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Carte à la une. Des projections de la population française qui parlent surtout des tendances démographiques actuelles

Publié le 05/01/2023
Auteur(s) : Jean-Benoît Bouron, agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences - DGESCO, ENS de Lyon.
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Les projections démographiques produites par l'INSEE connaissent une large diffusion médiatique. Mais les précautions nécessaires à toute manipulation de scénarios prospectifs sont souvent oubliées par les sources secondaires. La carte montrant, par département, la date du maximum de population prévu, renseigne plus sur le peuplement actuel du pays que sur sa démographie future.

Bibliographie | mots-clésciter cet article

Projections de population de l'INSEE France 2044 pic démographique par département

Document 1. Estimation de l’année du maximum démographique, par département, 1945-2100, d’après le modèle Omphale de l’INSEE, scénario central, 2022.

 

L’INSEE a publié en novembre 2022 des projections de la population française d’ici à 2070, qui ont connu un certain retentissement dans la presse. À l’échelle nationale, le chiffre du maximum démographique, 69,3 millions en 2044, suivi d’une baisse en raison du vieillissement, a tout lieu de susciter les réactions, car il permet de se projeter dans le futur du pays à moyen et long terme. Ainsi, la DEPP ((DEPP : Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance.)), l’organe de statistique du ministère de l’Éducation, a déjà publié deux notes sur la baisse prévisible du nombre d’élèves dans les années à venir (Croguennec, 2022 ; Dauphin et Dieusaert, 2022). Les auteurs de l’INSEE eux-mêmes ne rechignent pas à employer des formules frappantes : « D’ici 2070, un tiers des régions perdraient des habitants » (Cazaubiel et El Guendouz, 2022). Ces projections de l’INSEE s’inscrivent d’ailleurs dans une année importante pour la démographie mondiale puisque le département de la statistique de l’ONU a annoncé en novembre 2022 la naissance du huit milliardième être humain (lire cette brève). À cette échelle aussi, le pic démographique est à l’horizon, mais plus lointain, avec un maximum un peu avant 2100 dans le scénario central.

Notre carte à la une reprend les données de l’INSEE (source) par départements, ce maillage étant assez fin pour montrer les contrastes territoriaux. Le but de ce texte n’est pas de paraphraser les commentaires de l’INSEE (voir les liens en bibliographie) mais d’insister sur les précautions à prendre dans la lecture de ces données. En fait, elles en disent autant sur la démographie actuelle et passée de la France que sur celle à venir.

 

1. Une carte à lire avec beaucoup de précaution

Les données publiées par l’INSEE ont eu un vif succès dans la presse. Déclinées en études régionales, elles ont fait les choux gras de la « PQR » (presse quotidienne régionale et départementale), lue chaque mois par 43 millions de personnes, soit deux tiers de la population (source). Quelques exemples de titres sont donnés dans l’encadré 1.

 
Encadré 1. Des estimations largement reprises par la presse… pas toujours avec le recul nécessaire

Quelques exemples de titres parmi de nombreux autres, tous parus dans les jours suivant la publication de l’étude de l’INSEE

À l’échelle départementale
À l’échelle régionale

Une Républicain Lorrain

La une du Républicain Lorrain, 25 novembre 2022.


 

Si les démographes qui publient ces projections en connaissent bien les limites, les sources secondaires tendent à reproduire ces données avec moins de précautions que leurs auteurs. On sait que les projections démographiques sont conservatrices (Blanchet et Le Gallo, 2008) : en tentant de gommer les inflexions récentes, elles s’appuient nécessairement sur des états antérieurs pour prolonger les courbes. Autrement dit, elles mettent en conserve la démographie actuelle, en la prolongeant. On sait quelle est la fécondité, l’espérance de vie, le solde migratoire, de la France d’aujourd’hui… Mais comment estimer ces chiffres dans le futur ? Des projections sont réalisées par l’INSEE depuis qu’il existe, et chacune rectifie les excès ou les lacunes de la précédente (ibid.), ce qui est normal dans cet exercice de modélisation. En fait, toute projection implique de réaliser plusieurs scénarios. L’INSEE s’appuie, pour produire ces scénarios, sur le « modèle Omphale » qui prend en compte les onze hypothèses suivantes : population centrale haute ou basse, fécondité haute ou basse, espérance de vie haute ou basse, migrations hautes ou basses, population jeune (fécondité haute, migration haute et espérance de vie basse), et enfin population âgée (fécondité basse, migration basse et espérance de vie haute). La synthèse de ces scénarios donne un scénario moyen, dit « central » : c’est de ce scénario que sont extraits les chiffres diffusés au grand public et repris par la presse (encadré 1). Tout acteur public ou privé peut en outre demander un devis pour acheter à l’INSEE une projection pour un territoire de plus de 50 000 habitants. Le document 2 montre les écarts au scénario central pour huit scénarios dans le cas de l’Aveyron, dont l’exemple est développé dans la troisième partie.

