entre l'ex-URSS et ses anciens satellites oblige à changer les bogies des trains dans les gares frontalières, allongeant le temps de trajet pour les voyageurs, qui lui préfèrent de ce fait le plus souvent l'autocar. La Roumanie qui aspire depuis plusieurs années à rejoindre l'espace Schengen s'est vue obliger de renforcer ses contrôles, alors même que l'idée d'une réunification avec la Moldavie (qui a fait partie de la Roumanie de 1918 à 1940) a toujours ses adeptes. La frontière s'inscrit dans une zone unifiée linguistiquement. La région roumaine dont Lasi est la préfecture s'appelle d'ailleurs la région de Moldavie. La persistance de la pauvreté a eu pour effet le développement de la contrebande. La configuration naturelle de la frontière est propice à des largages de pneus remplis de cartouches de cigarettes depuis la Moldavie, récupérés en aval côté roumain et revendues à la sauvette.

La frontière Union européenne—Turquie

Bulgarie et la Turquie ont un long passé de tensions, qui expliquent la faible ouverture de la frontière commune. Trois siècles de domination ottomane ont eu raison du royaume bulgare médiéval et ont marqué le pays qui s'est restauré au cours du XIXe siècle. Plusieurs guerres ont permis de repousser les Ottomans jusqu'à la frontière actuelle (Traité de Lausanne, 1923). La frontière bulgaro-turque est ensuite devenue un segment du Rideau de fer (1947-1991) et à ce titre interdite d'accès. Des chars laissés par la Wehrmacht en 1944 y ont même été enterrés face à l'ancien ennemi et oublié jusqu'à une date récente. La zone a été laissée à la forêt. En 2007, elle est devenue un segment de la frontière extérieure de l'Union européenne. C’est le seul segment de l'ancien dispositif défensif du Rideau de fer à être devenu une frontière de l’UE.

Pascal Orcier — Carte frontière UE-Turquie

La frontière terrestre Union Européenne—Turquie mesure 446 km, auxquels il faut ajouter plusieurs centaines de kilomètres en mer Égée (Grèce et Turquie ne sont pas d'accord sur la délimitation de leur frontière commune) et officiellement entre le nord de Chypre et la Turquie (séparées de 72 km). 

Sur la côte de la mer Noire, la succession de petites stations balnéaires bulgares s'achève avec le village de Rézovo, cul-de-sac routier.

Pascal Orcier — photographie frontière Bulgarie-Turquie

Ancienne entrée dans la zone frontière de Rézovo. P. Orcier, juillet 2011.

Trois kilomètres avant d'y arriver demeurent une première barrière surmontée de fils barbelés et un ancien poste de contrôle. Le village balkanique typique est construit sur un promontoire qui domine l'estuaire une petite rivière qui sert de frontière.

Pascal Orcier — photographie frontière Bulgarie-Turquie

Vue sur la frontière fixée sur une petite rivière. P. Orcier, juillet 2011.

La frontière est matérialisée par les deux drapeaux sur chaque rive. Côté turc, une immense plage de sable déserte, côté bulgare, une toute petite plage en contrebas du village ne permet pas aux baigneurs de s'éloigner de la côte. Des bouées matérialisent la frontière dans le prolongement du talweg.

Pascal Orcier — photographie frontière Bulgarie-Turquie

Vue sur le village bulgare de Rézovo P. Orcier, juillet 2011.

Vue depuis la Turquie, la Bulgarie met en avant trois symboles : une église orthodoxe, source de l'identité nationale face aux anciens maîtres turcs musulmans ; un drapeau européen, fierté d'un État ayant récemment rejoint le « club » face à un candidat dont les négociations d'adhésion patinent ; et une tour de surveillance, bien que la menace militaire ait disparu et que le secteur ne soit pas sur une route migratoire.

Pascal Orcier — photographie frontière Grèce-Turquie

« Remember Cyprus » (souvenez-vous de Chypre). Panneau installé en bord de route à l'entrée d'Alexandroupolis (Grèce). P. Orcier, août 2002.

