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Le faubourg Méditerranée, enclave urbaine alternative à Montpellier, fleurissement et art urbain

Publié le 01/02/2022
Auteur(s) : Jean Rieucau, professeur émérite de géographie - université Lyon 2. Administrateur de Tourisme Sans Frontières
Le faubourg Méditerranée à Montpellier constitue un quartier alternatif. Des poches de rénovation urbaine (immeubles modernes) cohabitent avec des maisons populaires traditionnelles, à deux étages. Deux éléments spécifient ce quartier : l'art de rue et le micro-fleurissement des façades. L’effervescence artistique, qui attire des artistes de rue (peintres et colleurs), entraîne sa mise en tourisme.

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Le faubourg Méditerranée à Montpellier jouxte le centre historique ou quartier de l’Écusson (document 1). L’appellation faubourg s’est progressivement imposée chez les Montpelliérains, face à celle de quartier Méditerranée ou même de « quartier derrière la gare ». Comme de nombreux faubourgs en France, il est devenu un espace urbain revalorisé (créatif, végétalisé), clairement identifié dans la ville par les habitants et les touristes. Sa visibilité s’appuie, d’une part, sur une vitalité artistique permanente autour de l’art urbain (street art) (Rieucau, 2021), d’autre part, sur le micro-fleurissement des façades.

carte localisation faubourg méditerranée

Document 1. Localisation du faubourg Méditerranée à Montpellier et des lieux cités dans l'article.

 

Montpellier constitue un des lieux du street art en France (lettrages géants, graffes des berges du Verdanson, collages et graffes des quartiers de l’Écusson et des Beaux-Arts), à l’instar de la ville de Nantes et son circuit « Nantes street art and graffiti ». À Paris, deux quartiers concentrent particulièrement l’art urbain de rue, celui de Belleville (rues Saint Marthe et Denoyez, voir encadré 1), et celui de la Butte-aux-Cailles.

 
Encadré 1. Un autre faubourg spécialisé dans l’art de rue, Belleville à Paris

Le quartier de Belleville, à Paris, connait une première rénovation urbaine d’îlots insalubres, en 1951. Une deuxième phase de rénovation dite « douce » ou réhabilitation, intervient dans la décennie 1980-1990, au cours de laquelle même les ateliers d’artistes sont réhabilités. La Mairie de Paris et l’association La Bellevilleuse (fondée en 1989), collaborent lors de cette phase. Aujourd’hui, les acteurs de ce quartier, suivis et accompagnés par l’Équipe municipale de Développement local, déploient deux rues emblématiques pour l’art urbain. La rue Marthe, bordée d’ateliers d’artistes et de restaurants, attire les touristes. La rue Denoyez, dite la « rue des graffitis », est connue pour une importante présence du street art, depuis les années 1990. Elle retient l’attention grâce à son mur coulissant, d’expression libre, qui constitue le rez-de-chaussée d’une crèche municipale.


 

Les créateurs et leur réponse artistique (Guyot, Guinard, 2021) donnent une nouvelle singularité au faubourg Méditerranée. Une fresque en trompe-l’œil a été initiée par la municipalité (Place Jaumes), puis ensuite nettoyée et régulièrement protégée, par le mouvement associatif local, des dégradations et des tags. Plus tard, des artistes de rue et des colleurs ont investi les surfaces murales du quartier. Des propriétaires de rideaux métalliques de commerces, de garages privatifs, de certains murs d’habitation, ont passé commande d’œuvres payantes, réalisées à la bombe aérosol. Enfin, des promoteurs immobiliers, sur les murs de leurs immeubles, ont fait réaliser des fresques à des artistes de rue. La forte présence de la nature dans la ville en fait également un quartier pionnier : attribution de permis à végétaliser municipaux, très utilisés par les habitants, « brigade verte » associative, pour l’entretien de la végétation, pergola végétale installée au-dessus d’une rue.

