Glisser la ville : le skateboard révélateur des recompositions urbaines à Bordeaux
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Depuis 1978, date de la livraison du quartier Mériadeck — 4 000 m² de béton surélevé emblématique de l’urbanisme sur dalle et de l’architecture brutaliste destinés à moderniser Bordeaux, loger de nouveaux habitants et séparer flux piétons et automobiles —, le skateboard bordelais est longtemps resté une pratique underground, tolérée à la marge et revendiquée comme telle par une scène désireuse de se tenir à distance des normes sportives classiques. Aujourd’hui, la même pratique est mobilisée par les acteurs publics comme un révélateur d’urbanité, c’est-à-dire un indicateur précis de la fonctionnalité et des formes d’appropriation de l’espace public. Ainsi, « parce qu’il met en scène, de façon extrême, des interactions dans la rue, le skateboard est un excellent support de l’analyse de la culture urbaine » (Calogirou et Touché, 2007). Les traces qu’il imprime sur les bancs ou les garde-corps, tout comme les normes qu’il suscite (interdictions, chartes, aménagements dédiés), matérialisent le glissement d’une pratique clandestine vers une activité désormais intégrée aux politiques publiques. Retracer la succession de ses sites d’implantation permet donc de suivre, point par point, la chaîne des décisions municipales et les transformations urbaines qu’elles engendrent, révélant la manière dont l’espace public est effectivement utilisé.
Le changement de majorité avec les élections municipales de 2020 marque un tournant : après soixante-treize ans de gestion de droite (Jacques Chaban-Delmas, Alain Juppé, Nicolas Florian), l’élection de l’écologiste Pierre Hurmic — épaulé par Amine Smihi ((Adjoint au maire, en charge de la tranquillité, de la sécurité, de la prévention et de la tenue de l’espace public, Amine Smihi est mort le 6 décembre 2023.)), ancien skateur — fait de la reconquête des voiries le premier levier d’action. Comme à Lyon, où l’équipe de Grégory Doucet déploie pistes cyclables, rues scolaires et superblocks, la municipalité bordelaise mise sur l’espace public pour répondre à des attentes citoyennes très fortes tout en composant avec un patrimoine urbain hérité de l’ère automobile. La durée d’un mandat restant courte au regard d’objectifs aussi ambitieux que la réduction du trafic et de la pollution de l’air, la stratégie vise des mesures visibles et rapides : végétaliser (plantations, toitures vertes, trames fraîches), ralentir (zones 30 et 20, suppression progressive de places de stationnement) et rehiérarchiser les mobilités au profit des modes actifs. Dans ce cadre, la planche à roulettes devient un outil d’évaluation in situ : elle révèle la convivialité des places réaménagées, teste l’acoustique des nouveaux bétons drainants et, plus largement, mesure le degré d’inclusivité des espaces publics repensés.
Porté par Amine Smihi, le concept de skaturbanisme – défini comme l’usage du skateboard pour éprouver in situ la qualité d’usage des aménagements – se traduit par trois dispositifs imbriqués : la charte Skate(z)Zen en 2017 (horaires négociés, panneaux pédagogiques), le schéma directeur du skateboard en 2019 (parcours continu reliant seize sites, utilisation de matériaux phono-absorbants) et le Guide du skateboard bordelais en 2023 (vingt-cinq spots codés selon leur accessibilité et les niveaux de tolérance). Dans la foulée de la crise sanitaire mondiale du covid 19, la municipalité a par ailleurs qualifié l’espace public de « laboratoire de la transition » (Ville de Bordeaux, 2020), faisant de chaque ride sur les quais UNESCO ou sur la dalle de Mériadeck un micro-audit citoyen de la ville durable. Ainsi, des plateaux modernistes de Mériadeck en 1978 aux quais patrimoniaux d’aujourd’hui, le skateboard n’est plus un simple loisir : il est devenu, pour Bordeaux, un capteur de transformation urbaine au service d’une gouvernance plus participative et plus écologique.
Afin d’évaluer ce que la trajectoire singulière du skate révèle des mutations bordelaises, on peut poser la question suivante : comment l’évolution du skateboard — d’une pratique subculturelle longtemps cantonnée aux marges à un véritable laboratoire d’innovation urbaine — éclaire-t-elle les recompositions spatiales, sociales et politiques de la métropole bordelaise ?
1. Géohistoire d’une pratique urbaine (1974–2025)
En un demi-siècle, la pratique de la planche à roulettes à Bordeaux, de marginale et conflictuelle, est devenue institutionnelle et consensuelle, ou en tout cas intégrée dans la stratégie municipale.
1.1. Mériadeck, laboratoire moderniste (1974–1985)
Au tournant de 1978, une poignée d’adolescents — souvent des surfeurs de Lacanau qui, en l’absence de houle, troquent la vague pour le béton — investissent le nouvel espace piéton de Mériadeck. Parce que la pratique se déploie « hors de tout équipement », certains observateurs se demandent même « s’il s’agit d’une activité sportive », une mise en question qui bouscule alors le concept même de sport (Calogirou et Touché, 2007). Dès janvier, puis de nouveau en mars, ces collégiens adressent deux pétitions au maire Jacques Chaban-Delmas réclamant la création d’« une piste de skateboard » (Pointillart, 2024). Ils signalent au passage les risques pour les promeneurs, révélant ainsi leur capacité à tester les aménagements : défauts de revêtement, zones d’usure, interstices propices au détournement. Bancs linéaires, garde-corps et rampes d’accès sont aussitôt détournés. Des banks en contre-plaqué surgissent et des lignes imaginaires se tracent entre les joints, inaugurant un bricolage urbain pionnier et de nouvelles formes de mobilité douce. Cette occupation fait naître un premier conflit d’usage confirmé par les archives municipales – plaintes pour nuisances, courriers alarmés des services techniques – mais aussi salué par une presse enthousiaste qui voit la jeunesse animer un quartier vide en soirée. D’emblée, la planche à roulettes s’impose comme un révélateur spatial : elle met en lumière les limites d’un urbanisme sans marge d’appropriation, expose la tension entre usages prescrits et pratiques auto-organisées, et plaide pour qu’un équipement dédié reconnaisse l’émergence d’une culture sportive et urbaine nouvelle.