Côté grec, des indices montrent la volonté ancienne de surveiller la frontière. La ligne de chemin de fer qui relie Alexandroupolis à la Bulgarie longe le fleuve Evros (Maritsa en Bulgarie) est en mauvais état et très peu utilisée. À proximité de la ville, sur le passage des touristes se rendant en Turquie, Allemands ou Turcs d'Allemagne principalement, un panneau au bord de la route rappelle à ceux-ci la nature des relations qu'entretient la Grèce avec le pays voisin. On y voit l'île de Chypre avec la partie nord ensanglantée, rappelant l'invasion et l'occupation de cette partie de l'île par la Turquie depuis 1974. Les tags sur le panneau montrent que sa présence est perçue comme une provocation et nourrit les ressentiments. La carte est ici utilisée à des fins idéologiques.

La frontière Union européenne—Bosnie-Herzégovine

La frontière UE-Bosnie-Herzégovine est la dernière en date, consécutive à l'adhésion de la Croatie en 2013. La frontière elle-même est récente : elle date de 1991, après avoir été pendant plusieurs décennies une simple limite administrative au sein de la Yougoslavie. Elle reprend pourtant des frontières plus anciennes, à la fois impériales et religieuses, établies à la fin du XVIIe siècle entre l'Autriche, la république de Venise et la République de Raguse (Dubrovnik) d'une part, et l'empire ottoman d'autre part. C'est en effet lors du Traité de Karlowitz en 1699 que l'empire ottoman perd d'importants territoires européens dont la Hongrie et la Croatie actuelle. La Bosnie a été pour deux siècles l'avancée occidentale de la Sublime Porte en Europe face aux puissances chrétiennes. La ville de Neum a alors été cédée par Raguse aux Ottomans, non pas pour leur assurer un accès à l'Adriatique, mais pour constituer une zone tampon avec les possessions vénitiennes (Venise convoitait alors Raguse).

Ces territoires disputés ont été repeuplés, ce qui a contribué à accroître leur diversité humaine. C'est une caractéristique des confins d'empire. L'Autriche a installé des populations serbes, de foi orthodoxe, précisément dans les confins militaires, la région frontalière appelée Krajina (« marche » en slave, origine identique à Oukraïna, qui a donné « Ukraine »), avec pour tâche d'assurer la sécurité de la frontière. La situation ne change pas lorsque l'Autriche récupère en 1797 les territoires vénitiens. Ce n'est que la mise sous administration autrichienne de la Bosnie en 1878 puis son annexion pure et simple en 1908 qui remodèle l’échiquier politique pendant quelques décennies. La frontière disparaît durant la première Yougoslavie (1919-1941). Après 1945, Tito a redéfini les frontières des républiques constituant la Yougoslavie, s'appuyant sur la réalité du peuplement. Il a ainsi privilégié les Croates en leur attribuant l'ensemble de la côte dalmate, à l'exception du village de Neum qui donne un accès symbolique à la mer à la Bosnie. Il a également attribué à la Bosnie la région de Mostar, pourtant peuplée en grande partie de Croates. Lors de la guerre de Bosnie (1993-1995), ceux-ci ont proclamé une république d'Herceg-Bosna, non reconnue, et auraient souhaité être rattachés à la Croatie indépendante. La guerre a eu pour effet des massacres de populations musulmanes.

L'inscription de la frontière sur le temps long a laissé des traces au sein des représentations et des réalités humaines sur les territoires riverains. Aujourd'hui encore, cette frontière marque la distinction sur le plan religieux entre des territoires fortement marqués par le catholicisme en Croatie et l'islam en Bosnie. Cette présence serbe devenue localement majoritaire a provoqué la sécession de ceux-ci de la Croatie devenue indépendante en 1991 et la mise en place d'une République serbe de Krajina. Celle-ci a été reconquise par les forces armées croates lors de l'opération de reconquête Tempête (Oluja en croate) en 1995.

Pascal Orcier — carte frontière UE Bosnie Herzégovine

 

Pascal Orcier — photographie forteresse de Knin

La forteresse de Knin. Cliché : P. Orcier, 2018.

La forteresse de Knin construite par les ottomans, a ensuite été restructurée et agrandie par les Vénitiens comme en témoigne le lion qui trône toujours fièrement à son entrée.

