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Carte à la une : la carte mentale par le jeu pour comprendre l’espace vécu par des adolescents

Publié le 01/12/2014
Auteur(s) : Fleur Guy, doctorante en géographie, UMR 5600 EVS « Environnement, Ville, Société », Université de Lyon (Lumière Lyon2)
Sandrine Depeau, chargée de recherches en psychologie environnementale, UMR 6590 ESO « Espaces et Société », Université Rennes 2
Le terme de « carte mentale » décrit à la fois un dispositif méthodologique visant à recueillir la représentation spatiale d’un individu et son résultat. Dans son étude pionnière, Kevin Lynch utilise la carte mentale pour comprendre la perception de la ville, dans une perspective d’amélioration de l’aménagement urbain (Lynch, 1960). Alors que les cartes mentales sont le plus souvent conçues sur un support papier, la carte présentée ici a été recueillie à l’aide du jeu de reconstruction spatiale (JRS), un outil alternatif au dessin à main levée particulièrement adapté aux enquêtes auprès d’enfants et d'adolescents.
Jeu de reconstruction spatiale de Tania

Cette carte mentale réalisée grâce à l’aide du jeu de reconstruction spatiale (JRS) représente l’espace fréquenté régulièrement par Tania [1], une adolescente placée dans un foyer du département du Rhône dans le cadre d’une enquête réalisée auprès de 45 adolescents [2].

 

Une méthode adaptée à l’analyse du rapport à l’espace d’adolescents en situation de placement

Les Maisons d’Enfants à Caractère Social (MECS) appelés aussi « foyers » sont habilités par la Protection Judiciaire de la Jeunesse et/ou l’Aide Sociale à l’Enfance pour accueillir et accompagner des mineurs et jeunes majeurs dans le cadre d’une mesure de placement. Celle-ci introduit donc un nouvel espace de vie pour les adolescents concernés mais n’implique pas toujours une rupture totale avec le domicile familial et n'exclut pas la fréquentation d'autres lieux. Selon les situations, une ou plusieurs nuits peuvent être passées au domicile familial, à l’occasion du week-end par exemple. Partant du constat d’une prise en charge sociale à la dimension spatiale importante, l’analyse des représentations spatiales des adolescents interroge leur construction du rapport au territoire dans une situation de mobilité entre plusieurs espaces de vie.
Le JRS ou jeu de reconstruction spatiale est un jeu de plateau développé par Thierry Ramadier (Ramadier & Bronner, 2006) qui se prête bien aux enquêtes auprès d’enfants et d'adolescents (Ramadier & Depeau, 2010). En effet, le recours à la « reconstruction » par le jeu à partir d’éléments permet de dépasser les biais liés aux compétences graphomotrices des enquêtés et aux compétences dans la manipulation des échelles spatiales. En outre, l’aspect ludique et la simplicité de la consigne du JRS facilitent certainement l’accord des adolescents et des encadrants pour l’entretien, présenté par l’intermédiaire du jeu.
Ici, le JRS est employé pour recueillir les représentations d’un territoire qui n’est pas prédéfini par l’enquêteur. Dans ce but, une question volontairement large est posée aux enquêtés : « Á l’aide de ce plateau, peux-tu me montrer les endroits où tu vas souvent ? ». Pour y répondre, les enquêtés disposent d’un plateau et de différents éléments (représentés ci-dessous) qui sont numérotés au fur et à mesure qu’ils sont placés sur le plateau et identifiés à partir du discours produit par l’enquêté.

Éléments du JRS
Petit bâtiment
Bâtiment (plusieurs dispositions)
Groupe de bâtiments
Place et parking (grand/petit)
Espace vert (grand/petit)
Rue, route
Voie ferrée, transport en commun
Cours d'eau
Le discours associé au JRS de Tania

Entre foyer et domicile familial : la construction d’un territoire familier pour les adolescents placés

La carte mentale réalisée avec le JRS fait ensuite l’objet d'analyses. Dans un premier temps, on observe quels sont les lieux et territoires représentés par les adolescents et à quelle sphère ils appartiennent (familiale, institutionnelle ou autre). Par exemple, ici, l’adolescente a représenté à la fois le foyer où elle est placée et le domicile familial. Alors que le foyer est placé en début de jeu et intégré à ce que l’adolescente désigne comme « une journée typique » [3], le domicile familial est représenté plus tardivement. L’enquêtée remarque elle-même cette lacune dans la carte mentale lorsqu’elle dit : « J’ai pas dit que j’allais chez moi », avant d’ajouter cet élément en n°18. Le domicile familial, bien que décrit de façon égocentrée (« chez moi »), est un lieu fréquenté et non pas l’origine des déplacements quotidiens. La complexité de la situation résidentielle de l’adolescente apparaît ainsi dans la représentation.
Cette analyse de contenu se double d’une analyse plus structurale de la représentation. En effet, les travaux sur la construction cognitive de l’espace ont montré deux formes de structures (« survey » ou survol vs « route » ou cheminement) révélant différents stades de familiarité avec l’espace (Shemyakin, 1962). Affinée dans le cadre d’autres recherches comme mesure de la dimension cognitive de l’autonomie spatiale des enfants (Depeau, 2003), cette typologie a ensuite été déclinée en six types de structures différenciées (Ramadier & Depeau, 2010) [4].
L’ordre d’apparition des éléments et les relations existantes entre eux sont deux dimensions qui renseignent sur les typologies de structures et renvoient à différents degrés de familiarité avec l’espace. Les JRS de Tania et de Dorian (figure ci-contre) sont deux exemples de structures différentes. Sur le JRS de Tania, l’ordre d’apparition (dispersée et non linéaire) des éléments montre que la représentation se construit selon des relations topologiques entre éléments. La structure est donc spatiale, avec un réseau qui intervient seulement pour les lieux fréquentés quotidiennement. Cette structure spatiale témoigne d’un degré de familiarité avec l’espace assez important qui peut s'expliquer par des variables individuelles, et notamment l’âge de l’enquêtée, mais aussi par la proximité des lieux de résidence actuels ou passés : le foyer actuel, le domicile familial et le foyer précédent où est encore placée la sœur de l’enquêtée.

