Trames noires : les coopérations d'acteurs dans le Massif Central pour préserver l'obscurité

Publié le 19/01/2022
Auteur(s) : Sinan Efendioglu, professeur agrégé de géographie, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Lyon - académie de Toulouse
Alors que l'éclairage électrique a longtemps été considéré comme un progrès sans équivoque, la lumière artificielle, en s'étendant à tous les espaces habités, a fini par apparaître comme une pollution. Les astronomes ont été à l'origine de ce constat, confirmé par les écologues. Des solutions, certaines très simples, existent et sont déjà mises en œuvre par des acteurs très variés : c'est l'objet de cet article.

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PNR haut languedoc nuit

Document 1. Lunas (PNR du Haut-Languedoc) éclairée de nuit avant l’extinction. L’éclairage public est ici au service d’une visibilité des rues et de routes, soit de l’espace public en général. Dans des tons jaunes, la lumière émise dans ces couleurs perturbe moins les animaux nocturnes. Le centre de la commune fait office d’îlot lumineux au sein d’une obscurité qui le ceinture. Cliché : Sinan Efendioglu.

 

L’apparition récente de la notion de trame noire au sein des politiques gouvernementales témoigne de l’intérêt croissant qui est accordé aux environnements nocturnes. Ces derniers, fortement affectés par divers modes de pollutions lumineuses émanant des pôles d’habitat, par exemple sous forme de halos lumineux, se trouvent ainsi au centre de mesures de préservation qui nécessitent la coopération d’un entrelacs important d’acteurs dans une forme de gouvernance de l’obscurité. Cet article vise à faire état de la récente prise en compte de l’obscurité comme élément de la protection de l’environnement, avant d’étudier quelques initiatives et de s’intéresser en particulier au cas du Massif central en France.

 

1. La lente reconnaissance de l’obscurité comme une ressource

La nuit en géographie est souvent étudiée en tant temporalité opposée au jour (Gwiazdzinski, 2014), temps de transgression de la norme pour des sociétés dont les spatialités s’étendent davantage sur la nuit avec l’apparition de l’électricité et de l’éclairage public. En effet, depuis le XIXe siècle, l’éclairage est devenu une question d’aménagement du territoire. Plus récemment, une représentation cartographique en a été faite à l’échelle mondiale (Falchi et al., 2016). Elle témoigne de la rareté des espaces garantissant une totale obscurité permettant d’admirer l'ensemble des étoiles dans le ciel, en particulier sur le continent européen ou dans d’autres foyers de peuplement comme l’île de Java ou la côte nord-est américaine par exemple. Les espaces préservés de cette pollution lumineuse sont rares qui, comme le désert d’Atacama au nord du Chili ou le nord canadien, permettent une obscurité garantissant la visibilité des étoiles. Seuls les espaces océaniques éloignés des grandes routes maritimes semblent exempts de tout éclairage.

Planisphère pollution lumineuse

Document 2. Un planisphère de la pollution lumineuse. D’après ses auteurs, « la carte montre, selon une échelle où les valeurs doublent d’une classe à l’autre, la luminosité du ciel artificiel par rapport à celle d’un ciel naturel ». Source : Falchi Fabio et al., « Un nouvel atlas mondial de la luminosité artificielle du ciel nocturne », Science Advances, 10 Juin 2016 : vol. 2, no. 6, e1600377.

 

Les effets de cette lumière artificielle ont intéressé la géographie de l’environnement et d’autres disciplines qui ont mis en avant trois principaux éléments. Tout d’abord, la production de halos lumineux au-dessus des villes visibles à des kilomètres aux alentours a été critiquée par les astronomes qui ne peuvent ainsi pas observer le ciel dans des conditions optimales (Kovalevsky, 1986). Ensuite, les conséquences sur la santé humaine ont été pointées du doigts avec des perturbations des rythmes circadiens et donc de la production de la mélatonine chez les êtres humains qui engendreraient de potentielles pathologies par une réduction de la qualité du sommeil. La lumière de l’éclairage public peut être introduite de manière intrusive au sein des espaces privés par leur trop grande intensité lumineuse. Enfin, les perturbations au sein des écosystèmes ont été mises en avant. Les distinctions entre espèces photophiles et photophobes sont présentées comme essentielles pour le monde du vivant, les insectes photophiles voyant leur population fortement réduite par l’usage de luminaires qui les attirent et les exposent aisément à leurs prédateurs (Challéat, 2019). La photophilie peut également se rapporter au rôle que jouent les étoiles pour le repérage spatial pour certaines espèces d’oiseaux et d’insectes ; la lumière artificielle nocturne viendrait alors perturber gravement leurs trajets nocturnes (Sordello et al., 2021). À l’inverse, des espèces photophobes fuient les lumières artificielles du fait d’une potentielle saturation lumineuse ou d’un comportement qui tend à éviter l’exposition à certains prédateurs, mais dans certains milieux elles peuvent peiner à trouver de l’obscurité.

effets de la pollution lumineuse

Document 3. Les principaux effets de la pollution lumineuse sur les animaux non humains. Source : Sordello Romain, « Trame noire - Méthodes d’élaboration et outils pour sa mise en œuvre », Office français de la bioversité, mars 2021, p. 17, d'après Sordello, 2017.