Le musée de la forteresse est un lieu de mémoire national à forte connotation nationaliste, à la gloire des libérateurs de 1995. Y figure le général Ante Gotovina, héros national, condamné en 2011 par le Tribunal pénal international de la Haye pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, finalement acquitté en 2012. Une statue du président croate Franjo Tudjman y a été érigée. La prise de Knin assurait au pays le contrôle de l'important carrefour ferroviaire la voie ferrée Zagreb-Split donc sa continuité territoriale. La ligne est d'ailleurs nommée sur des affiches disposées dans le train « train de la liberté » (Vlak slobode en croate).

Pascal Orcier — photographie panneau metkovik

Situé sur l'axe de la vallée de la Neretva assurant le lien entre le littoral dalmate et l'intérieur de l'Herzégovine, il demeure de dimension modeste. Il est toutefois régulièrement saturé durant les weekends lorsque les Bosniens se rendent sur le littoral croate. Les contrôles croates sont particulièrement tatillons, soucieux de répondre aux attentes de l'Union européenne en prévision de l'intégration du pays à l'espace Schengen. Cliché : Pascal Orcier, 2018.

Pascal Orcier — photographie ploce

Train de marchandises sur la voie Ploče-Mostar. Cliché : P. Orcier, 2018.

Le port de Ploce en Croatie est un port industriel et commercial entre les rivieras de Makarska et de Dubrovnik, au contact de la plaine agricole du delta de la Neretva. Il dispose d'une zone franche dédiée au fret destiné à la Bosnie, qui est dépourvue de port en eau profonde sur son territoire. Le port est relié par une rocade à l'autoroute croate A1, qui se prolonge en Bosnie par une route nationale vers le centre de pèlerinage de Medjugorje. Un autre route pénétrante remonte la vallée de la Neretva. Une première voie ferrée avait été construite sous l'administration autrichienne entre 1885 et 1890 pour relier Sarajevo à l'Adriatique. La ligne actuelle a été construite au début des années 1960. En raison d'une déprise démographique et du renforcement de la frontière après les indépendances, le trafic passager a été abandonné côté croate et n'est assuré qu'en Bosnie à partir de Čapljina. En revanche, les trains de marchandises circulent entre les deux pays.

Pascal Orcier — carte frontière Croatie Bosnie Herzégovine

La Bosnie ne dispose que d'une bande de dix kilomètres de littoral, coupant en deux le territoire croate. La région de Dubrovnik très prisée par les touristes est accessible par la route en traversant la ville bosnienne de Neum, devenue au fil des ans un immense supermarché, arrêt obligé des autocars et des voyageurs en transit qui profitent du différentiel de prix. La Bosnie n'étant pas membre de l'OMC, ni soumise aux règles communes de l'UE, elle n'applique qu'une TVA de 17 % (contre 22 % en Croatie). La Croatie a lancé en 2007 un projet contesté de pont dont la construction assurerait la continuité routière de son territoire et le désenclavement de la péninsule de Pelješac en passant au-dessus d'un bras de mer. La Bosnie s'y oppose, arguant que cela assurerait de facto à la Croatie un contrôle de son trafic maritime. Les deux pays se disputent également le tracé de leur frontière maritime dans le bras de mer et la souveraineté sur les îlots de Veli Skoj et Mali Skoj. Les travaux de construction du pont ont été suspendus en 2012 en raison de la crise économique mais ont repris en 2017. L'Union européenne doit financer le projet à hauteur de 85 %, et c'est un consortium chinois qui a été désigné pour la construction dont l'achèvement est prévu en 2022.

La frontière Union européenne—Serbie

L’UE a une frontière commune avec la Serbie depuis 2004, qui s’est étendue en 2007 et 2013. Les États  des Balkans occidentaux ayant vocation à rejoindre à terme l’Union, cette frontière ne serait que temporaire, en attendant l’intégration programmée de la Serbie d’ici moins d’une dizaine d’années. Si les segments hongrois, roumain et bulgare de cette frontière remontent à 1918, la frontière Croatie-Serbie ne date en revanche que de 1991. Ancienne limite entre deux républiques yougoslaves, elle a été une ligne de front entre l’armée yougoslave dominée par les Serbes et les forces croates.Niée par les Serbes, désireux de conserver les territoires situés au-delà, d'autant que la Slavonie orientale était peuplée majoritairement de Serbes, elle est devenue un des objectifs militaires pour les Croates soucieux d'établir leur pleine souveraineté sur l'ensemble de l'ancienne république fédérée de Croatie. Symbole de la violence des combats, la ville de Vukovar a été détruite et sa population massivement réfugiée en Serbie.