En quelques mois, la dalle se transforme donc en laboratoire social. Les usagers réinventent la topographie : une marche devient ledge, un plan incliné fait office de quarter, etc. La municipalité découvre qu’un espace conçu pour d’autres usages peut être détourné en lieu de pratiques acrobatiques. Enfin, le rapport entre générations se renégocie, entre promeneurs incommodés et adolescents en quête d’expression. Cette séquence fondatrice inaugure une trajectoire bordelaise qui, de 1978 à 2025, verra la ville osciller entre interdictions ponctuelles, expérimentations réglementaires et, plus récemment, intégration du skateboard dans les documents de planification urbaine.
Encadré 1. Petit glossaire franglais de la planche à roulette
- Bank : plan incliné à surface plane (par opposition aux courbes d’un quarter), utilisé pour prendre de la vitesse et réaliser des slides/grinds en sortie de marche. En ville, ce sont souvent des rampes d’accès, talus, emmarchements biseautés ou murets reliés à un plan incliné ;
- Bowl : cuvette en béton, enchaînant des courbes ;
- Coping : cornière (métal/pierre) au sommet d’un module, destinée aux grinds ;
- Crew : collectif de skateurs qui roulent/ (se) filment ensemble ;
- Curb : tout module de skatepark ou de mobilier urbain solide sur le bord duquel le pratiquant est susceptible de faire glisser sa planche ;
- DIY (do it yourself) : auto-construction de modules et aménagements par la scène locale ;
- Flat : surface plane (dans le monde du surf, cela désigne une mer sans houle) ;
- Grind et slide : le grind est un contact sur l’axe des trucks ; le slide est un contact sur la planche ;
- Ledge : muret à arête vive utilisé pour slides et grinds ;
- Line : enchaînement de figures le long d’un trajet ;
- Low-noise : matériaux ou réglages visant à réduire le bruit (revêtements, roues, roulements) ;
- Manual pad : dalle basse pour figures sur la roue arrière/avant (manual, nose manual) ;
- Quarter (quarter pipe) : rampe en quart de cercle, sert à prendre de la vitesse ou réaliser des figures de transition ;
- Rail : barre métallique horizontale ou inclinée ;
- Re-shape : réfection / remise en état d’un module de skate (bowl, quarter, ledge, manual-pad) pour en restaurer la géométrie et la surface ;
- Ride : parcours ou session de pratique, souvent un enchaînement continu de figures sur une ligne ;
- Rider : dans le contexte du skateboard, pratiquant (s) ou pratiquante (s) de la discipline (synonyme courant de skateur / skateuse) ; rideuse au féminin est attesté.
- Rideabilité (rideability) : aptitude d’un lieu à être adapté au skate (planéité, qualité du revêtement, continuités, flux piéton/vélo, tolérance) ;
- Skatestopper : dispositif antiglisse fixé sur les murets ou les bancs ;
- Street-skate : pratique du skateboard dans l’espace public ordinaire, en s’appuyant sur le bâti existant plutôt que sur des équipements dédiés ;
- Spot : lieu de pratique (peut être dédié, hybride, toléré, sensible, interdit) ;
- Trick : figure réalisée en skateboard : flip tricks (rotation de la planche), ollie / nollie / switch (saut et variantes d'impulsion), grinds (frottement sur l'axe des trucks) et slides (frottement de la planche) sur ledge/rail, grab (saisie de la planche en l'air) manuals (wheelies : équilibre sur une seule paire de roues), transition tricks (sur quarter/bowl, ex. rock-to-fakie, air) ;
- Trucks : paires de chariots métalliques fixés sous la planche, chacun composé d’un axe/hanger, d’un kingpin (axe central), de gommes (bushings), d’une embase (baseplate) et d’un pivot cup ;
- Underground : littéralement « souterrain ». Dans le skate, cela désigne une pratique/esthétique marginale ou informelle, hors institutions. Auto-organisée, peu commercialisée, souvent tolérée mais non autorisée, elle se déploie dans les interstices urbains à horaires discrets et valorise le DIY, la faible visibilité et l’indépendance vis-à-vis des normes sportives ;
- Wall-ride : façades basses, palissades, murs de soutènement et/ou module dédié au skate (panneau vertical ou incliné).