 
 
Encadré 1 : Pollution lumineuse et obscurité, questions de définition

Au-delà de la simple nuisance, les recherches en environnement utilisent le terme de pollution pour caractériser l’ampleur des perturbations engendrées par l’éclairage sur les écosystèmes. Les actions politiques appelées par la recherche scientifique n’ont pas pu se passer d’une définition qui se veut consensuelle de ce qu’est la pollution lumineuse, tant sa caractérisation différait selon les acteurs (Challéat, 2009). Les définitions traditionnelles de la pollution en général sont assez diverses et centrées sur la question d’une dégradation de l’environnement par l’introduction d’éléments anthropiques dans les milieux. Toute forme de lumière anthropique serait alors une pollution. Une définition plus relative s’impose donc, avec la notion de seuil au-delà duquel l’intensité lumineuse est considérée comme excessive. L’astronome américain John E. Bortle a proposé en 2001 une échelle mesurant la pollution lumineuse au regard de la noirceur du ciel. Cependant, cet excès de luminosité est encore difficile à définir malgré l’avancée des recherches (Challéat, 2019). La focale peut alors être déplacée du côté de la caractérisation des « besoins d’obscurité » (ibid.). La pollution lumineuse devient dès lors une « perturbation corrélative à l’usage de la lumière artificielle des usages humains et non-humains de l’obscurité en tant que ressource multiforme répondant à des besoins fondamentaux interdépendants et relevant des champs socioculturel, écologique et sanitaire » (ibid.). Cela permet de faire l’arbitrage entre besoins de lumière et d’obscurité tout en replaçant la pollution lumineuse dans le cadre d’une controverse. De plus, l’intérêt passe du perturbateur qu’est la lumière au perturbé, soit de la nuisance engendrée par l’activité humaine à l’usage de l’obscurité comme bien commun.


 

2. Comment préserver la ressource obscurité ?

La seconde moitié du XXe siècle a permis la mise en place de structures luttant contre la pollution lumineuse avec tout d’abord des protections des sites astronomiques. Cela débute aux États-Unis en Arizona avec la ville de Flagstaff qui réduit son éclairage pour protéger les activités scientifiques d’un observatoire à proximité dans les années 1950. La ville de Tucson suit à son tour cette voie dans les années 1970 (Challéat et Lapostolle, 2014). En France, l’astronome Jean Kovalevsky crée dans les années 1970 une Union astronomique internationale pour la protection des sites astronomiques. L’International Dark Sky Association (en français Association internationale du ciel étoilé) naît dans la décennie suivante en 1988. Les observatoires astronomiques se placent en tant que pionniers de la protection de l’obscurité comme ressource scientifique, autour desquels des zones de protection ont été créées notamment lorsqu’ils sont proches d’espaces densément habités (Charlier et Bourgeois, 2013). Les plus étendues sont celles d’Amérique du Nord comme ceux des monts Palomar ou Hopkins avec près de 100 km aux alentours de l’observatoire.

Il n’y a pratiquement pas, actuellement, en droit interne des États, de réglementation induisant des protections par zonage fondées sur la lutte contre la pollution lumineuse et le bon état des environnements nocturnes. L’action d’organisations internationales et d’organisations non gouvernementales s’est alors révélée primordiale dans ces avancées. L’International Dark Sky Association se présente comme la principale figure du mouvement international pour la conservation de la qualité des environnements nocturnes au travers de la valorisation d’espaces avec une pollution relativement faible permettant d’admirer les étoiles. En effet au fur et à mesure de son développement l’association a mis en place des zonages et des labels pour reconnaître et mettre en valeur la qualité de l’environnement nocturne dans certains territoires : les parcs internationaux de ciel étoilé (Le parc national de la Vallée de la Mort aux Etats-Unis), les réserves internationales de ciel étoilé (Le Mont Megantic au Canada), les sanctuaires internationaux de ciel étoilé, et encore des espaces urbains de ciel étoilé (pour des espaces urbains promouvant l’expérience nocturne du ciel étoilé). L’IDA a par ailleurs constitué une communauté internationale de ciel étoilé pour mettre en réseau les différents espaces labellisés et protégés. Elle n’est cependant pas la seule à effectuer des zonages dans le monde : outre l’International Dark Sky Association, les deux autres grands principaux programmes à l’origine de zonage de protection du ciel étoilé et des environnements nocturnes sont ceux de la Royal Astronomical Society of Canada, et de la fondation Starlight (Charlier et Bourgeois, 2013). Ces organismes mettent en place un éventail de diverses formes de protection allant de la labellisation à but promotionnel à des mesures témoignant d’une bonne qualité des environnements nocturnes et de leur patrimonialisation qui s’accompagne d’engagements forts de la part des aménageurs et des autorités locales.

