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Image à la une : les pâturages du Kirghizistan, entre marges et réseaux

Publié le 15/04/2014
Auteur(s) : Irène Mestre, doctorante à l'Université Jean Moulin Lyon 3, UMR 5600, et l'Université de Berne, Centre for Development and Environment, Ecole doctorale IGS North-South, boursière de l'Institut Français d'Etudes sur l'Asie Centrale.
Le Kirghizistan est un pays composé à 90 % de montagnes et plus de la moitié du territoire se situe au-dessus de 2 500 m d'altitude. La population vit majoritairement dans les zones rurales et dépend des activités d'élevage et d'agriculture. Les pâturages d'été sont des territoires convoités pour la nourriture du bétail.

Les pâturages du Kirghizistan, entre marges et réseaux


Date de la prise de vue

26 août 2012

Auteur de l'image

Irène Mestre

Localisation

Pâturage de Solton Sarï, Province de Narïn, Kirghizistan

Le regard du géographe

Ce pâturage nommé Solton Sarï est situé dans une haute vallée du Tian Shan, entre 2 700 à 3 300 mètres d'altitude, à l'est du Kirghizistan, dans la province de Narïn. Le climat continental extrême présente des variations de températures entre 25° l'été et - 40° l'hiver. Les faibles précipitations (entre 200 et 300 mm par an) en font un territoire semi-aride. Le sol est couvert d'une pelouse alpine, utilisée par les habitants de plusieurs villages pour nourrir le bétail de mai à septembre. Les bergers du village d'Emgekchil n'hésitent pas à parcourir près de 100 km pour se rendre sur ce pâturage (document 2).

Le système agro-pastoral
Les habitants des zones rurales pratiquent l'élevage et l'agriculture pour leur consommation et pour la vente. La plupart des ménages possèdent de petits troupeaux composés d'une ou deux vaches, d'un cheval et d'une trentaine de moutons et de chèvres (document 1). Quelques grands propriétaires possèdent des chameaux et des yaks. Pendant la saison estivale, les familles confient leurs animaux à des bergers qui montent vers les pâturages d'altitude où le bétail bénéficie de prairies bien plus riches en nutriments que les pâturages proches des villages. Les familles restées dans les villages se consacrent alors aux travaux agricoles sans risque de dégradation par le bétail des champs avant la récolte. Les terres agricoles sont dédiées avant tout à la culture fourragère et pour le reste, aux céréales (blé, orge) pour la consommation. Les produits laitiers et la viande sont les principaux produits de l'élevage, la laine et les peaux étant peu utilisées.
Sur les pâturages, les bergers et leurs familles s'installent dans des wagons, des yourtes ou des tentes avec leur famille. Tous sont occupés à soigner le bétail, chercher les bêtes égarées et les protéger des loups et des chiens errants. La nuit, le bétail est enfermé dans un corral puis le matin, les animaux sont séparés par espèces et menés vers des pâturages différents. Les femmes traient les vaches matin et soir et les juments toutes les deux heures durant la journée. Il est surtout important que les bêtes prennent le plus de poids possible pour être vendues à un bon prix à l'automne ou pour passer l'hiver dans de bonnes conditions.
Le début de l'automne avec le retour de la neige sur les hauteurs sonne la fin de la saison des hauts pâturages. A la descente, une partie des bêtes est vendue. Cette entrée d'argent est parfois la seule de l'année et doit couvrir toutes les dépenses : les frais de scolarisation des enfants, le prix de l'énergie (les villages sont électrifiés), l'habillement, etc. La vente de chèvres et de moutons se fait dans la ville-centre de la province, Narïn, alors que les bovins et les chevaux sont vendus dans le grand marché de Tokmok, à la frontière avec le Kazakhstan, à près de 250 km du village.
 