Document 2. Le scénario central et huit exemples de scénarios parmi les onze élaborés par l’INSEE
France scénarios projections INSEE Projections démographiques scénarios Aveyron

Si le scénario central est le plus probable en l’état actuel des connaissances, il n’est pas certain pour autant. Le scénario « fécondité basse » pourrait très bien se produire en France, comme cela a été le cas par le passé dans plusieurs pays voisins. Il suffirait d’une baisse de la natalité plus prononcée que celle qui est prévue, liée par exemple à plusieurs années de conjoncture économique difficile : ce scénario n’est pas complètement fantaisiste. La France de 2044 compterait alors 1,4 millions d’habitants en moins par rapport au scénario central. Si cette fécondité basse n’est pas compensée par une hausse de l’immigration, c’est le scénario « population âgée » qui peut alors se réaliser, soit près de 2 millions d’habitants en moins par rapport au scénario central (–2,7 %).

De même, on ignore si la périurbanisation se poursuivra selon la même ampleur ou si elle sera contrôlée, voire inversée, d’ici 2070. On ne peut pas non plus prédire si les départements littoraux, présentés comme en forte croissance sur le long terme, ne connaîtront pas le même effet de saturation que celui observé à l’échelle des cantons : actuellement, les cantons d’arrière-pays gagnent plus de population que les cantons littoraux, en raison de la saturation de ces derniers, qui a même entraîné l’assouplissement par le gouvernement de la loi « Littoral » en 2018 (Cuny, 2020).

Plus on s’éloigne dans le futur, plus la prévision perd en fiabilité : beaucoup de facteurs non démographiques peuvent entrer en ligne de compte. En 1960, qui pouvait prévoir les chocs pétroliers des années 1970, et qui aurait pu, en 2015, anticiper la pandémie de covid-19 et tous ses effets démographiques ? En somme, l’INSEE n’est pas tenu de faire de la divination : ces projections sont réalisées au regard des tendances récentes de la démographie française.

 

2. Une carte des dynamiques démographiques actuelles

Ce que la carte donne à voir, c’est une image de la façon dont les démographes prévoient les évolutions futures de la démographie française au regard des tendances observées actuellement. Certains espaces cumulent des soldes migratoires et naturels positifs : ils attirent des populations et en particulier des adultes avec enfants ou en âge d’en faire : ce sont les départements du Sud-Ouest et du littoral atlantique, ainsi que d’Auvergne-Rhône-Alpes et la grande couronne parisienne, principalement le Val d’Oise (95), la Seine-et-Marne (77) et même, hors Île-de-France, le Loiret (45). C’est le cas également des plus grandes villes : la carte étant à maillage départemental, elle gomme les contrastes intra-urbains, mais à l’échelle nationale les principales agglomérations ressortent très bien : les départements ayant une métropole régionale se démarquent de leur voisinage proche : Lille (Nord, 59), Strasbourg (Bas-Rhin, 67), Rennes (Ille-et-Vilaine, 35), Nantes (Loire-Atlantique, 44), Dijon, ou même d’anciennes capitales régionales comme Caen (Calvados, 14) ou Besançon (Doubs, 25), même si pour cette dernière on ne peut négliger un effet de la proximité de la frontière avec la Suisse. Ce n’est qu’en Île-de-France que les contrastes intra-urbains apparaissent, avec une ville-centre qui continue de jouer le rôle de pompe démographique à deux échelles, aspirant les étudiants et jeunes actifs de sa région et de tout le pays, et rejetant en échange des familles et des retraités, soit dans sa périphérie régionale, soit dans les régions attractives à l’échelle nationale.

De même, la situation contrastée des départements ultramarins dans les projections correspond à la prolongation des tendances actuelles (Gay, 2021) : vieillissement en Guadeloupe (971) et Martinique (972), très forte croissance démographique alimentée par l’immigration et la fécondité en Guyane (973) et à Mayotte (976), situation intermédiaire à La Réunion (974).

La France des faibles densités, qu’on a longtemps appelée la « diagonale du vide » continue de se recomposer. Les départements du Sud-Ouest apparaissent comme très dynamiques. On observe certes toujours une écharpe de faible dynamisme allant du Périgord (Dordogne, 24) aux Ardennes (08) et aux Vosges (88), mais pas uniquement. Parmi les régions (ici au sens de régions historiques) ayant déjà connu leur maximum démographique, et pour lesquelles une reprise n’est pas à l’ordre du jour, on retrouve la Normandie (27, 50, 61, 76), la Picardie et l'Artois (02, 62, 80) ou le Maine (53, 72). La Guadeloupe (971) et la Martinique (972) sont également concernées.

 

3. Lire les trajectoires démographiques des espaces ruraux : le cas de l’Aveyron

En annonçant des maxima démographiques tous placés entre la fin du XXe siècle et la fin du XIXe siècle, les données présentées par l’INSEE contiennent un non-dit. En fait, certains départements ont déjà connu un maximum démographique dans le passé, avant de connaître une déprise suivie d’une reprise. C’est ce qu’illustre le cas de l’Aveyron. Ce département des marges calcaires du Massif central sud-occidental, correspondant à l’ancienne province du Rouergue, a connu un exode rural intense et prolongé à l’âge industriel avant de connaître des vagues de retour ou d’installations de néoruraux dans la deuxième moitié du XXe siècle.

