Diamniadio : un projet de ville nouvelle au service de l’émergence du Sénégal
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Introduction – Diamniadio, ville nouvelle du Sénégal : entre ambition nationale et défis locaux
Face à l’urbanisation rapide et à la saturation de la capitale sénégalaise Dakar, les autorités publiques ont lancé au début des années 2010 un vaste projet d’aménagement d’une ville nouvelle à une trentaine de kilomètres à l’est du centre-ville : Diamniadio. Conçu comme un instrument de décongestion de la métropole sénégalaise et comme une vitrine du développement national, ce projet s’inscrit dans le cadre du Plan Sénégal Émergent (PSE), stratégie de croissance économique adoptée en 2014.
Diamniadio désigne aujourd’hui à la fois une commune autonome, érigée officiellement en 2002, et un « pôle urbain » conçu par l’État central à une échelle intercommunale, englobant plusieurs collectivités territoriales : Diamniadio, Bargny, Bambilor, Sébikhotane et Rufisque-Est. Le site a été choisi pour sa position stratégique, au croisement des grands projets d’infrastructures (autoroute à péage, gare du train express régional, aéroport international Blaise Diagne, zone économique spéciale P2ID, etc.). Ce positionnement renforce sa vocation de nouveau centre administratif, économique et symbolique, destiné à rééquilibrer le poids de Dakar tout en modernisant l’image du pays.
Dotée d’équipements structurants (Centre international de conférences, université, pôles ministériels, stade, technopôle), Diamniadio est pensée comme une ville de services, d’affaires et de gouvernance. Toutefois, cette ambition de « fabrique du futur » se heurte à de nombreuses tensions : gouvernance centralisée, faible intégration des collectivités locales, développement fragmenté, inégalités socio-spatiales.
Cette étude de cas revient sur les principales étapes de mise en œuvre, les choix d’aménagement réalisés, et les tensions structurelles qui traversent le projet, en articulant une analyse territoriale avec les enjeux contemporains des politiques urbaines en Afrique.

Document 1. La ville nouvelle de Diamniadio en vitrine : l'État met en scène sa « modernité urbaine ». Source : Image de la DGPU, consultée en avril 2024 sur le site www.dgpu.org.
1. Une ville nouvelle dans un contexte d’émergence
Le projet de la ville nouvelle de Diamniadio s’inscrit dans une volonté de l’État sénégalais de reconfigurer la carte urbaine nationale, tout en accompagnant l’ambition politique de faire du Sénégal un pays émergent à l’horizon 2035. L'idée de ville nouvelle remonte au début des années 2000, mais c’est sous la présidence de Macky Sall, élu en 2012, que le projet est relancé avec vigueur. En 2014, il devient l’un des piliers du Plan Sénégal Émergent (PSE), la feuille de route stratégique adoptée pour stimuler la croissance économique, attirer les investissements étrangers et moderniser les infrastructures du pays.
Située à environ 30 kilomètres à l’est de Dakar, Diamniadio occupe une position stratégique au croisement de l’autoroute à péage qui relie la capitale à l’aéroport international Blaise Diagne (AIBD). Ce choix d’implantation répond à plusieurs objectifs : désengorger Dakar, dont la densité urbaine est l’une des plus élevées d’Afrique de l’Ouest, favoriser la décentralisation fonctionnelle et structurer une nouvelle centralité métropolitaine au sein du corridor économique Dakar–Mbour–Thiès.

Document 2. Localisation, périmètre et découpage administratif de la ville nouvelle de Diamniadio. Carte réalisée par Khalifa Beye et Jean-Benoît Bouron, à partir des données du terrain, d'OpenStreetMap et de Google Maps. En 2025, la ville nouvelle est encore en grande partie une coquille vide. Mais plusieurs bâtiments témoignent déjà de l'ambition du projet comme la maison des Nations Unies, le stade, l'université, le parc technologique avec son centre de données, les ministères... Les premiers lotissements destinés aux cols blancs sont déjà livrés. De plus, certains bâtiments sont déjà construits dans la réalité mais ne figurent pas encore sur la carte en raison de la latence de mise à jour des sources utilisées. C'est le cas aussi du bâti existant : on voit le réseau viaire de l'ancienne de ville de Diamniadio mais la plupart des bâtiments n'ont pas encore été numérisés. Géoconfluences, 2025.