Pascal Orcier — carte frontière Serbie Croatie

Si la paix est revenue et une coopération bilatérale s'est mise en place, la question de cette frontière n'est à ce jour pas totalement réglée. Il existe en effet un différend sur son tracé en plusieurs endroits en raison des modifications historiques du cours du Danube qui lui sert de support sur une grande partie de son linéaire. En effet, la Serbie, pragmatique, considère le talweg comme sa frontière. La Croatie s'appuie sur des tracés plus anciens, à une époque où le fleuve décrivait des méandres aujourd'hui disparus, qui justifient à ses yeux la souveraineté croate sur de petits territoires situés en rive gauche du fleuve... et selon le même principe l'absence de revendication sur d'autres situés en rive droite. Il en résulte de fait l'existence de micro-territoires qui ne sont revendiqués par aucun des deux États (res nullius) et ont vu la proclamation de républiques insolites. Le statut de certaines îles fluviales fait aussi débat. Dans la partie sud de la frontière, la partie terrestre, il existe également des contentieux en raison d'échanges de petits territoires effectués entre les deux républiques dans les années 1950, et qui n'auraient pas été validés selon la procédure...

La frontière Union européenne—Maroc

Entre l'UE et le Maroc, contrairement à ce qu'indiquent souvent les cartes, la frontière ne passe pas à équidistance des côtes en Méditerranée, en raison de la présence des deux enclaves (présides) espagnoles de Ceuta et Melilla. Espagnoles depuis le XVe siècle, elles forment chacune une communauté autonome du Royaume. À cela s'ajoutent plusieurs groupes d'îles et îlots souvent très proches des côtes marocaines, restés espagnols car leur contrôle était antérieur au protectorat. Tous ces territoires sont revendiqués par le Maroc. La frontière terrestre entre les deux enclaves et le Maroc mesure 15,9 km et date de l'indépendance du Maroc en 1956.

Pascal Orcier — carte frontière Maroc Espagne

Si Ceuta et Melilla disposent du niveau de revenu le plus bas d'Espagne, elles constituent en revanche des îlots de richesse et une porte d'entrée pour l'Europe aussi bien pour les Marocains qui viennent y acheter toutes sortes de produits rendus compétitifs par l'absence de taxes (les deux villes sont des ports-francs, non compris dans l'Union douanière européenne), et revendus ensuite au Maroc, que pour les migrants subsahariens qui cherchent à y pénétrer. Cette situation a justifié l'installation et le renforcement de barrières et de dispositifs complexes de sécurité. Une autre frontière en mer sépare le Maroc de l'archipel des Canaries, autre voie d'accès empruntée par des migrants vers l'eldorado européen et à ce titre fortement surveillée.

Pascal Orcier — photographie plaque Nador

Panneau indiquant un nom de rue à Nador (Maroc). P. Orcier, 2015.

Positionnement intéressant en termes fonctionnels comme en termes d'image, deux villes marocaines, Tanger et Nador, se présentent comme « porte d'Europe ».

Pascal Orcier — photographie Mellila

Gare routière de Nador (Maroc). P. Orcier, 2015.

Des marchandises (ici des couvertures) en provenance de Melilla (Espagne) sont transportées dans les soutes des autocars depuis Nador vers d'autres villes du Maroc.

Pascal Orcier — photographie Ceuta

L'entrée de la ville-enclave de Ceuta (Espagne). P. Orcier, 2010.

Double barrière, barbelés, large route pour les patrouilles espagnoles, la frontière a fait l'objet de lourds investissements sécuritaires de la part de l'Espagne et de l'UE. Côté marocain, la ville figure sur les panneaux routiers sous le nom de Sebta sans mention de la frontière contestée.