De 416 000 habitants en 1886 à 264 000 habitants en 1999, le département a perdu 37 % de sa population en un siècle (document 3). Très rural, peu dense, mais relié au réseau ferré dès les années 1860, il a été intégré à un réseau de circulation migratoire précoce et efficace, notamment en direction de Paris. Les Aveyronnais y ont longtemps représenté une communauté importante, soudée par des réseaux de sociabilité et très présente dans certains corps de métier comme la restauration.

Document 3. Évolution de la population aveyronnaise depuis le milieu du XIXe siècle et projections (1836-2069)

évolution de la population de l'Aveyron sur 3 siècles

 

 

Sur la carte (document 1), l’Aveyron fait pourtant partie des départements ayant un pic démographique relativement tardif dans le futur (entre 2034 et 2044), ou en tout cas situé autour de la moyenne (2044 pour la France entière), au même titre que le Maine-et-Loire (49), le Bas-Rhin (67), la Réunion (974) ou des départements de la petite couronne parisienne.

Comme beaucoup de départements ruraux, l’Aveyron a connu une période de reprise démographique à la fin du XXe siècle, qui a pu être qualifiée de retournement démographique (Bouron et Georges, 2015, p. 79), en rupture avec les décennies d’exode rural qui ont précédé. Cette reprise se fait classiquement selon quatre phases, théorisées dès les années 1990 (Font, 1994) : déprise (exode rural et vieillissement), inflexion (inversion du solde migratoire), repeuplement (inversion du solde naturel), et revitalisation (rajeunissement avec les enfants des nouveaux arrivés) (document 4).

Document 4. Les quatre phases du retournement

4 phases du retournement démographique

Source : Bouron et Georges, 2015 (p. 79), d’après Font, 1994 cité in Hirczak, 2011.

 

La revitalisation est d’autant plus spectaculaire que l’exode rural et le vieillissement ont été prononcés : sur une population totale peu nombreuse, un petit nombre d’arrivées et de naissances suffisent à inverser la tendance. Dans l’Aveyron, si les vagues de néoruraux des années 1970 ont été plus signifiantes sur le plan symbolique que sur le plan statistique, le retournement a bien eu lieu, mais dans les années 2000. On retrouve les quatre phases, avec un effet d’inertie : le retournement intervient plusieurs décennies après la fin de l’exode rural. Une nuance doit être apportée toutefois : si on se fie aux projections de l’INSEE, la revitalisation sera de courte durée. Rattrapé par le vieillissement généralisé de la population française, le département devrait voir sa population diminuer à nouveau à partir des années 2034-2044, d’après les projections (document 3). Pour le dire autrement, si le graphique du document 4 était appliqué à l’Aveyron, il ne représenterait qu’un moment du document 3 : en le prolongeant, on verrait à nouveau la courbe s’infléchir vers la baisse.

Le cas de l’Aveyron montre que, sur le temps long, le maximum démographique de 2044 est un maximum dans le futur mais pas sur la totalité de la période pour laquelle on dispose de recensements relativement fiables et réguliers, c’est-à-dire depuis le milieu du XIXe siècle. Si on regarde l’évolution démographique sur la période pour laquelle on dispose de recensements exhaustifs, on voit que le maximum historique reste celui de la fin du XIXe siècle (document 3). De même, pour les départements ayant déjà connu leur maximum entre 2009 et aujourd’hui (document 1), comme les Ardennes (08) ou la Dordogne (24), il s’agit plutôt de leur deuxième maximum : le premier a été atteint à l’époque des « campagnes pleines » d’avant l’âge industriel. Ce deuxième maximum des départements ruraux, si on en croit le cas de l’Aveyron (document 3), devrait être beaucoup moins prononcé, dans le contexte d’une France vieillissante

Conclusion

Les projections démographiques sont séduisantes, mais s’appuyant sur les tendances observées actuellement, elles ne font que les prolonger. Elles sont donc à prendre avec une infinité de précautions. C’est un fait majeur des statistiques démographiques : loin d’être des donnés, elles sont des construits. Certes, elles reposent sur des bases méthodologiques et scientifiques solides (des modèles) pour fournir des résultats aussi vraisemblables que possible, mais elles ne le font que dans la limite des connaissances actuelles. Or ces projections ne sont pas anodines, car elles influencent considérablement les choix politiques ayant des conséquences de long terme, comme le recrutement d’enseignants, le nombre de places dans les structures de soins, l’adaptation de l’offre de transport et, idéalement, le déploiement équilibré et juste des services publics sur l’ensemble du territoire.

 


Bibliographie

 Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : déprise rurale | exode rural | modélisation | néoruraux | population et peuplementretournement démographique | vieillissement.

 

 

Jean-Benoît Bouron
Professeur agrégé de géographie, responsable de Géoconfluences, DGESCO, École normale supérieure de Lyon.

 

 

Pour citer cet article :  

Jean-Benoît Bouron, « Carte à la une. Des projections de la population française qui parlent surtout des tendances démographiques actuelles », Géoconfluences, janvier 2023.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/demographie-france-2044

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