Le périmètre du Pôle urbain de Diamniadio s’étend sur une zone intercommunale regroupant plusieurs collectivités territoriales : Bargny, Diamniadio, Sébikhotane, Rufisque-Est et Bambilor. Sur cet espace a été défini un découpage administratif propre au projet, organisé en quatre arrondissements ou clusters (document 2), chacun correspondant à une vocation fonctionnelle spécifique. Cette segmentation repose sur un principe de différenciation des usages et s’inscrit dans une stratégie de multi-centralité, conçue pour structurer spatialement la ville autour de pôles spécialisés.
Chaque arrondissement est ainsi conçu comme un cluster sectoriel : un pôle industriel (P2ID), un centre administratif regroupant les sphères ministérielles, une zone événementielle et sportive (CICAD, stade Abdoulaye Wade), un quartier du savoir (Université Amadou-Makhtar Mbow, centres de formation professionnelle), ainsi qu’un pôle résidentiel appuyé sur des infrastructures de mobilité (échangeurs, voiries aménagées). Cette organisation traduit une vision fonctionnaliste de l’aménagement, inspirée des modèles de villes nouvelles asiatiques et du Moyen-Orient, où chaque espace est dédié à une fonction économique ou institutionnelle précise (Datta, 2015 ; Datta et Shaban, 2016).
Bien que le Train Express Régional (TER) ait été conçu comme un axe structurant entre Dakar et l’Aéroport international Blaise Diagne (AIBD), sa station à Diamniadio se situe en réalité à la périphérie sud du périmètre de la ville nouvelle, loin du cœur des futurs quartiers résidentiels. Ce positionnement répond à une logique interurbaine, pensée avant tout pour fluidifier les échanges régionaux, mais limite son intégration au maillage interne de la ville en construction. En l’absence de réseaux secondaires de transport collectif (deux bus « Dakar Dem Dikk », quelques voies internes aménagées et des navettes de rabattement), l’accessibilité réelle au TER pour les habitants et travailleurs potentiels de la ville nouvelle demeure réduite.
Dans ce contexte, ce sont les modes de transport informels qui assurent l’essentiel de la mobilité locale. Les djakarta, des moto-taxis omniprésents dans la région, assurent des liaisons courtes entre la gare TER (document 3), les pôles administratifs, aux abords des grandes infrastructures, les chantiers et les quartiers en développement. Ce système informel pallie l’absence d’infrastructures de transport urbain structuré, révélant l’écart entre le projet technocratique de ville « moderne » conçu par le haut, et les pratiques concrètes d’appropriation du territoire par les populations. La coexistence de ces dynamiques met en lumière les limites de l’urbanisme planificateur lorsqu’il ignore les temporalités d’usage et les formes locales de mobilité.
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Document 3. Les djakarta (moto taxis) à Diamniadio : une réponse locale à l’absence de transports publics. Clichés de Khalifa Beye, 2023. À gauche, l’entrée du terminus de la gare TER de Diamniadio, flambant neuve mais désertée en pleine matinée de semaine. À droite, des conducteurs de moto-taxis informels (les djakarta) stationnent devant le nouveau Palais de justice départemental de Rufisque, illustrant le rôle essentiel du transport informel dans une ville encore en gestation (numero 13 sur le plan du document 2). Ces images traduisent le décalage entre la matérialité des équipements et leur faible appropriation sociale. Loin de l’effervescence attendue pour une ville dite « moderne », Diamniadio peine à générer une dynamique urbaine. Le contraste entre infrastructures ambitieuses et vide fonctionnel renforce l’idée d’une urbanisation imposée par le haut, où la planification précède les usages et où l’informalité comble les lacunes du système formel.
L’objectif affiché est de faire émerger une ville « complète », capable de réunir sur un même site les infrastructures nécessaires à l’habitat, au travail, à la formation et aux services, tout en assurant une attractivité pour les investissements privés et publics. Diamniadio s’inscrit ainsi dans une dynamique de vitrine étatique, pensée pour répondre à la fois aux défis de saturation de la métropole dakaroise et aux exigences de compétitivité territoriale à l’échelle régionale.