Ce faubourg soulève plusieurs questions de géographie urbaine contemporaine, tant sociales que culturelles. Quelles sont les mouvances, les revendications, les messages, contenus dans l’art urbain à l’œuvre sur les murs ? Pourquoi une grande majorité des représentations murales concerne seulement des figures féminines, en excluant largement les seniors ? S’agit-il d’une enclave de contre-culture, à l’instar du quartier Christiania à Copenhague (Girault, 2014) ou bien d’un quartier inclusif, participant d’une urbanité alternative (présence de créateurs, d’artistes), tel le Jardin Pernety, la Butte-aux-Cailles ou encore le quartier de Belleville à Paris ?

Dans un premier temps, nous aborderons les étapes de la formation de ce faubourg. Un deuxième développement traitera de l’art urbain, comme élément de revalorisation du quartier. Enfin, un troisième mouvement tentera d’établir les relations entre végétalisation et lien social.

1. Un faubourg alternatif

Pour comprendre la complexité du rôle des créateurs et des artistes, à l’origine de la revalorisation de ce faubourg, une recherche de type qualitatif, participative et immersive, par micro-observations, entretiens, prise de photographies, a été nécessaire.

1.1. Micro-observations et entrée photographique

Les artistes de rue (street artists), usant de la bombe aérosol ou du pinceau, réalisent des motifs artistiques figuratifs ou abstraits. Les graffeurs exécutent des graffes, dans des emplacements où ils sont illégaux, impossibles à repeindre par les services municipaux du nettoyage mural ou difficiles à effacer par les propriétaires. Cette étude prend le parti, pour chaque œuvre photographiée, de donner les noms d’artiste de ces plasticiens.

Les observations ont été menées entre mars et août 2021, à la fois en période de confinement, lors de la pandémie de covid 19, mais également hors confinement. L’investigation s’appuie sur une immersion du chercheur dans le faubourg, au moyen d’une déambulation régulière, dans les rues, au cours de ces six mois.

Les enquêtes de terrain se sont appuyées sur des entretiens semi-directifs, avec une vingtaine de personnes-ressources, dont une institutrice de l’école Jules Simon, un photographe professionnel, propriétaire d’hébergements Airbnb, des artistes de rue professionnels, la responsable de la brigade verte d’entretien du fleurissement. Une quarantaine de passants composés d’habitants du faubourg, de visiteurs montpelliérains, de touristes français et internationaux, ont été abordés de manière aléatoire. L’entrée photographique a été privilégiée. Les prises de vue de cette étude, toutes réalisées à Montpellier, sont datées et localisées dans l’espace. La frontalité des clichés, sans premier plan, est un parti pris. Sur les clichés, les citadins sont mis volontairement en altérité, pour favoriser les seuls modes d’expression et de représentation du street art.

À ces enquêtes dans le Faubourg Méditerranée, sur les mêmes thématiques, se sont ajoutés, au cours de la semaine du 6 au 12 septembre 2021, un travail de terrain dans le quartier parisien de Belleville, puis un autre dans celui de la Buttes-aux-Cailles, du 27 octobre au 2 novembre 2021. Ainsi, tout au long de cette étude, des comparaisons sont réalisées entre ces quartiers parisiens et le faubourg montpelliérain.

1.2. Jusque dans les années 1995, un quartier populaire et déshérité

Le faubourg Méditerranée constitue une enclave urbaine, ceinturée dans sa partie sud et nord-ouest par deux lignes de tramway. Il est situé à l’écart de deux grandes voies de circulation routière de la ville de Montpellier : l'avenue du Pont Juvénal au nord et la rue du Pont de Lattes au sud. Il comporte également de nombreuses voies sans issue. Ce faubourg se compose d’une quinzaine de rues étroites, dans lesquelles la circulation automobile est malaisée. Elles portent principalement des noms de villes méditerranéennes étrangères (Tarragone, Barcelone) et de régions françaises (Lorraine, Alsace). La rue de la Méditerranée parcourt l’ensemble du quartier et concentre la majorité des commerces et ateliers de création artistique.