1.2. Friches et culture « street » (1985–2005)
À partir du milieu des années 1980, le skateboard « sort » des zones piétonnes du centre pour investir les interstices urbains : friche ferroviaire des Bassins à flot, parkings et parvis de la gare Saint-Jean, rampes d’accès des chantiers portuaires. Les skateurs choisissent des sites précis pour se « mettre en scène ». L’espace urbain devient un décor où performance technique et présentation de soi s’entremêlent (Laurent, 2010). Ces lieux, encore en marge de la régénération urbaine – qui débutera quinze ans plus tard –, offraient de longues surfaces lisses, une circulation automobile réduite en soirée et une esthétique industrielle propice à l’image et à la performance. Julien Laurent observe que cette redirection spatiale s’accompagne d’une sélection sociale : « les nouveaux spots attirent principalement de jeunes urbains diplômés, capables de décrypter l’esthétique post-industrielle et de la transformer en capital culturel » (Laurent, 2008). Le skate devient alors un marqueur de distinction, entretenant un imaginaire de la friche créative.
Cette appropriation ne se fait pas sans heurts. La presse locale et les réunions publiques – où siègent maires-adjoints, collectifs de riverains et associations de commerçants – dénoncent régulièrement les « dégâts » imputés aux skateurs : éclats de bordures, traces de cire, nuisances sonores jusque tard dans la nuit. Dans un rapport contradictoire, les pratiquants organisent pourtant des corvées d’entretien (réparation de joints, nettoyage des débris) pour préserver la « rideabilité » des lieux, révélant une tension persistante entre dégradation perçue et maintenance communautaire. Entre 1990 et 2000, les verbalisations pour « dégradations de mobilier urbain » passent de 12 à 96 par an, signe d’une conflictualité croissante que la municipalité peine encore à canaliser. Enfin, cette phase « friche et street » forge un répertoire spatial appelé à durer : tricks adaptés aux rebords en métal, usage de modules mobiles pour contourner les interdictions ponctuelles, production de vidéos diffusées par les premiers fanzines et, plus tard, sur les forums internet. Elle prépare aussi le terrain à la réhabilitation des Bassins à flot et à l’ouverture, en 2006, du premier skatepark des Chartrons, moment où la mairie commence à intégrer la culture skate à son projet de métropole créative.
1.3. Retour au centre et hyper-visibilité (2005–2025)
L’implantation du skatepark des Chartrons illustre le déplacement du centre de gravité bordelais : situé dans un quartier longtemps périphérique, il contribue aujourd’hui à constituer un pôle secondaire, à mi-chemin entre la place des Quinconces et la Cité du Vin. Son ouverture, au lendemain de la piétonnisation des quais (2004-2005) et juste avant l’inscription de Bordeaux Port de la Lune sur la Liste de l’UNESCO (2007), marque le grand retour du skateboard dans l’hypercentre patrimonial. Comme le résume Yves Raibaud (2012), « [...] chaque réaménagement majeur du centre historique engendre son skatepark, qu’il soit voulu ou simplement subi par les autorités ». À Bordeaux, la séquence est claire : requalification des berges, installation d’un spot dédié, puis appropriation diffuse des nouvelles placettes de granit poli. Les pratiquants cultivent le « mythe de l’ailleurs », tout en étant capables « d’exotiser » des lieux familiers. Les skateurs bordelais en offrent l’illustration en transformant les quais UNESCO en spot dépaysant pour les crews étrangers, tout en continuant de rêver des plazas barcelonaises (Riffaud, 2021).
Document 1. Plusieurs pratiquants (tous masculins) dans le nouveau skatepark des Chartrons inauguré en décembre 2022

Coordonnées géographiques : 44°51'13.1"N 0°33'57.2"W. Cliché de Victor Piganiol, octobre 2024.
Cette requalification s’accompagne d’une mutation matérielle. La municipalité adopte des revêtements haut de gamme — granit flammé, béton fibré désactivé — dont la planéité et la faible rugosité favorisent le street-skate. La place André-Meunier en devient l’exemple type. Sur le plan de la gestion et de la maintenance, l’entretien (lavage haute pression, remplacement des dalles éclatées) est désormais pris en charge par la direction de l’espace public, signe d’une institutionnalisation progressive. Des équipes techniques interviennent sous 48 heures pour reboucher un joint ou réaligner un coping, alors qu’il fallait des mois d’attente dix ans plus tôt. L’impact quantitatif est spectaculaire : les comptages vidéo montrent une hausse de 240 % des usagers quotidiens sur le spot des Chartrons entre 2010 et 2020. Parallèlement, les offices de tourisme intègrent des « skate tours » anglophones dans leur offre, et la plateforme @BordeauxSkateSpots cumule 50 000 abonnés Instagram, révélant la dimension touristique et marketing de la pratique. Le soir, les éclairages LED à température chaude ont été ajustés pour limiter l’éblouissement des riders filmant leurs lignes au smartphone — une micro-adaptation qui illustre la façon dont la ville négocie désormais avec les exigences esthétiques de la culture skate.
Cette hyper-visibilité n’est toutefois pas exempte de friction : les riverains de la place Pey-Berland dénoncent encore les nuisances sonores, tandis que le Miroir d’Eau est protégé par des vigiles. Reste que l’ère 2005-2025 consacre un changement d’échelle : de lieu clandestin, le skate est devenu composante affichée de la mise en récit métropolitaine, au même rang que le vin ou l’architecture du XVIIIᵉ siècle, transformant les quais UNESCO en vitrine de la ville « créative et active ».
2. Politiques publiques, conflits d’usage et gouvernance
La diffusion et la visibilité croissante des pratiques de glisse urbaine ont obligé les autorités municipales à faire progressivement évoluer leur réponse, de l’interdiction à l’intégration de la planche à roulette dans leur stratégie de communication.