réserve de ciel étoilé

Document 4. Le modèle de la réserve de ciel étoilé. D’après https://www.cieletoilemontmegantic.org/reserve. Réalisation Géoconfluences, 2022.

 

La plupart des méthodes de protection de l’obscurité correspondent en effet à des méthodes de zonage. L’International Dark Sky Association faisant office de pionnière et de modèle, ses méthodes de zonage d’espaces au sein desquels en effet une faible pollution lumineuse est constatée mais aussi induit des outils de lutte contre les pollutions lumineuses font autorité. Il s’agit cependant de zonages nord-américains, adaptés au contexte national et continental. Le modèle de parc avec une zone centrale et une zone périphérique (document 3) adopté avec ce type de zonages comme les parcs de ciel étoilé ou les Réserves internationales de ciel étoilé (RICE) s’applique bien aux grands espaces de faible densité nord-américains. Or les questionnements dans le monde européen sont celles de la proximité immédiate, voire la présence au sein des aires protégées, d’agglomérations plus ou moins étendues au-dessus desquelles l’éclairage artificiel produit un halo lumineux visible aux alentours (Kyba et Hölker, 2013). S’ajoutent également un semis de noyaux d’habitat même dans les zones de très faible densité, qu’il convient de prendre en compte dans des politiques de réduction de préservation de l’obscurité.

La question de la labellisation locale subsiste également : le label « Villes et villages étoilés » incarne un souci d’attractivité de la part des communes y adhérant. Il s’agit d’un label attribué par concours par l’ANPCEN (Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturne, une association française) valable pour cinq années essentiellement pour valoriser des progrès et ainsi ne pas se cantonner aux territoires de faible densité. Cependant, il est attribué à l’échelle communale. Il ne garantit en rien une potentielle pollution lumineuse émanant de communes voisines.

Une nouvelle approche des enjeux environnementaux nocturnes repose sur des concepts et présupposés de l’écologie du paysage avec le modèle des trames. La question de la continuité écologique entre divers espaces protégés se pose pour les différents milieux végétalisés et aquatiques (vertes et bleues). Les environnements nocturnes se voient eux aussi faire l’objet d’une trame noire (Sordello, 2017), avec une potentielle inscription dans les Schémas régionaux de cohérence écologique (SRCE) établis au niveau régional et parfois déclinés localement (Franchomme et al., 2019). La trame noire peut être définie « comme un ensemble connecté de réservoirs de biodiversité et de corridors écologiques pour différents milieux (sous-trames), dont l’identification tient compte d’un niveau d’obscurité suffisant pour la biodiversité nocturne » (Sordello et al., 2021). La continuité écologique acquiert dès lors une dimension temporelle. Se pose ainsi la question de la gouvernance de cette protection et de la valorisation du ciel étoilé et de l’échelle pertinente de cette gouvernance (voir partie 3).

Trames vertes bleues noires

Document 5. Les trames noires, un « négatif » des trames vertes et bleues. La trame noire présenterait une structure inversée par rapport aux trames vertes et bleues. La matrice serait sombre et les différents îlots et corridors correspondraient aux espaces éclairés artificiellement (villages, routes, hameaux). La matrice n’est plus un milieu hostile mais au contraire les zones d’habitats privilégiés et les corridors ne garantissent non plus la circulation mais une fragmentation de cette obscurité.

 

En France, les trames noires peuvent être à la fois déclinées au niveau régional et au niveau local (ibid.). Leur mise en place fait intervenir plusieurs acteurs : les régions, les Parcs naturels régionaux, des intercommunalités via leurs SCOTS et des communes. Il faut ajouter, à l’échelon départemental, les syndicats départementaux d’énergie (SYDESL) qui s’intéressent à l’éclairage public sous le prisme de l’économie d’énergie (Challéat, 2009). Ainsi se créé un entrelacs d’acteurs entre lesquels le dialogue est parfois difficile. La question alors de leur capacité à mettre en place une politique efficace se pose.