En somme, Diamniadio incarne ainsi un modèle de développement par grands projets : en promouvant une urbanisation ex nihilo, maîtrisée par l’État et soutenue par des investissements publics et privés, le gouvernement sénégalais cherche à démontrer sa capacité à planifier, à attirer les partenaires étrangers et à se positionner dans les réseaux de circulation des modèles urbains globaux (Acuto et Steele, 2013). En ce sens, Diamniadio n’est pas qu’un projet urbain : c’est aussi un outil de communication politique et un signal envoyé à la communauté internationale.
2. Une fabrique urbaine centralisée : agences publiques et pilotage étatique
La mise en œuvre du projet de Diamniadio repose sur un pilotage fortement centralisé, confié à une série d’agences créées ou renforcées spécifiquement pour gérer ce type de projet d’envergure. À la différence d’un aménagement urbain porté par des collectivités locales ou par un ministère unique, la fabrique de la ville nouvelle sénégalaise est structurée autour d’un triptyque d’agences d’État, chacune ayant des missions précises mais complémentaires.
La Délégation générale à la Promotion des Pôles urbains de Diamniadio et du Lac Rose (DGPU) joue un rôle de chef d’orchestre. Rattachée directement à la présidence de la République, elle est chargée de la planification globale du projet, de la coordination interinstitutionnelle, et du suivi de la mise en œuvre. Elle incarne la volonté du pouvoir central de conserver une mainmise sur les décisions stratégiques, en dehors des circuits ministériels classiques ou des collectivités territoriales.
À ses côtés, la SOGIP (Société de gestion des infrastructures publiques) est responsable de l’entretien, de l’exploitation et de la gestion quotidienne de certains équipements publics situés dans le périmètre de Diamniadio. Enfin, l’APROSI (Agence de Promotion des Sites Industriels) gère la Zone économique spéciale, en lien avec l’Agence nationale de promotion des investissements (APIX) et les partenaires étrangers, notamment chinois et turcs. Ce mode de gouvernance est caractéristique de ce que l’on appelle parfois « l’agencification » : une délégation de la gestion urbaine à des entités administratives autonomes, spécialisées, mais fortement liées au pouvoir exécutif (Damou et Carassus, 2021). Ce système est censé favoriser la rapidité d’action, la souplesse administrative et l’efficacité opérationnelle. Toutefois, il pose aussi la question de la marginalisation des collectivités locales, souvent tenues à l’écart des processus décisionnels et privés d’une réelle capacité d’intervention sur le projet.
Encadré 1. Notions clés utilisées dans l’article
- Ville nouvelle : ville planifiée et construite ex nihilo ou à partir d’un périmètre stratégique, généralement pour répondre à des besoins de croissance urbaine, de désengorgement ou de développement économique.
- Agencification : processus symptomatique de la ville néolibérale, dans lequel les missions publiques sont déléguées à des agences spécialisées, souvent autonomes, utilisées pour accélérer l’action publique ou contourner des lourdeurs administratives.
- Branding territorial : stratégie de communication relevant du marketing territorial, dans laquelle le territoire est présenté comme un produit et comme une marque commerciale, afin de promouvoir une image attractive d’un territoire (ville, région, pays), souvent utilisée pour attirer investisseurs, touristes ou événements.
- Ville vitrine : projet urbain à forte charge symbolique, conçu pour donner à voir les ambitions d’un État ou d’un gouvernement, parfois au détriment de l’usage quotidien ou de l’inclusion sociale.