Jusqu’au milieu des années 1990, ce faubourg constitue un espace populaire et délaissé. Il se compose d’une majorité de rues déshéritées, aux habitations occupées par des populations précaires, maghrébines et gitanes. Il concentre des prostituées, des toxicomanes, des dealers, des squatteurs. Des propriétaires peu scrupuleux (« marchands de sommeil »), scindent l’intérieur de vieilles constructions insalubres (immeubles, maisons), en micro-studios, loués à des étudiants défavorisés.

Progressivement, à partir de cette période, des populations de retraités modestes acquièrent des maisons basses, à deux étages (document 2), initialement édifiées à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle, par des ouvriers d’une usine à gaz proche, devenue ensuite une propriété de Gaz de France. L’installation d’une caméra de surveillance, sur l’unique place du faubourg (place Jaumes), sécurise progressivement ce lieu public qui en constitue le cœur. Puis, progressivement, les rues du quartier, peu sûres au cours de la décennie 1990-2000, le deviennent progressivement davantage.

maison basse

Document 2. Maison basse à deux étages, avec micro-fleurissement et peinture au pinceau réalisée par Aude Brouiller. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

 

1.3. Recomposition sociale à partir des années 2000

Au début de la décennie 2000-2010, un faisceau d’éléments se cumulent pour accélérer la revalorisation de ce quartier. Deux faits surtout apparaissent déterminants dans le renchérissement des prix de l’immobilier : la modernisation de la gare SNCF Montpellier Saint-Roch, située à proximité, et la construction du tramway, notamment la ligne 1 en 2000 qui longe le nord du quartier et le met à deux stations de la place de la Comédie, et la ligne 4 en 2012 qui le désenclave par le sud. Au cours de cette décennie, la SERM (Société d’Équipement de la région de Montpellier) acquiert des immeubles, qu’elle préempte, puis revend à des propriétaires privés, avec obligation de refaire les façades et de bloquer, pour plusieurs années, les loyers. Près de l’école publique Jules Simon, des implantations de services publics voient le jour : la Cité judiciaire en 2011 (angle de la rue de la Méditerranée et de Tarragone), puis la Maison pour tous Voltaire située dans la partie sud du quartier.

La composition sociale du faubourg se modifie. Les populations maghrébines pauvres délaissent progressivement ce quartier. Par contre, une communauté africaine francophone (Ivoiriens, Sénégalais, Guinéens, Béninois, Libanais en lien avec l’Afrique subsaharienne, etc.), installée depuis les années 1990, renforce son implantation, dans la partie nord-ouest. Des commerces africains : coiffeurs (style antillais, brésilien), restaurants (le Maquis, document 3), commerces d’alimentation (produits d’Afrique de l’Ouest), traiteur africain, traiteur antillo-guyanais bordent, en 2021, le haut de la rue de la Méditerranée. Autour de ces établissements, l’affirmation ethnique africaine se traduit par des œuvres d’art collées ou peintes sur les murs, représentant des figures féminines (document 4), et masculines (document 5).

restaurant

Document 3. Peinture réalisée par Bella Bah, sur le rideau métallique du Maquis, restaurant d’Afrique de l’Ouest, rue de la Méditerranée. L’établissement propose des spécialités de l’Afrique subsaharienne, des burgers à la viande charolaise, et de la cuisine végane ((Le véganisme est la traduction en français de l’anglais veganism. La Commission d’enrichissement de la langue française recommande l’expression végétalisme intégral. Comme de nombreux termes issus de l’anglais, la création d’un terme dans la langue française, par les autorités linguistiques, puis son adoption par les Français et les autres francophones, ne sont ni immédiates ni assurées. Ce mode de vie exclut la consommation de produits d’origine animale.))Cliché : Jean Rieucau, 2021.