2.1. Arrêtés et dispositifs dissuasifs (1978–2015)
La première interdiction explicite du skateboard apparaît en 1978 dans le règlement de police municipale : elle vise Mériadeck et, par extension, les nouvelles voies piétonnes. L’objectif affiché — « éviter les collisions avec les promeneurs » — traduit déjà une inquiétude face à une pratique jugée difficile à contrôler. Dans les années 1990, les plaintes pour bruit et dégradations augmentent nettement. Un pic répressif est atteint en 2004, quand un arrêté étend l’interdiction à plusieurs places majeures du centre (Quinconces, Pey-Berland, Parlement, Bourse, Saint-Michel, Victoire) au nom de la sécurité et de la protection patrimoniale. Les hauts lieux du skate deviennent alors des scènes de conflits d’usage entre pratiquants et résidents. Dans la foulée, la Ville déploie un arsenal de mobilier dissuasif — bancs anti-grind, skatestoppers, blocs de granit — financé sur les crédits de voirie. Les skateurs rebaptisent l’hypercentre « ville cimetière », en référence à la prolifération de « stèles » qui rendent la glisse impossible.
Le durcissement réglementaire s’accompagne d’une escalade judiciaire (multiplication des verbalisations et procédures après des collisions place Pey-Berland). À partir du milieu des années 2000, le front se fissure : les services techniques constatent le coût et les limites des dispositifs anti-skate et la mairie ouvre un groupe de travail « glisse urbaine » avec Bordeaux Skate Culture. Ces échanges font refluer les sanctions et préparent le tournant participatif qui mènera à la Charte Skate(z)Zen et au Schéma directeur de 2019. Comme le rappellent Calogirou et Touché (1995), « la négociation permanente qu’engagent les jeunes skateurs sur leur place dans la ville constitue pour eux autant de formes d’apprentissage de l’altérité urbaine » : la cogestion devient, pour la scène bordelaise, un exercice civique.
2.2. Vers une cohabitation négociée (2017–2025)
Après près d’une décennie de tensions, la Ville lance en 2017 la charte Skate(z)Zen : issue d’une concertation élargie, elle teste sept sites pilotes avec des plages horaires encadrées et une signalétique dédiée (panneaux, pictogrammes, QR-code vers le règlement). L’enquête publique de 2018 fait apparaître un soutien majoritaire des riverains et des pratiquants, tandis que les mesures confirment une baisse des nuisances en soirée sans interdiction générale de la pratique. Dans la continuité, le schéma directeur du skateboard est adopté en 2019 autour de trois orientations : (1) créer un parcours urbain continu reliant seize sites pour favoriser l’itinérance rive gauche/rive droite ; (2) réduire le bruit par des choix de revêtements et d’équipements moins sonores, avec un suivi régulier ; (3) garantir l’équité territoriale en développant des spots dans les quartiers populaires (Aubiers, Benauge) et en rénovant les équipements existants, notamment sur la rive droite.
Longtemps perçus comme des jeunes marginaux potentiellement dangereux, les skateurs sont désormais considérés par la municipalité comme des usagers diplômés et « désirables », révélant une image de la jeunesse qui oscille entre menace et dynamisme selon l’âge et le capital social. Le basculement de juillet 2020 consacre cette évolution : l’élection de Pierre Hurmic et la nomination d’Amine Smihi institutionnalisent la gouvernance partagée ; depuis 2021, un comité de pilotage trimestriel (élus, services, collectifs Board’O et BSC, habitants) a validé le Guide du skateboard bordelais (2023), qui cartographie vingt-cinq spots allant du « lieu dédié » au « spot sensible » et s’accompagne d’une application libre pour signaler incidents et propositions d’aménagement. Parallèlement, les équipes en place héritent d’une ville pensée pour l’automobile tandis qu’une forte demande d’apaisement, de réduction de la pollution et de végétalisation s’exprime. Il leur faut donc arbitrer entre l’accélération des transformations attendues et les réticences des riverains à modifier leurs pratiques de mobilité ou à renoncer au stationnement de proximité.
En six ans, la ville est ainsi passée d’une logique d’interdiction fragmentée à une cohabitation négociée : les plaintes formelles ont diminué de 312 en 2005 à 97 en 2023, la fréquentation cumulée des sites encadrés a augmenté d’environ 180 %, et les deux tiers des nouveaux aménagements sont désormais implantés hors hypercentre, en cohérence avec l’objectif d’équité territoriale.
Document 2. Typologie municipale des espaces skateboard
| Niveau | Définition | Exemples bordelais (2026) |
| 1. Lieu dédié | Équipement conçu pour la glisse, accès libre sans restriction horaire | Skatepark des Chartrons, bowl de la Benauge |
| 2. Zone hybride | Aménagement mixte (mobilier skate-friendly + assises, éclairage renforcé) | Place André-Meunier, terrasse du Hangar Darwin |
| 3. Spot toléré | Espace non aménagé, pratique autorisée mais sous réserve de respect des plages calmes (22 h-8 h) | Quai Richelieu, parking Capucins (soir) |
| 4. Spot sensible | Lieu patrimonial ou commerçant ; usage restreint à des créneaux précis, contrôle sonore renforcé | Cours du Chapeau-Rouge (10 h-20 h), parvis Saint-Michel (hors office religieux), parvis Pey-Berland, Miroir d'Eau |
Source : Guide du skateboard bordelais, 2023. Pour piloter la cohabitation, la Ville distingue cinq niveaux d’usage, du plus ouvert au plus contraint ; chaque spot est signalé par un pictogramme de couleur (vert → rouge) repris sur les bornes « Ride in peace ». Cette grille, mise à jour chaque année par le comité de pilotage skate, alimente la carte interactive du Guide 2023 et sert de référence aux équipes techniques pour choisir matériaux, signalétique et plages horaires lors des futures requalifications. À rebours d’une logique d’exclusion, le Guide du skate bordelais intègre désormais des lieux très sensibles (Pey-Berland, cours du Chapeau-Rouge...) en privilégiant des recommandations d’horaires, des points de vigilance et la médiation, plutôt qu’une interdiction totale. Cette évolution est significative : elle traduit un déplacement de la régulation, du registre répressif vers un encadrement négocié des usages, y compris dans les espaces les plus patrimoniaux et les plus fréquentés.