Les agences disposent en général d’un cadre d’action spécifique, de financements ciblés et d’un mandat élargi. Cela leur permet d’agir en dehors des circuits habituels de la fonction publique, mais peut également entraîner des chevauchements de compétences, des difficultés de coordination et des zones grises institutionnelles. Dans le cas de Diamniadio, plusieurs entretiens réalisés avec des acteurs locaux montrent que ces agences peinent parfois à collaborer pleinement entre elles, en raison de rivalités institutionnelles ou d’un manque de clarté sur les périmètres d’action respectifs. Par exemple, alors que la DGPU pilote la planification globale, la SOGIP intervient sur l’exploitation des équipements sans toujours disposer des moyens suffisants pour leur maintenance à long terme, ce qui génère des tensions sur le terrain. L’APROSI, en charge de la zone industrielle, fonctionne souvent en silo, avec des logiques propres aux partenariats public-privé, sans coordination systématique avec les aménageurs du reste de la ville. Ce déficit d’interopérabilité est accentué par l’absence de plateformes de dialogue formalisées entre ces entités.
En parallèle, les relations restent faibles entre ces agences d’État et les collectivités locales limitrophes – notamment les communes de Diamniadio, Sébikhotane ou Sangalkam –, malgré leur proximité géographique et leur implication dans la gestion quotidienne des espaces périphériques. Plusieurs élus locaux ont exprimé leur frustration face à un pilotage jugé trop vertical, qui les exclut des décisions majeures concernant l’aménagement, la fiscalité locale ou les services urbains. Le projet se trouve ainsi confronté à un risque de fragmentation institutionnelle, où la ville nouvelle fonctionne comme une enclave aménagée depuis le sommet, sans réelle articulation avec son environnement communal immédiat.
En somme, le projet de Diamniadio montre un urbanisme fortement centralisé, qui s’appuie davantage sur des opérateurs étatiques spécialisés que sur une gouvernance territorialisée ou participative. Ce modèle renvoie à une conception technocratique de l’urbanisme, où l’État aménageur reste l’acteur principal de la production de la ville (Watson, 2014).
3. Une ville vitrine à vocation internationale
Depuis son lancement officiel, le projet de Diamniadio a été présenté par les autorités sénégalaises comme la vitrine du « Sénégal émergent », une matérialisation concrète de l’ambition de « modernisation » du pays (Diop et Timera, 2018). Cette stratégie repose sur un usage politique du projet urbain, qui va bien au-delà de la seule réponse aux enjeux de démographie ou de mobilité (Schlimmer, 2023). Diamniadio est en effet conçue comme un territoire d’image, destiné à mettre en scène les capacités de planification de l’État, sa volonté d’attirer des investisseurs étrangers, et sa participation à une modernité urbaine en circulation à l’échelle globale. Cette dimension symbolique s’incarne dans un ensemble d’infrastructures spectaculaires, conçues autant pour fonctionner que pour impressionner le visiteur ou les délégations internationales :
- Le Centre international de conférences Abdou Diouf (CICAD) accueille régulièrement des sommets panafricains ou des événements diplomatiques ;
- Le stade national Abdoulaye Wade, infrastructure sportive majeure, est prévu pour des compétitions internationales ;
- Les Sphères ministérielles, modernistes et imposantes, regroupent les services de plusieurs ministères hors du centre-ville dakarois ;
- Des hôtels d’affaires, des résidences de standing et un parc technologique sont également prévus ou en construction, avec pour objectif d’attirer une clientèle d’affaires ou institutionnelle.