femme noire collage

Document 4. Collage réalisé par Myriam (Mhiz.art), figurant, selon l’artiste, une femme d’Afrique de l’Ouest, rue de la Méditerranée. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

tete d'un noir

Document 5. Œuvre au pochoir, réalisée sur un portail rue Pralon par Ose, et figurant un homme rwandais, mécanicien à Kigali. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

1.4. Revalorisation et gentrification urbaines, à partir des années 2015

Un processus de gentrification se met en place. Le quartier est de moins en moins populaire. Le tissu social se recompose. Des habitants de la classe d’âge 35-45 ans (chercheurs, enseignants-chercheurs, professionnels de santé, artistes), des étudiants, s’installent dans le faubourg. Les emplois évoluent. De nouveaux acteurs privés ou « gentrifieurs » (Gravereau, 2013) s’installent. Il s’agit d’agents immobiliers, d’avocats, de communicants. D’autres professions s’établissent également : studios de photographie, ateliers d’artistes, ateliers de création graphique, producteur de génériques de films, couturières, atelier d’art ménager, friperie, luthier, créateur de vêtements anciens, brocanteur, ateliers de loisirs créatifs et d’immersion culturelle. Cette enclave urbaine attire également certaines professions de santé, spécialisées dans certaines médecines douces : sophrologie, ostéopathie, hypnothérapie, ainsi que dans la psychothérapie. Des coiffeurs-barbiers, des coiffeurs, des tatoueurs, des épilateurs ponctuent également la rue Méditerranée.

Des immeubles contemporains, de deux à trois étages, équipés de garages privatifs souterrains, construits aux dépens de friches végétales (une ancienne usine à gaz) (document 6), et l’ancienne parfumerie Monternier, voient le jour dans la partie est de la rue de la Méditerranée. De nouvelles professions s’installent dans ces immeubles récents : cabinets d’avocats, d’architectes, agences de communication.

La place Jaumes (document 7) forme aujourd’hui le lieu central du faubourg. Elle apparaît tel le principal lieu de sociabilité : fresque murale en trompe-l’œil, représentant des personnes du quartier, micro-fleurissement, racks à vélo, arbre à livres (livres échangés sur l’espace public) attirant les rencontres, favorisant les échanges oraux ; bancs publics, épicerie fine, bar à bière, restaurant de sushis.

Friche végétale

Document 6. Immeubles récents, bâtis en 2018, sur l’ancienne friche végétale située sur le terrain de l’usine à gaz, rue de Barcelone. Cliché : Jean Rieucau, 2021

 

Place François Jaumes Montpellier

Document 7. La place François Jaumes, principal lieu de sociabilité du faubourg Méditerranée. Renaturation, racks à vélo, arbre à livres et fresque en trompe-l’œil, à l’arrière-plan, réalisée par le couple d’artistes dit Mad’ Art. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

 

2. Le faubourg Méditerranée, une scène artistique murale

L’originalité de ce faubourg, ce qui fonde son attraction touristique locale et internationale, réside principalement dans le street art, dont les œuvres couvrent les murs.

2.1. Le faubourg Méditerranée, lieu reconnu du street art

 
Encadré 2. L’art urbain

L’art urbain est la source à la fois de l’esthétisation de l’espace public, d’une artialisation de la ville et, tout autant, d’une transgression (Rieucau, 2021). Pour certains auteurs, il s’agit d’un piratage, d’un irrespect de l’espace commun, que perçoivent certains citadins (Gzeley Nicolas, Laugero-Lasserre, Lemoine, Pujadas, 2019). Cet art est spontané, éphémère et illicite. L’extrême diversité des formes du street art rend impossible toute tentative de catégorisation (ibid.). Il recouvre un nombre quasi illimité de techniques et de modes d’expression : muralisme mexicain, latrinolia (inscription dans les toilettes publiques), pochoir, sculpture, objet customisé, graffiti, fresque, lettrage, collage (street collage), autocollant (sticker), mosaïque (sur les murs, sur le bitume), marquage au sol, dessin à la craie, tag (signature en forme d’entrelacs).