Pascal Orcier — photographie Ceuta

Centre-ville de Ceuta (Espagne). P. Orcier, 2010.

Une fois passés barrières et entrepôts, Ceuta se présente comme une ville espagnole « typique » dans un contexte méditerranéen balnéaire, dominée par une forteresse du XVIe siècle : rue des Rois catholiques, place Cervantès...

Pascal Orcier — photographie gare

Gare terminus de Beni Anzar (Maroc). P. Orcier, 2015.

La gare de Beni Anzar, terminus du réseau ferroviaire marocain juste avant Melilla. Ancienne tête de pont de la colonisation espagnole au Maroc, la ville n'a plus de connexion ferroviaire avec le Maroc, les rails ont été enlevés à la fin du protectorat espagnol en 1956.

Pascal Orcier — photographie gare

Poste frontière de Melilla (Espagne), P. Orcier, 2015.

 

File de véhicules au poste frontière de Melilla. On voit les hautes grilles bleues qui verrouillent l'accès ainsi que les importants éclairages. Il y a une continuité de l'habitat entre les deux pays et des passages permanents dans les deux sens, à pied et en voiture.

Pascal Orcier — photographie files d'attente

Entrée de Melilla, P. Orcier, 2015.

À l'entrée de Melilla, sur les premières centaines de mètres circulent de nombreux Marocains qui s'affairent autour des magasins et entrepôts. Des femmes chargées d'énormes sacs sur leur dos qu'elles vont ramener au Maroc attendent.

Pascal Orcier — photographie Alhoceima

Îlot d'Al Hoceima, P. Orcier, 2015.

L'îlot d'Al Hoceima, à quelques dizaines de mètres de la plage. Des drapeaux espagnols peints sur les murs de la forteresse rappellent la présence d'une frontière invisible, tout comme les vrais drapeaux espagnols plantés sur les deux îlots tout proches dont l'accès est interdit. Signe de souveraineté, ces drapeaux sont perçus comme une provocation par le Maroc.

Pascal Orcier — photographie chaffarines

Les îles Chaffarines, P. Orcier, 2015.

Entre Nador et Saïdia, les îles Chaffarines (ou Zaffarines), peuplées seulement par une garnison militaire espagnole, sont les derniers confettis disputés entre les deux pays. On peut les observer depuis les environs de Ras El-Ma.
Gibraltar

Pascal Orcier — carte Gibraltar

Pascal Orcier — photographie gibraltar

La pointe sud du territoire de Gibraltar (Royaume-Uni), P. Orcier, 2016.

Gibraltar fait partie de l'UE (jusqu'au 30 mars 2019) mais pas de l'union douanière ni de l'espace Schengen. Une règlement spécifique s'y applique, qui a rendu attractif économiquement ce territoire exigu dépourvu de ressources naturelles. Cette photographie combine trois symboles. Le rocher de Gibraltar à l'arrière-plan constitue un des points extrêmes du continent européen sur le plan physique. Avec sa forme reconnaissable, il est visible de loin et marque l'entrée dans la Méditerranée. Au premier plan flotte l'Union Jack, rappelant que le territoire de Gibraltar est britannique depuis le traité d'Utrecht (1713) et souhaite le rester malgré les demandes répétées de l'Espagne. Entre les deux, la mosquée édifiée face à la mer, financée par l'Arabie Saoudite, rappelle l'origine arabe du mot Gibraltar, l'expansion musulmane médiévale et la proximité du Maghreb.

Et la frontière irlandaise, à l'heure du Brexit ?

>>> Fabien Jeannier, « Le Brexit et la frontière irlandaise », Géoconfluences, janvier 2019.

Les frontières ultramarines de l'Union européenne

Pascal Orcier — Carte frontière Saint Martin

JB82 Un nouveau monument marquant la frontière entre Saint-Martin et Sint Maarten, inauguré en 2008.

Monument marquant la frontière entre la RUP de Saint-Martin (dans l'UE) et le PTOM de Sint-Maarten (hors UE), portant la date de 1648. Cliché : JB82, 2010, licence CC by sa (source).

