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Carte à la une. Guerre en Ukraine et espace aérien russe

Publié le 22/06/2022
Auteur(s) : Raymond Woessner, professeur de géographie retraité - Paris 4 Sorbonne (Sorbonne Universités)
La guerre en Ukraine a rapidement entraîné des interdictions de survol envers les compagnies russes et, en réponse, des interdictions de l'espace aérien russe pour les compagnies des pays ayant sanctionné l'invasion. Si les mesures de rétorsion ont à la fois paralysé les avions privés des oligarques russes et compliqué les itinéraires aériens entre l'Europe et l'Asie orientale, un certain nombre de pays continuent d'entretenir des liaisons aériennes avec Moscou, en particulier dans la sphère d'influence de la Russie.

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espace aérien de la russie depuis la guerre en ukraine en 2022  

Dès 2014, la guerre du Donbass avait fait une victime d’importance : le Boeing 777 de la Malaysian Airlines abattu par un missile tuant les 298 personnes à son bord. En décembre 2021, le tribunal de Schiphol (Pays-Bas) a ouvert un procès contre quatre gradés appartenant aux séparatistes pro-russes. Selon le tribunal, ils « ont utilisé un missile BUK comme outil pour servir leurs propres intérêts militaires et ont avec ce dernier frappé le MH17 ».

Ce n’était qu’un prélude tragique. Le 24 février 2022 a commencé l’offensive militaire russe en Ukraine. Les NOTAM (notice to airmen, messages aux navigants aériens) se sont immédiatement multipliés. En quelques jours, l’espace aérien ukrainien a été fermé, les compagnies et les avions privés russes ont été interdits de survol en Europe, aux États-Unis et au Canada. L’oligarque Roman Abramovitch a mis son Boeing 787 privé à l’abri dans la zone suisse de l’aéroport de Mulhouse-Bâle et les vols d’hélicoptères se sont multipliés entre l’aéroport de Nice et le rocher de Monaco. La Russie a interdit son survol à son tour. Les temps de vol entre l’Europe et l’Asie se sont donc allongés de plusieurs heures (de plus de 3 heures entre Helsinki et Tokyo via le détroit de Béring). La Russie a également vidé son ciel sur la frange sud-est de son territoire d’où elle tire des missiles sur l’Ukraine. Les vols intérieurs doivent par conséquent faire un détour par l’est, notamment entre Moscou et la destination prisée de Sotchi sur la mer Noire. Quant à l’enclave russe de Kaliningrad, elle continue à être connectée à Saint-Pétersbourg grâce un corridor étroit qui reste ouvert via la mer Baltique et le golfe de Finlande.

Toutefois, les compagnies turques ont maintenu leur ciel ouvert avec la Russie, de même que celles du golfe Arabo-persique. Il s’agit pour les Russes de maintenir ces destinations touristiques et d’affaires, de même que dans les stations balnéaires égyptiennes de la mer Rouge. Il est également possible d’aller et de venir entre la Russie et le reste du monde en utilisant les hubs d’Istanbul et de Dubai, il est vrai au prix de contorsions horaires et tarifaires. Par ailleurs, Air India, Ethiopian Airlines (aujourd’hui de loin la première compagnie basée en Afrique) et les compagnies chinoises sont toujours autorisées à pratiquer leurs routes usuelles au-dessus de la Russie. De son côté, Aeroflot continue à desservir les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale et du Caucase, à l’exception des ennemis géorgiens. De même, la compagnie biélorusse Belavia ne vole pratiquement plus qu’avec la Russie. Mais l’Ukraine, la Moldavie et les trois petits États baltes sont « perdus » pour la Russie.

Les constructeurs occidentaux ont suspendu la livraison de leurs pièces de rechange à destination de l’aviation civile russe. Or, sur les 189 avions d’Aeroflot, tous sont des Airbus ou des Boeing à l’exception de 9 Sukhoi Superjet (motorisés par l’Occident). Faute de pièces de rechange et de support technique, que la Chine a elle aussi refusé d’alimenter, 30 % de ses avions sont déjà parqués début juin et leurs jours sont tout simplement comptés, ce qui pose un réel problème face à l’immensité de l’espace russe et sibérien. Par ailleurs, ces avions sont pratiquement tous loués depuis que, en 2010, Vladimir Poutine avait imposé des taxes exorbitantes lors de l’achat d’avions étrangers dans l’espoir illusoire de voir ses compagnies nationales se tourner vers Sukhoi. En conséquence de quoi les compagnies aériennes russes (au nombre d’une cinquantaine, dont 21 sont interdites de vol en Europe pour des raisons de sécurité) ainsi que les riches particuliers avaient contourné l’oukase présidentiel en louant des avions auprès de sociétés basées dans des paradis fiscaux. Les autorités des Bermudes et de l’Irlande ont révoqué les certificats de navigabilité de plus de 700 avions. Les sociétés de location seraient en droit de réclamer leurs avions et de les faire rapatrier via un pays resté ouvert, mais le gouvernement russe les a immatriculés, ce qui signifie en clair qu’ils sont confisqués. Dans la foulée, Vladimir Poutine a également relancé la fabrication d’avions des années 1980-90 (Sukhoi, Tupolev, Ilyouchine) à la piètre réputation.

Telle est la situation cent jours après le début de la guerre. Elle va évoluer au gré du fracas des armes et des paquets américano-européens de rétorsion. Avec la guerre qu’elle a déclenchée en Ukraine, la Russie est en marche vers une forme d’insularité, tout en se projetant dans des aventures extérieures, à la manière de Staline dans les années 1930 avec le « socialisme dans un seul pays » et l’activisme international du Komintern.


Pour compléter

Des sites pour observer le trafic aérien : 

Sur la guerre en Ukraine lire aussi :

 

 

Raymond WOESSNER
Professeur honoraire de géographie,  Sorbonne Universités.

 

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Raymond Woessner, « Guerre en Ukraine et espace aérien russe », carte à la une de Géoconfluences, juin 2022.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/guerre-ukraine-espace-aerien-russie

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