Les collages, par leur caractère peu durable, sont tolérés et ne sont pas verbalisés, en tout cas dans certaines communes françaises. Ils apparaissent rassurants pour nombre de résidents urbains. Par contre, graffes et graffitis sont perçus par les équipes municipales, en raison des difficultés techniques à les effacer, et par nombre de citadins, comme un facteur d’insécurité (Vaslin, 2018).


 

Plusieurs initiatives artistiques se sont succédées dans ce faubourg. La municipalité réalise une grande fresque en trompe-l’œil sur la place Jaumes, qui donne une visibilité à ce quartier. Puis, le point de départ de l’art urbain spontané, sous la férule de l’association Sous le béton, l’Image, fut un mur de 35 m de long sur 5 m de haut, situé le long d’une friche végétale, rue de Barcelone, sur un terrain appartenant à EDF-GDF.

Les collages sont la forme artistique dominante. Ce quartier montpelliérain constitue, pour l’art urbain de rue, un site (spot), un lieu emblématique, une scène artistique murale, un musée d’art contemporain à ciel ouvert, pour des œuvres qui y bénéficient d’une sorte de protection et de bienveillance (associative, municipale, de la part des résidents). Des personnes privées entretiennent les réalisations faites sous la forme papier. Elles recollent les collages qui se détériorent et lavent certains murs. Cette technique murale possède une durée de vie d’un à deux ans, le soleil les dégrade fortement, davantage que la pluie. Par contre, la municipalité fait disparaître les tags sauvages, sur demande du propriétaire.

De nombreux artistes de rue montpelliérains souhaitent « passer à la rue », selon la formule entendue dans nos enquêtes, afin de peindre ou de coller sur les murs. Ce mouvement concerne tant des professionnels reconnus que des artistes amateurs. Nombre de ces street artists ne possèdent aucune culture en histoire de l’art, n’ont pas suivi de cours dans une école de dessin. Les artistes amateurs appartiennent à des classes sociales variées, exercent diverses professions. Ils se recrutent, au fil des ans, parmi des professions fortement diplômées (architecte, banquier, communicant, médecin). On compte également un directeur de théâtre, une décoratrice, une infirmière, etc. Ces professions tendent à remplacer les catégories d’artistes socialement défavorisées. L’embourgeoisement, comme à la Butte-aux-Cailles à Paris, gagne progressivement le faubourg.

Ce qui rassemble les artistes de rue réside dans le désir de s’exprimer artistiquement, de se faire remarquer sur le réseau social Instagram, par un galeriste, ou bien par un futur commanditaire privé. L’Éducation nationale, en mettant des artistes de rue en résidence, dans l’ensemble du pays, s’associe à ce mouvement artistique. L’école Jules Simon procède à ses propres installations de collages, représentant les élèves photographiés par niveaux de classe (document 8).

école jules simon

Document 8. Scène de collage illégal, mais toléré durant quelques jours par la municipalité, d’œuvres de l’artiste yéménite Mourad Subay (à droite, actionnant un rouleau) et installation légale de photographies d’enfants (à gauche) par les professeures de l’école Jules Simon. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

 

En 2021, l’ensemble du faubourg est parcouru d’une effervescence artistique permanente. Elle se traduit par une course aux murs, aux rideaux métalliques des commerces, des restaurants, des garages à automobiles (document 9) afin d’y réaliser des œuvres murales. Ce mouvement s’accompagne d’une recherche de vastes ateliers, pour stocker le matériel nécessaire à la réalisation de ces peintures. Les street artists bénéficient également de commandes, de la part de promoteurs immobiliers, bâtisseurs d’immeubles récents (document 10).

femme de dos

Document 9. Commande d’une œuvre peinte, réalisée par Arkane, sur le rideau métallique d’un garage à automobile, rue de Lorraine. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

 

commande sur ex friche

Document 10. Peinture commandée par un promoteur immobilier, sur la face nord d’un immeuble de la rue de la Méditerranée. Elle a été réalisée en 2018, par Al Sticking, et représente un petit allumeur de réverbère. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

 

2.2. Diversité des messages de l’art urbain

Le street art (collages et peintures), omniprésent sur les murs du faubourg, traduit des revendications, correspond à des militances, et véhicule de nombreux messages. Le faubourg Méditerranée constitue un quartier alternatif, militant, de liberté, libertaire par certains aspects.