Pascal Orcier — Carte frontières guyanaises

Pascal Orcier — Carte frontières mayotte

Pascal Orcier — Carte frontières ultramarines de l'UE

Dès sa fondation, la Communauté Économique Européenne (CEE) intégrait certains territoires ultramarins tout en reconnaissant une relation spécifique avec d’autres « pays et territoires d’outre-mer » (article 131, annexe IV). Ces dispositions ont été reprises et précisées par la suite du fait des évolutions statutaires des différents territoires. L’Union européenne distingue les régions ultra-périphériques (RUP), qui font partie intégrante de l’Union (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Mayotte, Saint-Martin – partie française – Canaries, Açores, Madère), des pays et territoire d’outre-mer (PTOM) qui relèvent d’un État membre mais ne font pas partie de l’Union. En raison du statut des RUP, l’UE dispose de frontières terrestres et maritimes hors d’Europe, dont certaines avec des dépendances de pays eux-mêmes membres de l’UE. Les territoires concernés étant pour la plupart insulaires, ces frontières sont essentiellement maritimes. La principale frontière terrestre est celle que partage la Guyane française avec le Brésil (730 km) en grande partie sur le fleuve Oyapock. Celle avec le Surinam est également très surveillée en raison des flux migratoires clandestins franchissant le fleuve Maroni. L’île de Saint-Martin vit une situation singulière, étant partagée depuis le traité de Ryswik (1697) entre la France (nord) et les Pays-Bas (sud). Une frontière de 10 km, non matérialisée et non surveillée sépare deux entités relevant de deux États membres de l'UE. La partie française est devenue une RUP après sa transformation en collectivité territoriale (35 000 habitants) distincte de la Guadeloupe en 2007, tandis que Siint-Maarten, la partie néerlandaise, est devenue un PTOM après la dissolution de la fédération des Antilles Néerlandaises en 2010. Notons enfin que Mayotte, dans l’Océan Indien, en devenant département français en 2011 (avec collectivité unique) est devenue RUP et donc partie intégrante de l’Union européenne. Sa frontière maritime avec la République des Comores n’a été instaurée qu’en 1975. Elle est l’objet d’une surveillance renforcée du fait du développement de flux migratoires clandestins.

Conclusion

La frontière se manifeste à travers les représentations mais aussi dans le paysage. Elle induit des contraintes spécifiques sur les différents territoires. Récente ou ancienne, perçue comme définitive ou seulement temporaire, la frontière de l'Union européenne est aujourd'hui une grande division à l'échelle du continent et de ses territoires proches. Attractive pour les migrants en quête d'un espace refuge, répulsive pour les investisseurs privés, elle structure l'architecture des relations et des échanges à l'échelle du continent. Appartenir ou non à l'UE, pour un État, a des effets spécifiques sur le fonctionnement des territoires frontaliers. Ce tour d'horizon permet d'appréhender l'extrême variété des situations et configurations. Cette frontière chargée d'Histoire et d'histoires constitue un objet géographique spécifique dans le cadre de l'étude du fonctionnement de la mondialisation.

 


À voir :
  • Les photographies de Valerio Vincenzo sur l’effacement des frontières internes de l’Union européenne.
  • Eurobroadmap, visions of Europe in the World [en anglais]
À lire :
  • Michel Foucher, Le Retour des frontières, CNRS Éditions, 2016
  • Michel Foucher, La bataille des cartes. Analyse critique des visions du monde. Cartographie de Pascal Orcier. Paris, François Bourin éditeur, 2010, 176 p.
  • Bruno Tertrais et Delphine Papin, L’Atlas des frontières, Les Arènes, 2016, 140 p.
  • Olivier Zajec (Auteur) Frontières. Des confins d'autrefois aux murs d'aujourd'hui, éd. Chronique, 2017.

 

Pascal Orcier
Agrégé et docteur en géographie, professeur au lycée Beaussier, La Seyne-sur-Mer

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

 

Pour citer cet article :

Pascal Orcier, « Frontières et territoires frontaliers en Europe : une visite guidée », Géoconfluences, février 2019.
URL : geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/territoires-europeens-regions-etats-union/articles-scientifiques/frontieres-et-territoires-frontaliers-en-europe-une-visite-guidee

 

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