Jeu de reconstruction spatiale de Dorian

À la différence du JRS de Tania, celui de Dorian correspond à une structure de type « cheminement multiple en réseau » qui signe une moindre familiarité avec l'espace. L'explication tient au plus jeune âge de l’adolescent (14 ans) et aussi au fait que le territoire représenté est seulement celui du foyer et correspond donc à un espace de vie relativement récent.

De la représentation aux pratiques

Tous les lieux n’ont pas le même statut dans la représentation. Dans la carte mentale présentée, certains éléments représentent un lieu spécifique : c'est le cas du parc correspondant au n° 14, identifié par la toponymie officielle. Le choix de ce lieu s’accompagne d’une description assez précise, notamment de la vue qu’il offre. Ce parc est en outre le support de pratiques multiples, liées notamment à ses caractéristiques physiques, comme le rappelle ici Tania : « Y a un petit parc aussi vers le lycée qui s’appelle [nom du parc] et je le trouve trop stylé et on voit toute la vue de Lyon. Et ça des fois j’y vais avec des potes. Il est pas très grand mais il est super bien pour regarder la vue, pour se poser, pour manger, pour parler […]  ».
Alors que les éléments proposés par le jeu pour représenter les lieux contraignent les possibilités de représentation, le discours qui l’accompagne révèle la diversité des significations associées aux lieux. Ainsi, l'élément n°11 placé par Tania représente une pratique (« la fête ») plutôt qu’un lieu. Elle précise en posant l’élément que celui-ci correspond à différents lieux, dont le dénominateur commun est la pratique qui s’y déroule, et en particulier le fait d’y retrouver ses pairs. Cet usage métonymique des éléments du JRS introduit des difficultés pour l’analyse spatiale des cartes mentales mais approfondit la connaissance du rapport à l’espace des adolescents.
 

Conclusion

Les cartes mentales réalisées avec le JRS révèlent différents aspects du rapport à l’espace des adolescents. Si le contenu et la structure de la carte permettent de caractériser différents types de rapports à l’espace, le recours à la carte mentale et à l’intermédiaire du jeu informe plus généralement sur les pratiques adolescentes. En laissant une grande liberté dans le choix de l’espace à représenter, le recueil de cartes mentales avec le JRS devient un support d’entretien qui entraîne une posture des adolescents plus réflexive sur ses pratiques. Il contribue également à une analyse plus conceptuelle des lieux et de leur représentation. Terminant son JRS, Tania remarque par exemple : « Voilà, je vais souvent où aussi ? J’ai dit cinéma… Je vais souvent sur Facebook [rire]». Mettant en parallèle un réseau social virtuel et un lieu culturel physique, l’enquêtée interroge alors la nature même de l’espace et de ses pratiques.
L'intérêt du JRS, mis en évidence ici dans le cadre d’une recherche en géographie, permet d’envisager des usages plus opérationnels d’un outil qui pourrait notamment être utilisé par les acteurs intervenant auprès d’enfants et d’adolescents, par exemple dans le cadre de diagnostics en vue de futurs aménagements urbains ou comme support pédagogique pour aborder les représentations de l’espace en contexte scolaire.

 

Notes

[1] Les prénoms ont été modifiés.

[2] Cette recherche est intégrée à la thèse de géographie de Fleur Guy en cours portant sur les relations entre espace et action sociale dans le cadre du placement des adolescents en établissement. Thèse effectuée à l'Université Lyon 2, sous la co-direction de Lydia Coudroy de Lille et Sandrine Depeau.

[3] Le texte en italique correspond à des citations de l’entretien réalisé avec l’adolescente (Tania, 17 ans).

[4] Structures de type cheminement unique, cheminement multiple en réseau, cheminement multiple déconnecté, spatiale sans réseau, spatiale en réseau, mixte spatial et cheminement.

 

Ressources complémentaires :

Ressources bibliographiques :
Ressources webographiques :

 

Fleur GUY,
doctorante en géographie
ENS Lyon / Université de Lyon, Environnement Ville Société, UMR 5600

Sandrine DEPEAU,
chargée de recherches en psychologie environnementale
Université Rennes 2, UMR 6590 ESO Espaces et SOciétés

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