Le décryptage des œuvres murales fait apparaître des questions de genre, de féminisme, d’écoféminisme, d’anti-capitalisme (document 11), d’ethnicité, de souffrance dues aux guerres contemporaines (guerre civile au Yémen), de prise en compte de la séniorité. Certains collages représentant des ex-voto relèvent même du sacré. Si une petite communauté gay réside dans le quartier, les questions d’orientations sexuelles ne sont pas mises en avant sur les murs, à l’exception de l’annonce éphémère d’un mariage lesbien, réalisée à la bombe aérosol, mais vandalisée au bout de deux jours.

against business

Document 11. Accrochage anti-capitaliste, sur une porte d’habitation, rue de Lorraine. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

 

Les figures féminines représentées dominent en nombre sur les murs du faubourg. Elles sont réalisées à la fois par des peintres et des colleurs, majoritairement masculins, et de manière croissante par des colleuses. Si ces représentation traduisent des moments heureux de la féminité (couronnes de fleurs, coiffures, etc.), certains collages abordent aussi les thématiques de la souffrance physique. Une femme, décédée depuis à l’âge de 40 ans, a fixé sur un mur, connaissant la gravité de sa maladie, un collage dans lequel, au-dessus de sous-vêtements féminins, figure une cicatrice sur le ventre et des aiguilles en lien avec l’opération d’un cancer (document 12). Mais ce collage a été perçu par certains habitants comme sexualisé, provocant, et a été arraché par fragments. Après la mort de cette personne, le milieu associatif et des particuliers, afin d’entretenir sa mémoire, réparent et recollent cette œuvre murale. Les collages interrogent, passionnent les habitants et contribuent à faire vivre ce faubourg.

collage autoportrait cancer

Document 12. Collage réalisé par Marion Jaillot, figurant de manière autobiographique une femme atteinte d’un cancer, représentée en sous-vêtements, laissant paraître une cicatrice ventrale. Œuvre incomprise et arrachée par certains habitants, puis réparée et recollée par d’autres, rue Laffite. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

"jeann d'arc"

Document 13. Peinture d’une représentation de Jeanne d’Arc, à l’angle des rues de la Méditerranée et de l’Aire, par Primal. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

D’autres œuvres murales peintes, représentant des femmes, sont difficiles à interpréter. Le portrait d’une femme « médiévale » (document 13), de grande taille, commandé et rémunéré à l’artiste par le propriétaire de l’habitation, est censé représenter, avec beaucoup de liberté artistique, Jeanne d’Arc (coiffure, épaulettes, lys royaux). Cette œuvre peinte déroute certains habitants, par l’aspect décharné de ses avant-bras et de son visage. Cette figure de la féminité, très originale, conserve toujours ses mystères et continue à interpeller les passants. Elle est conservée intacte, depuis plusieurs années.

Le street art, comme dans l’ensemble des villes françaises, pose également la question de l’art face aux générations. En adéquation avec formule entendue dans le faubourg : « Les gens ne veulent pas voir les vieux », il apparaît que les aspects de la vieillesse (visages ridés, traits marqués par la vie) sont rarement figurés dans l’art urbain. Peu d’artistes de rue sont spécialisés dans le traitement de la séniorité ((Les termes seniors et séniorité viennent d’une métaphore sportive. Le senior n’est plus un junior mais pas encore un vétéran. Le terme séniorité a remplacé celui de 3e âge. Plusieurs autres termes sont utilisés dans la presse et maintenant dans les sciences sociales : les âgés, les aînés, voire pour qualifier la fin de vie : le grand âge.)) et du grand âge, à l’exception du graffeur et colleur dit Swed Oner (encadré 2), un artiste reconnu en France dans le milieu des street artists pour défendre le mélange des générations, au sein du duquel la séniorité tient une place majeure ((Il est à noter que les municipalités, dont celle de Montpellier, par leurs commandes de fresques murales en trompe-l’œil, évitent toute discrimination entre générations, et veillent à une représentation de l’intergénérationnel, de tous les âges de la vie, des enfants aux grands-parents.)).