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| Document 4. Des infrastructures monumentales au service d’un urbanisme de vitrine à Diamniadio. Clichés de Khalifa Beye, 2023. Ces trois images présentent les emblèmes architecturaux du projet Diamniadio : en haut, le Centre international de conférences Abdou Diouf (CICAD) (numéro 3 sur le plan), ci-dessus à gauche, le stade Abdoulaye Wade (numéro 9) et ci-dessus à droite, la sphère ministérielle (numéro 12). Symboles d’une modernité urbaine promue par l’État, ces équipements visent à incarner l’émergence du Sénégal sur la scène internationale. Leur fonction dépasse largement leur usage immédiat : ils participent à un branding territorial (c’est-à-dire la transformation d’un territoire en marque) où la visibilité, la monumentalité et la mise en scène importent parfois plus que l’appropriation quotidienne par les populations. Cette stratégie, souvent observée dans les villes nouvelles africaines, interroge la durabilité de ces investissements dans un contexte marqué par le sous-emploi des bâtiments, l’absence d’usagers et un manque criant de services urbains de base. Diamniadio apparaît ainsi comme une ville planifiée pour être regardée autant que pour être habitée. | |
Au-delà de leur fonction, ces équipements sont utilisés comme supports d’un « branding national » (Peck et Theodore, 2015), une manière de vendre une image du Sénégal comme pays stable, moderne et attractif pour les investisseurs et les partenaires étrangers. Les discours politiques insistent souvent sur la qualité des aménagements, la rapidité de leur exécution, ou encore leur conformité avec les standards internationaux. Ce branding s’accompagne d’une mise en scène politique : les infrastructures de Diamniadio sont fréquemment associées à la figure du président Macky Sall, à travers une communication visuelle abondante (affiches, slogans, inaugurations), qui contribue à personnifier la réussite du projet et à renforcer la légitimité du pouvoir exécutif. En ce sens, Diamniadio est à la fois un projet urbain et un dispositif de légitimation politique, où la ville devient le théâtre d’une mise en récit de l’émergence pilotée par l’État.
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Document 5. La ville nouvelle mise en affiches : légitimation politique et branding urbain à Diamniadio. Clichés de Khalifa Beye, 2023.
Le choix de la localisation, entre Dakar et l’aéroport international Blaise Diagne, répond aussi à une logique de visibilité : Diamniadio devient la première image urbaine perçue par de nombreux visiteurs étrangers. Cette fonction de vitrine est renforcée par la signalétique, les grandes affiches institutionnelles, et les maquettes d’urbanisme présentées dans les salles d’exposition du projet. Mais derrière cette mise en scène, des limites apparaissent. Si les infrastructures sont bien visibles, leur fonctionnement effectif reste parfois limité : certains bâtiments sont sous-utilisés, des entreprises se sont retirées de la zone, notamment en raison de retards d’aménagement, d’un manque de services de base (voieries, assainissement) et d’un flou persistant sur le calendrier de livraison des équipements collectifs. Les espaces publics, quant à eux, sont peu fréquentés. Ce contraste alimente le sentiment d’un « urbanisme de façade », où l’image de la ville prime sur son appropriation réelle par les populations locales (Bhan, 2014).
Dans ce cadre, Diamniadio peut être interprétée comme une ville vitrine : un projet urbain pensé pour exposer une ambition nationale, plus que pour répondre directement aux besoins des habitants. Cette orientation n’est pas propre au Sénégal : on la retrouve dans plusieurs projets de villes nouvelles en Afrique, comme Konza City au Kenya, Eko Atlantic City au Nigéria, Zenata au Maroc, ou encore la Nouvelle Capitale Administrative (NCA) d’Égypte à l’est du Caire, très comparable à Diamniadio par son ambition de repositionnement géopolitique et sa planification centralisée (Bennafla et Bayoumi, 2024). À travers Diamniadio, l’État sénégalais cherche à inscrire son action dans une modernité globale performative, où l’image projetée de la ville compte parfois autant, sinon plus, que sa matérialité urbaine ou sa fonctionnalité quotidienne.
4. Un territoire en chantier : entre ambition et limites
Dix ans après son lancement, Diamniadio reste une ville partiellement réalisée. Si les infrastructures principales ont vu le jour – routes, échangeurs, équipements emblématiques – la ville peine encore à se remplir, à fonctionner comme un espace de vie dynamique et habité. Le paysage urbain y est marqué par un contraste saisissant : d’un côté, des bâtiments institutionnels flambants neufs, de l’autre, de vastes terrains en friche, des hangars inoccupés, et des logements parfois inaccessibles aux populations locales.

Document 6. Contraste visuel aux abords de Diamniadio : entre mégaprojets d’infrastructures urbaines et vacance territoriale. Cliché de Khalifa Beye, 2023. Dans l’environnement immédiat de la ville nouvelle, des troupeaux de chèvres continuent de paître sur les terrains non bâtis, à proximité du bâtiment imposant de la Maison des Nations Unies (numéro 1 sur le plan du document 2). Cette image met en lumière la cohabitation entre des infrastructures symboliques d’une urbanité globalisée et des pratiques rurales héritées, toujours vivantes. Elle traduit la nature hybride du territoire de Diamniadio, où l’urbanisation projetée n’a pas totalement effacé les usages vernaculaires. Ce chevauchement révèle un processus d’urbanisation inachevé, traversé par des formes de négociation silencieuse entre modèles exogènes de planification et ancrages locaux.