Document 3. Exemples de lieux de glisse urbaine à Bordeaux

Document 4. Signalétique et régulation temporelle – l’exemple du cours du Chapeau-Rouge

Coordonnées géographiques : 44°50'32.2"N 0°34'16.1"W. Depuis 2021, l’un des huit sites pilotes de la charte Skate(z)Zen affiche un panneau tricolore installé en bordure du cours du Chapeau-Rouge : vert pour les créneaux libres (10 h-13 h / 17 h-22 h), orange pour la plage « ride silencieux » de la pause méridienne, rouge en dehors de ces horaires. Un QR-code renvoie vers la carte interactive du Guide 2023, où l’on trouve la typologie des spots, le règlement complet et un bouton « signaler un module défectueux ». Cette signalétique, visible à 25 m, matérialise la régulation dans le temps et l’espace et rappelle qu’ici la cohabitation repose autant sur l’autocontrôle des pratiquants que sur la médiation municipale. Cliché de Victor Piganiol, octobre 2024.
Malgré la charte et les projets pilotes, des points noirs subsistent. Place Pey-Berland, le tintement des trucks sur les marches de granit déclenche toujours des plaintes nocturnes. En 2024, la police municipale y a dressé vingt-deux procès-verbaux pour nuisances sonores. Quant au Miroir d’Eau, site emblématique du Port de la Lune, il reste strictement encadré : deux vigiles assermentés rappellent quotidiennement aux pratiquants que l'usage de la planche s'y fait sous surveillance. Ces exemples soulignent que, même sous régime de cogestion, la régulation s’appuie encore sur la dissuasion dans les espaces jugés les plus sensibles.
3. Une pratique encore peu mixte : âges et classes en décalage
Les adolescents des années 1970 sont devenus parents voire grands-parents. Avec le temps, les pratiques de glisse urbaine ont évolué vers une diversification et une féminisation encore très relatives.
3.1. Un territoire encore majoritairement masculin : état des lieux et pistes d’évolution
Lorsque Yves Raibaud réalise son comptage au skatepark des Chartrons, il dénombre 95 % d’hommes valides parmi les pratiquants (Raibaud, 2012). Dix ans plus tard, les relevés effectués pour le Guide du skateboard bordelais confirment la tendance : sur douze spots suivis, la part féminine dépasse rarement 12 %. Édith Maruéjouls-Benoit rappelle que ces chiffres sont l’héritage d’installations « [...] conçues sans cadre de mixité, reproduisant le territoire du jeune homme blanc » (Maruéjouls-Benoit, 2014). Les modules, la signalétique et les horaires ont longtemps été pensés pour un public masculin, robuste et disponible en soirée, excluant d’emblée nombre de skateuses, de débutants ou débutantes et de personnes plus âgées. Face à ce déséquilibre, la scène locale s’organise. Depuis 2018, l’association Board’O réserve chaque mercredi soir le hangar de Darwin aux sessions non-mixtes. L’initiative attire aujourd’hui une quarantaine de pratiquantes régulières, dont plusieurs mères de famille qui n’auraient pas osé franchir seules la porte du skatepark. En 2024, le projet Boardelaise a équipé trois lycées de la rive droite de modules légers et pliables, combinant ateliers d’initiation et mentorat par des rideuses confirmées. L’évaluation intermédiaire du dispositif montre une progression de + 28 % d’inscriptions féminines aux stages municipaux de printemps.
Encadré 2. « Boardelaise » – vers une féminisation concrète ou simple vernis ?
Lancé en 2024 par trois rideuses bordelaises, le projet Boardelaise fabrique, avec et pour des femmes, des modules légers – curbs en contre-plaqué, manual-pads pliables – qu’il installe tour à tour dans les lycées et sur les places de quartier. Peints de couleurs vives et ornés de slogans inclusifs, ces objets revendiquent une présence féminine visible dans une scène encore très masculine. Chaque session se clôt par un micro-atelier « repair & ride » ouvert aux collégiennes, offrant un sas sécurisé avant d’affronter les spots mixtes du centre-ville.
Si la présence de quelques skateuses ne doit pas masquer l’existence systémique d’une exclusion de genre documentée par Raibaud (2012) et Maruéjouls-Benoit (2014), Boardelaise dépasse toutefois le symbole : en 2024-2025, trois lycées de la rive droite ont accueilli 86 participantes, avec un taux de fidélisation de 62 % à six mois. Sur ses créneaux encadrés, la part féminine atteint 28 % (contre 12 % en moyenne sur les spots bordelais). Le projet ne renverse donc pas l’inégalité structurelle, mais il constitue un pas mesurable vers la féminisation, en transformant à la fois le mobilier, les formats pédagogiques et la visibilité même de la pratique.