Les héritages du passé soviétique
A l'époque soviétique, les bergers étaient des salariés des fermes collectives (kolhozes) ou des fermes d'Etat (sovkhozes). Les routes qui menaient aux alpages étaient entretenues pour permettre les transhumances par camion. Des services, tels que des magasins ambulants, des passages de médecins et des animations culturelles étaient mis à la disposition des familles sur les alpages.
Dans les années qui ont suivi la fin de l'URSS et l'indépendance du Kirghizistan (1991), les fermes collectives ont été privatisées et divisées entre les familles. L’État n'ayant plus les moyens d'assurer le même niveau de soutien à la nouvelle agriculture familiale, le nombre de têtes de bétail a beaucoup diminué, et les pâturages d'estive ont été délaissés. Après 2000, les troupeaux se sont reconstitués petit à petit, du fait de l’augmentation des prix du bétail et de l’amélioration des conditions socio-économiques dans le pays. Jusqu'en 2009, le bétail restait toute l’année sur les pâturages les plus proches des villages. Puis, du fait de l’accroissement de la taille des troupeaux, de plus en plus de bergers ont recommencé à aller en montagne en rassemblant le bétail des exploitations familiales.
Les conditions ont bien changé : les routes laissées à l'abandon sont dans des états variables et certains pâturages ne sont plus accessibles. Des camions acheminent le nécessaire pour les ménages, mais la transhumance se fait désormais à pied pour le bétail. Les familles les plus pauvres installent des tentes en toile sur les pâturages, les familles qui ont plus de moyens montent des yourtes en feutre ou en toile imperméable. Plus spacieuses et plus confortables, les yourtes sont surtout une marque de prestige. Enfin les ménages les plus aisés installent des wagons sur les pâturages. Ces wagons étaient utilisés à l'époque soviétique pour loger les étudiants employés pour les récoltes notamment dans les champs de coton, dans le sud du pays.

Des hommes et des espaces en réseaux
Les conditions de vie sur les pâturages peuvent être difficiles à supporter. Pour les anciens, les pâturages d'été sont porteurs de symboles forts, en référence à l'identité kirghize et aux réseaux sociaux solides qui se nouent entre bergers. A l'inverse, pour les plus jeunes, ces séjours sont vécus comme une perte de libertés du fait de l'absence de confort et de l'éloignement de leurs cercles de sociabilité.
L'accès au réseau téléphonique devient ainsi un enjeu. Le réseau est rarement disponible, mais sur certaines crêtes, il existe des zones très recherchées où les appels peuvent être passés (document 3). Le téléphone portable est également un outil de travail pour le berger. Il lui permet de  prévenir le propriétaire d'une bête tuée par un loup pour qu'il vienne lui-même constater l'attaque. En fin de saison, les ménages peuvent se tenir au courant de l'avancée des récoltes pour revenir au village dès les champs libérés.
Cependant, l'utilisation des téléphones portables dépend également de l'accès à l'électricité. Les panneaux photovoltaïques sont encore rares et ne suffisent pas à répondre à la demande en énergie. Pour recharger leurs batteries, les membres des familles installées à Solton Sarï se rendent à la mine d'or gouvernementale ouverte depuis 20 ans sur le pâturage et alimentée par les lignes électriques qui traversent la vallée .

Le retour vers les estives et la dépendance aux transports mécanisés fait craindre une concentration des hommes et des troupeaux sur les pâturages les plus accessibles au risque d'une dégradation des sols et d'une perte de productivité sur le long terme. L'enjeu pour les communautés rurales est de trouver de nouveaux modes de gestion durable des pâturages.
 

Documents complémentaires

Doc. 1 - Troupeau familial sur le pâturage de Solton Sarï

Doc. 2 - Les montagnes kirghizes
Voir le fichier .kmz des pâturages d'altitude de Solton Sarï, latitude  41°47'6.21"N, longitude 76°14'37.43"E

Doc. 3 - A la recherche du réseau de téléphonie mobile

Ressources complémentaires

 

Irène MESTRE,
doctorante à l'Université Jean Moulin Lyon 3, UMR 5600,
et l'Université de Berne, Centre for Development and Environment, Ecole doctorale IGS North-South
,
avec le soutien de l'IFEAC
 

 

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