Le remplissage urbain s’effectue lentement. Peu de ménages s’y sont effectivement installés, faute de services de proximité, d’équipements scolaires ou de commerces accessibles. Certaines entreprises se sont implantées dans la zone industrielle (P2ID), mais leur nombre reste limité et les emplois générés ne répondent pas toujours aux attentes des habitants ou des jeunes diplômés des alentours. Ce décalage entre l’aménagement et la réalité de l’occupation renforce l’idée d’un projet urbain en décalage avec les usages.
De nombreux quartiers riverains témoignent également des limites du projet en matière d’intégration locale. L’expropriation de certains terrains, la spéculation foncière induite par le projet, ou encore l’absence de concertation dans la définition des zones d’activité ont suscité des tensions et des incompréhensions (Delville et Diongue, 2025). Si la ville est présentée comme un symbole d’avenir, son accessibilité réelle demeure limitée, tant en raison du coût du logement que du déficit d’intégration dans les dynamiques sociales locales.
En outre, l’articulation entre les différentes fonctions urbaines (logement, emploi, services) n’est pas encore aboutie. Le zonage très marqué entre secteurs résidentiels, administratifs et industriels, inspiré des modèles modernistes d’aménagement, rend difficile la création d’une vie de quartier animée. À cela s’ajoute un déficit en transports publics internes, qui complique les déplacements quotidiens. Ce type de difficultés n’est d’ailleurs pas propre au cas sénégalais. Plusieurs expériences de villes nouvelles dans le monde ont connu des phases longues d’inachèvement et de sous-occupation. En France, les débuts de Cergy-Pontoise dans les années 1970 ont été marqués par un vide démographique, un manque de services et un isolement relatif, avant d’atteindre leur pleine fonctionnalité des décennies plus tard (Chaoui, 2012 ; Ostrowetsky, 2004). À une autre échelle, Yamoussoukro en Côte d’Ivoire – proclamée capitale politique en 1983 – incarne également les limites d’un urbanisme symbolique sans réel ancrage social (Dubresson et Raison, 2003). Ces exemples rappellent que la fabrication de nouveaux centres urbains est toujours une construction dans le temps long, souvent décalée par rapport aux ambitions initiales des planificateurs.
La ville nouvelle de Diamniadio est encore en chantier, tant dans ses infrastructures que dans ses usages et son peuplement. Elle symbolise une ambition nationale, mais sa concrétisation reste fragile, dépendante des investissements futurs, de l’ancrage des populations et d’une meilleure coordination des acteurs (Schlimmer, 2023). Le pari d’un développement maîtrisé, fonctionnel et durable n’est pas encore pleinement relevé, et les autorités doivent aujourd’hui adapter leur stratégie pour transformer cette ville vitrine en un véritable espace urbain habité, inclusif et connecté.
5. Une transition politique, quel avenir pour Diamniadio ?

Document 7. Diamniadio, un legs présidentiel pour la génération future : récit d'émergence sur terrain vague. Cliché de Khalifa Beye, 2023. À l’entrée principale de Diamniadio, une grande affiche de l'ancien président Macky Sall proclame : « Ceci est mon legs pour les générations futures ». Placée à proximité du stade Abdoulaye Wade et des bâtiments de la sphère ministérielle, cette image incarne la personnification politique du projet de ville nouvelle. Elle témoigne de l’usage stratégique du territoire comme support de communication, où l’infrastructure devient prétexte à l’affirmation d’un récit présidentiel. Paradoxalement, cette mise en scène se déploie dans un environnement encore inachevé, ce qui renforce le contraste entre ambition affichée et matérialité incertaine du projet.