Néanmoins, ces avancées demeurent fragmentaires. Sur vingt-cinq sites répertoriés dans le Guide 2023, seuls deux – Mériadeck et Meunier – affichent officiellement des créneaux « girls & diversity-friendly ». Les freins identifiés par les associations sont multiples : peur du jugement dans l’espace public, manque de vestiaires sécurisés, absence de référentes féminines dans les clubs, mais aussi persistance de stéréotypes sportifs au sein des familles. Certaines rideuses évoquent un « double plafond » : matériel (surfaces inadaptées, modules trop techniques) et symbolique (regard masculin, sous-équipement en protections).
Pour aller plus loin, la mairie teste depuis 2025 deux pistes :
- Urbanisme sensible au genre : adaptation de l’éclairage et implantation de bancs-repos à proximité immédiate des zones de glisse, sur le modèle des audits genrés menés à Vienne ou Umeå (Suède).
- Quota incitatif dans les appels à projets : toute subvention pour un événement ou un nouveau module est conditionnée à la garantie d’au moins 30 % de créneaux encadrés par des femmes ou des personnes non-binaires.
L’objectif affiché est de réduire à 70 % maximum la part masculine moyenne d’ici 2030, non seulement par la création d’espaces dédiés, mais surtout par la transformation des espaces existants en lieux réellement partagés. Cette ambition traduit le passage d’une logique d’« ajustement symbolique » (créer quelques créneaux réservés) à une reconfiguration inclusive de l’ensemble de l’écosystème skate bordelais.
3.2. Cycle de vie, fidélisation et renouvellement générationnel
À Bordeaux, selon l’enquête de Maruéjouls-Benoit (2014) menée dans le cadre d’un dispositif comparatif Bordeaux/Genève (les chiffres cités renvoient au sous-échantillon bordelais, relevé au skatepark des Chartrons et sur plusieurs spots du centre), 55 % des pratiquants ont moins de 30 ans et près de 90 % moins de 50 ans. Cette dominante s’explique par l’attrait des cultures visuelles émergentes (vidéos, réseaux sociaux numériques) et la rapidité des renouvellements stylistiques : chaque « vague » introduit de nouvelles figures, de nouveaux lieux et, surtout, une nouvelle cohorte d’adeptes.
On observe toutefois un vieillissement progressif : la part des plus de 50 ans est passée de 5 % en 2005 à 10 % en 2025. Pointillart (2024) lie cette évolution à la fidélisation de la première génération, celle des années Mériadeck, qui continue de rouler soit pour maintenir une forme physique, soit par attachement culturel. Ce phénomène est renforcé par l’essor des compétitions « masters » (40 ans et +) et l’ouverture de cours seniors dans deux skateparks municipaux depuis 2022. Les séances du jeudi matin à Meunier rassemblent déjà une quinzaine de pratiquants de 55 à 68 ans, encadrés par un éducateur spécialisé. Aujourd’hui interagissent deux générations de skateurs : les anciens, soucieux de transmission, et les adolescents, attachés à l’esprit originel.
Document 5. Évolution socio-démographique des pratiquants et pratiquantes bordelaises (2005-2025)
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2005 |
2025 |
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Moins de 30 ans |
70 % |
55 % |
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30-50 ans |
25 % |
35 % |
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Plus de 50 ans |
5% |
10% |
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Diplômés universitaires |
80 % |
75 % |
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Issus de quartiers populaires |
20 % |
25 % |
Sources : Maruéjouls-Benoit 2014 ; Laurent 2008–2010 ; Guide du skateboard bordelais 2023 ; Ville de Bordeaux, Observation urbaine 2021–2024 ; BSC 2019–2024 ; INJEP 2023. Compilation et actualisation par Victor Piganiol à partir des sources citées, pour Géoconfluences, 2026.
Le tableau traduit une légère diversification sociale : la proportion de pratiquants issus des quartiers populaires est passée de 20 % à 25 % en vingt ans, grâce aux ateliers gratuits lancés dans les Aubiers et à la Benauge. Julien Laurent (2008) souligne pourtant la persistance d’une sélection sociale. Les nouveaux aménagements des quartiers centraux gentrifiés (Bassins à flot, place André-Meunier) renforcent cette trajectoire : ils attirent d’abord de jeunes urbains diplômés sensibles à l’esthétique industrielle remise à neuf. À l’inverse, les fonds participatifs lancés en 2021 pour équiper les périphéries sensibles atteignent encore leurs limites : l’enquête INJEP 2023 (panel national, focus Bordeaux n = 412) montre que seuls 25 % des jeunes des quartiers populaires de la Benauge et des Aubiers ont déjà « testé » un skate, contre 54 % dans le centre historique.
Enfin, la crise sanitaire a joué un rôle ambivalent. D’un côté, les confinements successifs ont réduit la fréquentation totale, de l’autre, la redécouverte des loisirs de proximité a attiré de nouveaux pratiquants familiaux, notamment des pères et mères de 35-45 ans cherchant une activité à partager avec leurs enfants. Ce phénomène contribue au remplissage de la classe d’âge intermédiaire, visible dans la montée de la tranche 30-50 ans (de 25 % à 35 %). La municipalité tente de corriger cet écart : subventions conditionnées à l’implantation de modules dans les quartiers populaires, quotas de créneaux encadrés par des éducateurs sociaux, et bourses « première planche » distribuées via les collèges REP+. Ces mesures commencent à porter leurs fruits, mais elles n’ont pas encore renversé la hiérarchie initiale : le skate demeure majoritairement porté par des classes moyennes et diplômées, rejointes désormais par une frange de seniors fidèles à leur culture de glisse.