À plus petite échelle, l’Union européenne s’est saisie de cette question de la réduction de l’éclairage au moyen de directives, notamment avec la norme EN 13021 (ibid.) qui définit une fourchette de la quantité de lumière nécessaire pour éclairer l’espace public. L’État français possède de son côté une des législations les plus avancées en la matière depuis 2018 (encadré 2) qui met en place des périmètres de protection de niveaux d’émission de lumière artificielle. Les acteurs s’entrecroisent afin de proposer aux individus une qualité du ciel nocturne, et de la nuit en général, la meilleure possible, bien que ces initiatives soient davantage locales que liées à des injonctions émanant des échelons administratifs supérieurs. 

 
Encadré 2 : Extrait de l’arrêté du 27 décembre 2018 relatif à la prévention, à la réduction et à la limitation des nuisances lumineuses (à la suite du Grenelle II de l’environnement)

Article 2

I. - Les éclairages extérieurs définis au a de l'article 1er du présent arrêté, liés à une activité économique et situés dans un espace clos non couvert ou semi-couvert, sont éteints au plus tard 1 heure après la cessation de l'activité et sont rallumés à 7 heures du matin au plus tôt ou 1 heure avant le début de l'activité si celle-ci s'exerce plus tôt.

II. - Les éclairages de mise en lumière du patrimoine et des parcs et jardins définis au b sont allumés au plus tôt au coucher du soleil et sont éteints au plus tard à 1 heure du matin ou, s'agissant des parcs et jardins, au plus tard 1 heure après leur fermeture.

III. - Les éclairages des bâtiments non résidentiels définis au d sont allumés au plus tôt au coucher du soleil. Les éclairages intérieurs de locaux à usage professionnel sont éteints au plus tard une heure après la fin de l'occupation de ces locaux et sont allumés à 7 heures du matin au plus tôt ou 1 heure avant le début de l'activité si celle-ci s'exerce plus tôt.

Les éclairages de vitrines de magasins de commerce ou d'exposition sont éteints à 1 heure du matin au plus tard ou 1 heure après la cessation de l'activité si celle-ci est plus tardive et sont allumées à 7 heures du matin au plus tôt ou 1 heure avant le début de l'activité si celle-ci s'exerce plus tôt.

IV. - Les éclairages des parcs de stationnement définis au e de l'article 1er du présent arrêté qui sont annexés à un lieu ou zone d'activité sont allumés au plus tôt au coucher du soleil et sont éteints 2 heures après la cessation de l'activité. Ces éclairages peuvent être rallumés à 7 heures du matin au plus tôt ou 1 heure avant le début de l'activité si celle-ci s'exerce plus tôt.

V. - Les éclairages des chantiers extérieurs définis au g, sans préjudice des articles R. 4534-1 et suivants du code de travail, sont allumés au plus tôt au coucher du soleil et sont éteints au plus tard 1 heure après la cessation de l'activité.

VI. - Des adaptations locales plus restrictives peuvent être prises par le préfet pour tenir compte de sensibilité particulière aux effets de la lumière d'espèces faunistiques et floristiques ainsi que les continuités écologiques mentionnées à l'article L. 371-1 du code l'environnement dans les conditions définies à l'article R. 583-6 du code de l'environnement.

(…)


 

3. Le Massif Central, laboratoire de nouvelles coopérations d’acteurs pour une gouvernance de la ressource obscurité 

Cette partie s’appuie particulièrement sur un travail de terrain réalisé par l’auteur en 2021. Notre étude a consisté en une campagne d’entretiens avec des acteurs politiques et techniques des parcs naturels régionaux du Pilat et du Morvan et du Parc national des Cévennes, chacun de ces parcs ayant des spécificités liées à l’éclairage public. Il s’agit de trois parcs aux avancées diverses concernant la préservation de l’obscurité et dont les acteurs ont mis en place à l’échelle des territoires des parcs et de leurs alentours une gouvernance unique adaptée aux enjeux de chaque territoire. Ces parcs font partie du projet « Trames noires » de l’IPAMAC, Association des parcs du Massif central, qui fait collaborer ces parcs avec le collectif interdisciplinaire de recherche Renoir spécialisé dans les environnements nocturnes et dans les impacts de la lumière artificielle. 

carte des parcs du massif central

Document 6. Parcs naturels régionaux et parc national dans le Massif central. Réalisation : Sinan Efendioglu, 2021.

 

3.1. Les acteurs de la gouvernance

Les acteurs politiques correspondent à des décideurs détenteurs d’un pouvoir institutionnel leur permettant des actions et des financements. Cette catégorie politique comprend des acteurs à toutes les échelles : les élus municipaux, des EPCI, les présidents de parc mais aussi l’État et l’Union européenne par des financements LEADER et FEDER qui ont un effet non négligeable dans la gouvernance politique de l’obscurité.