L’élection en 2024 de Bassirou Diomaye Faye à la présidence du Sénégal, succédant à Macky Sall — promoteur historique du projet Diamniadio — ouvre une nouvelle séquence politique porteuse d’interrogations sur l’avenir de la ville nouvelle. Le projet sera-t-il poursuivi tel quel, réorienté, ou repensé dans son mode de gouvernance ?
Le nouveau chef de l’État a choisi un geste symbolique de continuité : prononcer son discours d’investiture au Centre international de conférence Abdou Diouf de Diamniadio (CICAD). Ce choix suggère une reconnaissance du projet comme marqueur du développement national. Toutefois, la nouvelle équipe présidentielle — issue d’une opposition critique à l’égard des grands projets jugés centralisés et déconnectés — imprime un tournant dans le discours : la priorité est désormais donnée à la justice sociale, à la souveraineté économique et à la participation citoyenne.
Ce changement de ton ouvre des pistes de réajustement. Plusieurs signaux en témoignent : remaniements à la tête des agences d’État, visites de terrain renforcées, réunions de coordination avec les collectivités locales. Mais pour l’heure, ces évolutions relèvent davantage d’un ajustement technocratique que d’une véritable refondation du projet. La question centrale reste posée : le projet intégrera-t-il davantage les besoins des populations riveraines, notamment en matière de logement, d’emploi et de services ?
Au-delà du cas sénégalais, la situation de Diamniadio reflète un enjeu plus large : que deviennent les villes nouvelles africaines après une première phase d’euphorie planificatrice ? Le défi est désormais de dépasser le registre de la vitrine étatique pour construire des territoires véritablement habités, adaptés aux réalités sociales, et porteurs d’un urbanisme plus inclusif.
Conclusion : une ville projetée, une ville à habiter
Diamniadio incarne une tentative étatique de construire une ville nouvelle à la hauteur des ambitions du Sénégal émergent. À travers elle, c’est une certaine vision de la modernité urbaine qui s’exprime, fondée sur les grands équipements, les infrastructures spectaculaires et l’attractivité territoriale. Mais cette projection dans le futur se heurte à une réalité plus fragmentée : des usages encore limités, une faible appropriation par les habitants, et un décalage persistant entre la planification et les besoins sociaux.
À travers Diamniadio, l’État sénégalais cherche à inscrire son action dans une modernité globale performative, où l’image projetée de la ville compte parfois autant, sinon plus, que sa matérialité urbaine ou sa fonctionnalité quotidienne. Ce hiatus entre l’ambition affichée et les temporalités concrètes de l’urbanisation rend visible une tension majeure dans la fabrique urbaine contemporaine dans les « Suds » : celle d’un urbanisme pensé « par le haut », mais dont l’ancrage local reste incertain.
L’alternance politique de 2024 offre une occasion de reconfigurer le projet : en élargissant la gouvernance, en réajustant les priorités, et en favorisant une plus grande inclusion des populations riveraines. Car l’enjeu n’est plus seulement de construire une vitrine de développement, mais de faire advenir une ville vivante, habitée, connectée à son environnement, et porteuse d’une urbanité ancrée dans les pratiques sociales. Le devenir de Diamniadio renvoie ainsi à une interrogation plus large sur les villes nouvelles en Afrique : comment dépasser le modèle de l’urbanisme démonstratif pour construire des territoires réellement partagés ?
Encadré 2. Prolongements pédagogiques
Cette étude de cas peut être utilisée dans plusieurs entrées des programmes scolaires et universitaires :
- Géographie de la mondialisation : montrer comment un pays du Sud s’inscrit dans des logiques globales d’aménagement, d’investissements et de circulation de modèles urbains. En quatrième, les paysages de la ville nouvelle peuvent s’insérer dans le thème « Espaces et paysages de l’urbanisation : géographie des centres et des périphéries » en quatrième.
- Afrique et recompositions territoriales : l’article peut illustrer le rôle des infrastructures, de l’État et des agences publiques dans la structuration de nouveaux pôles urbains. L’adoption des critères internationaux de fabrique urbaine peut avoir sa place dans le thème sur « les dynamiques d’un ensemble africain » en quatrième.