4. Prototyper, tester, adopter : le modèle bordelais de skaturbanisme
La glisse urbaine n’est pas seulement une pratique offrant à la municipalité une occasion de mettre en scène, ou une question de démocratisation et d’inclusion de l’accès aux espaces publics urbains. Elle donne aussi la possibilité de tester des modes opératoires dans les processus de prise de décision en matière d’urbanisme. Pour les autorités locales, c’est une façon de développer un savoir-faire exportable qui s’insère dans une stratégie d’image.
4.1. Auto-construction, détournements et effets d’entraînement
Porte-étendard de la démarche do-it-yourself, le Hangar Darwin — ancienne caserne Niel réinvestie sur la rive droite — concentre aujourd’hui plus de trente modules permanents (bowls en béton, ledges en granit de récupération, rails soudés in situ). Conçus et entretenus par Board’O et près d’une centaine de bénévoles, ces aménagements accueillent chaque année environ 90 000 participants aux ateliers de fabrication, de re-shape et aux sessions collectives (Rapport Darwin, 2022). Le site agit comme un fablab à ciel ouvert, où l’apprentissage des techniques (menuiserie, coulage, soudure) se combine à la formation des pratiques (tricks, sécurité, cohabitation).
Cette dynamique déborde des murs de Darwin. En juin 2023, le festival Connect a disposé une quinzaine de modules éphémères — curbs en composite, banc-meuble mobile, quarter clipsable — sur la place André-Meunier ; six d’entre eux, plébiscités par les usagers et validés par la direction de l’espace public, ont été pérennisés, illustrant la porosité entre expérimentation « guérilla » et infrastructure officielle. Les acteurs locaux décrivent un cycle « prototype → test → adoption » qui accélère la chaîne de décision par rapport aux procédures classiques.
Parallèlement s’est structuré un micro-cluster « skate – Made in Bordeaux » autour de Magenta, Rave et de la start-up d’e-skate Elwing. Cette grappe productive mobilise une quarantaine d’emplois (shapeurs, graphistes, vidéastes, boutiques spécialisées, guides proposant des skate-tours des quais) et ancre l’innovation urbaine dans le tissu productif local, en alimentant l’esthétique, la communication et la diffusion des pratiques.
Depuis 2024, la municipalité soutient ces démarches via un micro-fonds « Tiers lieux glisse » (50 000 €/an). Toute association peut proposer un module démontable cofinancé à 70 %, à condition d’utiliser des matériaux recyclés et d’ouvrir des créneaux scolaires. Trois réalisations illustrent ce modèle : un manual-pad en liège compressé sur la friche du Marché d’Intérêt National, un wall-ride démontable sur le parking de la Benauge, et un mini-bowl en béton de chanvre aux Aubiers. Au-delà des objets construits, l’ensemble produit un effet d’entraînement tangible : montée en compétences locales (bois, métal, béton), capitalisation de solutions documentées et partageables (plans 3D, nomenclatures, retours d’usage), et renforcement de la capacité d’agir des pratiquants, désormais coproducteurs de l’espace public. En somme, le DIY skaturbanisme bordelais déplace la participation du registre consultatif vers une ingénierie de projet capable de faire passer, en temps court, le prototype dans la décision publique.
4.2. Diffusion et « diplomatie de la planche »
Fort de ses expérimentations locales, Bordeaux diffuse désormais un retour d’expérience et un modèle opératoire de skaturbanisme — méthodes, cahiers des charges et outils d’évaluation — auprès d’autres villes. Dès 2022, la ville est invitée au symposium Paving Space de Malmö, aux côtés de Copenhague et Melbourne, pour exposer son cahier des charges low-noise et son modèle de table skate. En 2024, l’équipe bordelaise ouvre la session inaugurale de Skate & Create à Barcelone, détaillant la méthodologie « prototype → test → adoption » mise en œuvre place André-Meunier. L’intervention fait l’objet d’un guide pratique traduit en trois langues et téléchargeable sous licence Creative Commons.
Cette visibilité nourrit une diplomatie urbaine de la planche :
- Un Mémorandum of Understanding signé avec Malmö prévoit des échanges d’ingénieurs et de médiateurs sur trois ans ;
- Un protocole d’accueil des délégations préolympiques (Paris 2024, Los Angeles 2028) incluant la mise à disposition d’un plateau test sur la rive droite et d’ateliers de design ouverts aux teams nationales ;
- Enfin, Bordeaux participe depuis 2025 au réseau européen URBACT « Skate Cities », qui regroupe neuf métropoles désireuses de tester la planche comme indicateur de ville durable.
Au-delà de la dimension prestigieuse des échanges, cette circulation d’expertise inscrit le skateboard dans le registre du soft power territorial. Bordeaux entend se présenter comme une « ville créative et active » : vitrine touristique grâce aux skate-tours proposés sur le périmètre UNESCO, mais également laboratoire d’innovations urbaines exportables. Le néologisme skaturbanisme, forgé dans la métropole girondine, est d’ailleurs repris à Lille, Turin ou Montréal pour désigner la co-production d’espaces publics adaptés à la glisse. Dans cette logique, les sports de rue deviennent un moteur de l’attractivité des centres-villes – une dynamique touristique que Bordeaux cherche à capter et amplifier (Riffaud, 2021).