Des acteurs traditionnels d’une gestion technique

À l’échelle communale, il s’agit d’acteurs locaux sensibilisés aux questions de réduction de l’intensité de l’éclairage. Dans les cas de communes pratiquant l’extinction, ils sont au cœur de la prise de décision concernant l’aménagement du parc d’éclairage. L’attachement aux paysages « naturels » en général semble jouer un rôle important pour les acteurs politiques dans l’éveil de leur conscience aux questions nocturnes. Le thème de la ruralité est souvent associé à des pratiques d’éclairage public en faveur de la préservation des environnements nocturnes. Ils peuvent ainsi voter un budget attribué à la rénovation de l’éclairage ou à la pose d’horloges astronomiques pour éteindre ponctuellement. Mais c’est bien à l’échelle de l’État que revient la responsabilité d’encadrer par la loi la question de la pollution lumineuse (voir encadré 2).

Le rôle des différents acteurs politiques dans la préservation de l’obscurité est souvent corrélé à des questions financières. Le budget d’un EPCI à l’autre peut beaucoup changer et il arrive que la volonté d’élus de réduire l’éclairage d’une façon ou d’une autre sur son territoire administré soit réduite du fait d’un manque de recettes de fonctionnement ou d’investissement. L’éclairage public est un aménagement dont le changement ou la rénovation coûte cher. Un changement technique, que ce soit l’achat d’horloges astronomiques ou un remplacement des ampoules, voire des lampadaires, peut s’avérer onéreux pour certaines collectivités. Cette question des finances fait émerger un nouvel acteur politique dans une gouvernance de la ressource obscurité : l’Union européenne, en particulier la Commission et les fonds structurels, par le biais d’appels à projet. Le FEDER prévoit par exemple un volet écologique et « bas carbone » dans la période de programmation 2021-2027. Cependant, le lien entre les thématiques des programmes européens et les questions de préservation de l’obscurité sont souvent ténus, il convient aux acteurs politiques de collaborer localement avec les acteurs techniques pour pouvoir mobiliser ces potentielles subventions.

Ces acteurs techniques peuvent tout d’abord s’apparenter aux différents chargés de mission des parcs, dont le poste implique souvent une part de missions en lien avec les questions d’énergie ou de biodiversité. Ils mettent en lien les acteurs politiques avec des acteurs scientifiques ou bien avec les syndicats départementaux d’énergie. Ces derniers ont un rôle primordial, ce sont eux qui gèrent l’éclairage public à l’échelle départementale. Quand ils ne travaillent pas déjà à la réduction de la pollution lumineuse, il s’agit d’acteurs clés à convaincre, car centraux d’un point de vue technique. En effet, ils détiennent des connaissances concernant la rénovation de l’éclairage sur les horloges astronomiques, les températures de couleur des différentes ampoules ou LED, leur intensité, ou l’orientation des lampadaire qui est cruciale dans la préservation de l’obscurité.

Le recours à l’expertise scientifique, quant à lui, est relativement récent et permet de mieux cibler les mesures de préservation. Les acteurs scientifiques sont constitués en premier lieu de chercheurs dans le cadre de structures de recherche mais aussi dans des structures associatives visant à des missions de suivi écologique ou de protection des environnements. Ces acteurs sont souvent utilisés dans un processus d’argumentation, visant à convaincre un acteur par un autre. On peut citer les associations d’astronomie qui ont joué comme nous l’avons vu un rôle fondamental dans la préservation de l’obscurité. Des ONGE comme la Ligue de protection des oiseaux peuvent intervenir dans l’élaboration de cette préservation par des études de la faune nocturne. Enfin des bureaux d’étude collaborent également avec les parcs, comme DarkSkyLab qui cartographie la pollution lumineuse de chacun des différents parcs du Massif central. Les acteurs scientifiques que sont les associations, les chercheurs et les bureaux d’étude se voient attribuer un rôle à la fois pionnier mais aussi de suivi voire de conseil dans la gouvernance de la ressource obscurité.