- Transition urbaine : interroger la durabilité, l’ancrage social et la temporalité longue des projets de villes nouvelles. L’absence d’adéquation entre les mégaprojets et les besoins réels de la population peut illustrer un cours sur la question du développement et des inégalités dans le thème 2 « Territoires, populations et développement : quels défis ? » du programme de seconde.
- Géopolitique des projets urbains : comprendre les enjeux de pouvoir, de gouvernance et de diplomatie associés à un grand projet d’État, peut contribuer à la formation des étudiants en urbanisme et en aménagement.
Bibliographie
- Acuto, M. et Steele, W. (2013). Global City Challenges: Debating a Concept, Improving the Practice (2013th edition). Palgrave Macmillan.
- Bennafla, K. et Bayoumi, H. (2024). « Comment "faire capitale" ? L’exemple de la nouvelle capitale administrative en Égypte ». Suds. Géographies critiques, perspectives des Suds, (289), 79–113.
- Bhan, G. (2014). "The real lives of urban fantasies". Environment and Urbanization, 26(1), 232‑235.
- Chaoui, M. O. (2012). « Les villes nouvelles : Histoire d’une forme urbanistique ». Communication à Rabat le 17 novembre 2012 (21), 25.
- Damou, S. et Carassus, D. (2021). « L’agencification est-elle génératrice de performance pour les politiques publiques locales ? Une étude de cas dans le contexte marocain ». Symposium international.
- Datta, A. (2015). "New urban utopias of postcolonial India: ‘Entrepreneurial urbanization’ in Dholera smart city, Gujarat". Dialogues in Human Geography, 5(1), 3‑22.
- Datta, A. et Shaban, A. (dir.). (2016). Mega-Urbanization in the Global South: Fast cities and new urban utopias of the postcolonial state. Routledge.
- Delville, P. L. et Diongue, M. (2025). « Les mobilisations contre les dépossessions foncières en périphérie de Dakar : configurations locales et revendications de justice sociospatiale » Justice spatiale n° 19 « Luttes, territoires et justice spatiale ».
- Diop, D. et Timera, A. S. (2018). Diamniadio. Naissance d’une nouvelle ville: enjeux et défis d’une gouvernance durable. L’Harmattan-Sénégal.
- Dubresson, A. et Raison, J.-P. (2003). L’Afrique subsaharienne : une géographie du changement (2e édition). Armand Colin.
- Ostrowetsky S. (2004). « Les villes nouvelles françaises : paris et apories. Esquisse d'une problématique ». Espaces et sociétés, no 119 (4), 25–36.
- Peck, J. et Theodore, N. (2015). Fast Policy: Experimental Statecraft at the Thresholds of Neoliberalism. University of Minnesota Press.
- Schlimmer, S. (2023). Villes nouvelles, villes politiques ; Diversification des acteurs et recentralisation du pouvoir étatique dans le cas de Diamniadio. IFRI, Etudes de l’IFRI.
- Watson, V. (2014). "African urban fantasies: dreams or nightmares ?", Environment and Urbanization, 26(1), 215‑231.
Mots-clés
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Remerciements
Je remercie chaleureusement Kevin Mary (Université de Perpignan Via Domitia) pour ses échanges enrichissants et ses conseils attentifs tout au long de mes travaux de recherche. Ses remarques ont permis d’affiner l’analyse des enjeux politiques, des dynamiques institutionnelles et des circulations de modèles qui traversent les projets de villes nouvelles en Afrique, en particulier à travers le cas de Diamniadio.
Khalifa Ababacar BEYE
Doctorant en cotutelle de thèse en Études Urbaines et Aménagement, ESG/Département des Études urbaines - Université du Québec à Montréal (UQAM) et Département de Géographie et Aménagement/UMR-ArtDev - Université de Perpignan Via-Domitia (UPVD). Lauréat de Bourse de la Fondation Palladio (2023).
Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron
Pour citer cet article :
Khalifa Ababacar Beye, « Diamniadio : un projet de ville nouvelle au service de l’émergence du Sénégal », Géoconfluences, décembre 2025.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/afrique-dynamiques-regionales/articles-scientifiques/diamniadio-un-projet-de-ville-nouvelle-au-senegal



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