Conclusion
Du plateau moderniste de Mériadeck aux quais désormais labellisés par l’UNESCO, la trajectoire du skateboard raconte un demi-siècle de transformations bordelaises. Elle montre d’abord comment chaque réaménagement – du béton brut des années 1970 aux granits polis d’aujourd’hui – a produit son propre « spot », inscrivant la planche au cœur du récit urbain. Elle éclaire ensuite l’évolution de la gouvernance : amorcée sous Alain Juppé avec la charte Skate(z)Zen (2017), poursuivie et formalisée sous Nicolas Florian avec l’adoption du Schéma directeur (2019), puis consolidée depuis 2020 avec Pierre Hurmic et Amine Smihi (comité de pilotage, Guide 2023), cette trajectoire installe progressivement une co-construction des usages entre services municipaux, associations et usagers. Sur le plan social, la scène demeure encore très masculine et diplômée, mais les premiers effets des créneaux non mixtes ou des ateliers mobiles commencent à se faire sentir. On voit apparaître davantage de rideuses, quelques seniors fidèles à la culture glisse, et un frémissement dans les quartiers périphériques. Enfin, le bricolage collectif de Darwin, les prototypes du festival Connect et les présentations à Malmö ou Barcelone ont hissé le DIY skaturbanisme au rang d’exportation, renforçant la diplomatie créative de la métropole.
Ces avancées n’éteignent pas trois défis majeurs. Le premier concerne la tension entre patrimonialisation et spontanéité : Bordeaux devra concilier la protection de ses lieux emblématiques – du parvis de la cathédrale au Miroir d’Eau – avec la liberté d’usage qui fait la vitalité de la scène. Le second défi touche à la mixité : ouvrir réellement les spots aux femmes, aux débutants et aux jeunes des périphéries implique des modules plus inclusifs, des accompagnements éducatifs et une redistribution des budgets au-delà de l’hypercentre. Le troisième enjeu, enfin, est environnemental : mesurer et réduire l’empreinte carbone et acoustique des nouveaux revêtements, documenter l’efficacité des bétons phono-absorbants et imaginer des solutions basses technologiques réparables. Autant de pistes qui invitent chercheurs, élus et pratiquants à considérer la planche comme un véritable sismographe urbain : un outil sensible, capable de détecter la robustesse d’un matériau, la porosité d’un règlement ou la capacité d’une ville patrimoniale à se réinventer dans un horizon plus juste et plus durable.
Bibliographie
Références citées
- Calogirou Claire et Touché Marc, 2007, « Sport-passion dans la ville : le skateboard », Terrain | 25.
- Laurent Julien, 2008, Le skateboard à Montpellier. Approches ethnosociologiques de populations, pratiques et espaces en tensions, thèse de doctorat de sociologie, Université de Poitiers.
- Laurent Julien, 2010, « En flat ou sur les curbs, l'influence de l'espace sur les interactions sociales chez les skaters montpelliérains », Staps, 88 (2), p. 61–77.
- Maruéjouls-Benoit Édith, 2014, Mixité, égalité et genre dans les espaces du loisir des jeunes : pertinence d’un paradigme féministe, thèse de doctorat de géographie, Université Michel de Montaigne.
- Pointillart Baptiste, 2024, Le skateboard à Bordeaux. Histoire d’une pratique urbaine (1975 - 2024), thèse de doctorat en sciences de l’éducation, Université de Bordeaux.
- Raibaud Yves, 2012, « Sexe et couleur des skate-parcs et des cités-stades », Diversité, n° 168, « Des différences (im)pertinentes – Retour sur la question ethnique », p. 173–182.
- Raibaud, Yves, 2022, « Genre, urbanité et pratiques sportives. Une étude des espaces du temps libre à Bordeaux et Genève », Sciences sociales et sport, 20(2), p. 15–35.
- Riffaud Thomas, 2021, « ‘‘Skater la ville pour la visiter’’ : Sports de rue et tourisme urbain », Téoros | 40–1.
Documents officiels
- Guide du skateboard bordelais, 2023, Mairie de Bordeaux.
- Schéma directeur de la pratique du skateboard à Bordeaux, approbation, extrait du registre des délibérations du conseil municipal de Bordeaux, séance du mercredi 18 décembre 2019, D-2019/607.
Articles de presse/podcasts
- France Culture, « Skate, de la rue aux JO – épisode 3/4 : Les skateuses prennent la rue », France Culture, 28 juin 2023 (rediffusée le 20 août 2025).
- Sud Ouest, « Skate à Bordeaux : un festival pour faire le pari d’une pratique ‘‘intégrée’’ à l’urbanisme local », 1er octobre 2024.
- Sud Ouest, « ‘‘Le skate exprime toutes ses valeurs dans la rue’’ : à Bordeaux, une visite guidée des ‘‘spots’’ de skate », par Rémond J., 21 octobre 2024.
- Sud Ouest, « Gironde : ‘‘Bordeaux est une place forte du skateboard en France et en Europe’’ », par Seurin T., 2 février 2025.
Mots-clés
Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : espaces publics | marginalité | métropolisation | patrimonialisation | pratiques spatiales et quotidien | urbain.
Victor PIGANIOL
Professeur d'histoire et géographie, docteur en géographie du tourisme, Université Bordeaux Montaigne, UMR PASSAGES 5319
Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron
Pour citer cet article :
Victor Piganiol, « Glisser la ville : le skateboard révélateur des recompositions urbaines à Bordeaux », Géoconfluences, février 2026.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-france-des-territoires-en-mutation/articles-scientifiques/glisser-la-ville-le-skateboard-revelateur-des-recompositions-urbaines-a-bordeaux



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