L’acceptation de nouveaux acteurs, vers une gouvernance de l’obscurité

On constate un élargissement institutionnel de la gouvernance avec une prise en compte croissante des populations locales. Elles jouent un rôle pluriel dans les politiques de préservation de l’obscurité. Aussi bien frein que moteur, elles tendent à prendre part de plus en plus à la gouvernance directement ou indirectement, via une considération croissante de leurs besoins, tout en constituant la cible de campagnes de sensibilisation. Bien que cela ne soit pas majoritaire, il arrive qu’une partie de la population soit réfractaire à des politiques d’extinction ou de réduction de l’éclairage public. Le premier argument avancé est celui du financement des aménagements visant à éteindre ou réduire l’intensité de l’éclairage public en tant que ce dernier est financé par de l’argent public, donc directement issu des impôts. Les habitants semblent vouloir bénéficier d’une forme de retour sur investissement avec les impôts qui serait incarné par la lumière au sein de l’espace public. Un autre argument assez classique que l’on retrouve dans beaucoup d’espaces est celui de la sécurité. L’obscurité nocturne et la peur qui y est associée produisent des craintes sécuritaires auprès des populations et souvent auprès des populations qui ont tendance à se représenter comme plus vulnérables la nuit comme les femmes, les enfants ou bien les personnes âgées. Les cambriolages ou bien les agressions constituent une menace qui serait accrue par l’absence d’un éclairage qui se verrait rassurant et sécurisant, bien que la majorité des cambriolages aient lieu la journée.

Cependant, les populations témoignent en général d’une grande réceptivité aux éléments qui composent les environnements nocturnes. L’affection envers des éléments des environnements nocturnes peut résulter d’un folklore oral mais également d’un processus de sensibilisation adressé à des populations visant à les aider à s’approprier la nuit hors des craintes qui nourrissent l’imaginaire commun concernant le monde nocturne. Dans les parcs étudiés, ce type d’action de sensibilisation autour de la nuit comme patrimoine induit le plus souvent des formes de coopération entre un réseau associatif divers et les parcs. Elles amènent à une prise en compte croissante de leurs avis dans l’élaboration des extinctions ou réduction de l’éclairage public de certaines communes. Les habitants se retrouvent inclus dans un processus de gouvernance à plusieurs degrés. L’ensemble des parcs étudiés font des pas en avant en ce qui concerne une gouvernance qui s’élargit aux riverains qui expriment des besoins en termes de lumière et d’obscurité. Cependant, ces démarches participatives ou délibératives ne sont pas toujours un juste reflet de l’avis général des populations. La liberté laissée aux différents habitants de se rendre ou non aux réunions et autres formes de débat public entraîne une représentation biaisée de l’opinion générale. Elle donne en particulier davantage de poids aux acteurs ayant le plus de temps, et les plus investis ou les mieux insérés socialement dans le tissu local. Le public ciblé par ces réunions qui permettent par l’expression d’opinions opposées et représentés et ainsi de faire démocratie ne se révèle pas toujours particulièrement intéressé. La représentation des habitants est dès lors biaisée et les besoins généraux des populations en obscurité sont plus difficilement cernables par les politiques et techniciens lors de ce type de réunion publique.

Un autre type d’élargissement de la gouvernance serait l’élargissement géographique, avec une prise en compte des acteurs alentours aux parcs étudiés. Des effets rebonds sont constatés par l’ensemble des acteurs interrogés : une commune qui prendrait des mesures de réduction de l’éclairage aurait un effet d’entraînement sur les communes aux alentours. Cette diffusion en tache d’huile déborde des limites administratives des parcs et entraîne une nécessaire collaboration avec des acteurs hors de ces structures étudiées, que ce soit d’autres parcs ou les espaces urbains environnants. En effet, d’autres PNR et parcs nationaux existent hors de notre zone d’étude. Ces différentes structures ne constituent pas des isolats. Elles communiquent et collaborent via la Fédération des PNR par exemple, visant à un perfectionnement des modes de gouvernance de la ressource obscurité en élargissant son échelle par des coopérations. La collaboration avec des petites villes et villes moyennes environnant ces parcs procède d’un premier élargissement géographique de la gouvernance de l’obscurité au sein de ces parcs. Cependant la principale quantité de lumière venant perturber l’obscurité des parcs vient des différentes agglomérations plus ou moins proches de chacun des parcs. Elles sont ainsi la source d’une pollution lumineuse importante qui se répercute non seulement en leur sein mais aussi à des kilomètres aux alentours, masquant une partie du ciel étoilé par ce qu’on appelle leur halo lumineux. Une collaboration avec elles semble alors s’imposer pour les parcs.

acteurs de l'obscurité

Document 7. Interaction entre acteurs dans la lutte pour rétablir l’obscurité nocturne

 

3.2. Des trames noires inégalement mises en œuvre localement

Cette sous-partie se propose d’examiner la situation de trois parcs situés dans le Massif central, et leur gestion de la pollution lumineuse : un parc national, celui des Cévennes, et deux parcs naturels régionaux, Morvan et Pilat ((En novembre 2021, entre le travail de terrain de l'auteur et la publication de cet article, une quatrième réserve internationale de ciel étoilé a été créée en France dans le PNR Millevaches.)). Les différences entre ces deux types de structures sont détaillées dans le glossaire de Géoconfluences : Parc national en France / parc naturel régional (PNR).

Le Parc national des Cévennes, une mise en œuvre avancée

Le parc national des Cévennes est un parc qui a atteint un stade assez avancé de la préservation de la ressource obscurité. La labellisation RICE (réserves internationales de ciel étoilé) par l’International Dark Sky Association en 2018 est en effet un signe d’une bonne qualité d’obscurité sur le territoire tout en imposant une nécessaire amélioration constante. Fortement inspirée de la RICE du Pic du Midi située dans la même région Occitanie, avec laquelle le parc collabore, les acteurs des Cévennes ont su adopter un mode de gouvernance original qui a permis l’inclusion d’espaces alentours que ce soit des hameaux, des villages ou même des villes dans la préservation de l’obscurité et dans la prise de décision. Le label de « ville-porte » de la réserve internationale de ciel étoilé a été mis en place et signé par Alès, Mende et Millau. Il engage les villes signataires à adopter des mesures importantes concernant la réduction des conséquences lumineuses de son éclairage. De fortes volontés d’inclure les populations dans les débats s’ajoutent et concernent à la fois des mesures de sensibilisation multiformes et la création d’un contact entre les structures décisionnaires au niveau communal et intercommunal avec les populations locales. Ces initiatives prises aussi bien au niveau des communes qu’à celui du parc permettent une acceptation de nouveaux acteurs dans la gouvernance de l’obscurité. À ce titre le parc, avec l’aide des syndicats départementaux d’énergie, a publié un guide « Éclairer juste » donnant des conseils techniques pour éclairer en prenant en compte les besoins de tous les êtres vivants et en mettant en avant le chiffre de 40 % d’économies d’énergie réalisées en éteignant la nuit. Cependant, l’attachement à l’éclairage comme un symbole de modernisation du territoire, la présence de communes de très petite taille ne bénéficiant d’un budget que très limité pour des travaux concernant l’éclairage, ou bien une réticence de populations âgées qui voient l’éclairage comme un symbole de désenclavement dans des territoires ruraux isolés, peuvent être autant de freins la constitution d’une gouvernance efficace et acceptée par la totalité des acteurs du parc pour administrer l’obscurité dans une prise en compte des besoins à la fois des humains et des non-humains. Cette hyper-ruralité peut néanmoins être un atout, la basse densité de la zone cœur de parc en fait un espace de choix pour la constitution d’une RICE. Le parc bénéficie enfin d’une très bonne coopération avec la métropole de Montpellier (bien qu’elle ne fasse pas partie des villes-portes de la RICE) concernant les questions de pollution lumineuse, ce qui permet l’élargissement de la gouvernance à un nouvel acteur. Le but est de permettre à terme une diminution de l’intensité du halo de pollution lumineuse qui déborde des frontières de l’agglomération et qui est visible depuis les flancs du parc national.

éclairer juste, avant amélioration éclairer juste, après amélioration
Document 8. Un exemple recommandation sur les bonnes pratiques en matière d’éclairage public communal. Source : extrait du Guide « Éclairer juste » publié par le parc national des Cévennes.
Une situation intermédiaire : Le parc naturel régional du Morvan

Le Morvan s’inspire fortement du modèle cévenol dans la constitution d’une gouvernance de la ressource obscurité sur son territoire. Espace rural isolé par rapport à de grands centres urbains, le PNR bénéficie d’un bon état de préservation de l’obscurité qui lui permet, au même titre que les Cévennes de candidater à une labellisation RICE (réserve internationale de ciel étoilé). Avec une sensibilisation déjà marquée des populations morvandelles marquées par une culture traditionnelle de la nuit, le PNR réussit une assez bonne prise en compte des besoins des habitants du parc dans les mesures de réduction de l’éclairage. Les acteurs du parc et du projet RICE font valoir auprès des maires le chiffre de 80 % de la population mondiale qui serait privée des étoiles la nuit, ce qui laisse entendre en négatif que l’obscurité est une ressource rare et une richesse. Le parc fait le choix d’insister sur la dimension du ciel étoilé au sein des questions de pollution lumineuse, ce qui est révélateur d’un attachement des morvandeaux à la bonne vision de la voûte céleste. La commune d’Anost au cœur du PNR du Morvan possède ainsi de nombreuses lieux d’intérêts nocturnes : une « maison hantée » en bordure du noyau villageois, des sites privilégiés pour les astronomes de la société astronomique de Bourgogne ou bien des sites avec un paysage sonore remarquable. Pour ce qui concerne l’élargissement géographique de la gouvernance, le modèle des Cévennes avec des zones concentriques de degré d’intégration au processus de gouvernance a été adopté avec un système de zones-tampons faisant coopérer les petits pôles urbains ceinturant le parc. Le parc compte sur le réseau de l’IPAMAC (Parcs naturels du Massif Central) pour parfaire sa candidature à une labellisation RICE en communiquant avec d’autres parcs qui y aspirent.

Le parc naturel régional du Pilat, un massif contraint par sa localisation dans la mise en œuvre de sa trame noire

Le PNR du Pilat, situé sur les contreforts nord-est du Massif central, domine au nord l’agglomération stéphanoise, au nord-est l’agglomération lyonnaise, et à l’est le couloir rhodanien fortement anthropisé. Il est le moins avancé des trois parcs étudiés dans ses volontés de préservation de la ressource obscurité. Ce retard peut s’expliquer par un handicap structurel de départ, la proximité des deux grandes agglomérations voisines, qui s’avèrent être de grandes sources immédiates de pollution lumineuse, avec un halo lumineux visible jusque dans les hauteurs du massif. Au sein du parc, les communes se divisent entre celles qui collaborent volontiers avec le parc concernant des mesures de réduction de l’éclairage public ou d’extinction et celles plus réticentes relativement à des enjeux sécuritaires. La tension entre repli sécuritaire et préoccupations écologiques s’exprime par un vote polarisé entre un vote d’extrême droite très fort d’une part, et d’autre part un vote écologiste élevé pour un espace rural. Ainsi, aux européennes de 2019, le Rassemblement national arrivait en tête dans la plupart des communes du Massif, parfois immédiatement suivi par Europe Écologie - les Verts. C’est le cas par exemple de la commune de Pélussin (RN 22 % et EELV 19 % en 2019), une commune qui a entamé dès 2012 des démarches d’extinction de l’éclairage public en milieu de nuit.

La position proche de grandes agglomérations du parc expose celui-ci à des dynamiques territoriales périurbaines qui ne sont pas toujours compatibles aux yeux des décideurs et des habitants avec une gouvernance incluant tous les acteurs du parc concernant la ressource obscurité. Le PNR a connu un rapide essoufflement du nombre de communes ayant déployé des mesures de réduction de l’éclairage public. En 2012, au début du projet, il était attendu qu’avant 2018 100 % des communes auraient mis en place des extinctions au moins partielles de leur éclairage en milieu de nuit, or ce chiffre a vite plafonné autour de 30 %. Le parc a alors déployé de son côté un travail de coopération fructueux. Il a été initié par le parc avec d’autres PNR à l’extérieur du réseau IPAMAC, le parc des Ballons des Vosges et celui de la Chartreuse, pour partager expertises techniques et institutionnelles. L’échange avec ces deux parcs connaissant des dynamiques périurbaines similaires permet une avancée dans la sensibilisation des populations et une inclusion progressive de la totalité des communes dans des mesures de préservation de la ressource obscurité. Cette coopération a entraîné la rédaction d’un guide. Le dialogue avec les agglomérations alentours se fait petit à petit mais la taille de ces grandes villes induit une pollution lumineuse qu’il semble difficile d’éradiquer.

Conclusion

La mise en place de la trame noire dans le Massif Central est l’occasion de mettre en place une gouvernance visant à faire coopérer des acteurs de natures très différentes. La réduction de la pollution lumineuse semble en bonne voie du fait d’un discours écologiste auquel les habitants des parcs ont tendance à adhérer, bien qu’il subsiste quelques réticences d’ordre souvent sécuritaire. Les parcs se tournent de plus en plus vers les acteurs privés comme des sources d’éclairage artificiel à réduire, avec des grands parkings éclairés de nuit ou des enseignes qui restent allumées le soir. Cette gouvernance n’en est ainsi qu’à ses débuts, il lui faut tisser de nouveaux liens entre des acteurs pour résoudre certaines controverses environnementales.

 


Bibliographie

Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : aménagement du territoire | densité | environnements | espace rural | fonds structurels européensintercommunalités | parcs et réserves de ciel étoiléparc national en France, parc naturel régional (PNR) | patrimonialisation | pollution lumineuse | trame noire

 

L'auteur tient à remercier Samuel Challéat pour son accompagnement lors du terrain et de la rédaction du mémoire qui ont inspiré cet article.

 

Sinan EFENDIOGLU
Professeur agrégé de géographie, ancien élève de l'ENS de Lyon, académie de Toulouse.

 

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Sinan Efendioglu, « Trames noires : les coopérations d'acteurs dans le Massif Central pour préserver l'obscurité », Géoconfluences, janvier 2022.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/france-espaces-ruraux-periurbains/articles-scientifiques/trames-noires-nuit-etoilee/

Pour citer cet article :  

Sinan Efendioglu, « Trames noires : les coopérations d'acteurs dans le Massif Central pour préserver l'obscurité », Géoconfluences, janvier 2022.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/france-espaces-ruraux-periurbains/articles-scientifiques/trames-noires-nuit-etoilee

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