Le street art, dans le cas précis du portrait de la dame âgée réalisé par Swed Oner (document 14), une œuvre de grande taille, pose également la question de son acceptabilité sociale. En effet, une autre femme, d’un grand âge, résidente du faubourg, ouvrant tous les matins ses fenêtres, face à cette œuvre murale, bien que la féminité et la séniorité y soient honorés, s’est plainte de son côté intrusif et permanent.

 
Encadré 2. Swed Oner, peindre l’âge et la marge sur les murs

Cet artiste, spécialisé dans la représentation des figures de seniors, élargit depuis peu sa palette de représentations à la prise en compte de personnes très défavorisées, itinérantes, en situation de mise en l’écart de la société. Il s’agit de populations souvent occultées par l’art urbain, qualifiées par certains géographes « d’indésirables » pour dénoncer le sort qui leur est réservé (Estebanez et Raad, 2016). Dans cette thématique picturale, Swed Oner réalise des collages, sur les murs des rues proches du Boulevard Rochechouart, dans le 9e arrondissement de Paris, qui représentent des sans-abri, des sans domicile fixe ou sans logis, des propriétaires de chiens à la rue (Grésillon et al., 2016), des migrants, des réfugiés pour certains, munis d’une pancarte signalant leur pays d’origine. Dans l’Uzège, où il réside, il a également représenté des personnes appartenant au mouvement des Gilets jaunes.

La majorité des personnes représentées par cet artiste sont des seniors. Il photographie ses modèles, puis il réalise, selon une technique mixte, mêlant la peinture au pinceau et la bombe aérosol, un portrait mural gratuit. Enfin, pour « gagner sa vie », si l’homme ou la femme en expriment la demande, il réalise un portrait sur une toile dans son atelier. Il a réalisé, dans le faubourg Méditerranée, le portrait d’une dame âgée, une Tahitienne d’origine chinoise, de manière figurative et hyperréaliste, qui a nécessité trois jours de travail. Ce grand portrait a été exécuté, après demande d’autorisation au propriétaire de la maison. Swed Oner l'a positionné, à l’entrée des rues de l’Aire et de Lorraine (document 14), face à l’œuvre, de plus grande dimension, peinte par un autre artiste, Arkane, qui figure le visage d’une jeune femme.


 

portraits géants

Document 14. L’œuvre réalisée par Swed Oner peint le grand âge (à droite), celle faite par Arkane représente la jeunesse (à gauche), à l’angle des rues de l’Aire et de Lorraine. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

 

3. Micro-fleurissement et lien social

Si l’art urbain dérange certains habitants du faubourg, par contre, le micro-fleurissement fait l’unanimité des résidents. La Direction Paysage et Biodiversité de la ville de Montpellier, l’association Mare Nostrum, et la structure associative Huerta Libre sont les organismes chargés de la mise en œuvre du projet de micro-fleurissement du faubourg Méditerranée.

En 2013 émane des habitants, auprès de la municipalité, une demande de fleurissement du faubourg. Des enquêtes auprès des résidents sont effectuées par des étudiants, dans quinze rues, sous la coordination des deux associations citées ci-avant. De ces investigations, conduites entre 2013 et 2015, ressortent dix rues, recensées comme « partantes » pour le projet de micro-fleurissement, et 85 adresses de particuliers, favorables à la végétalisation, sont collectées.

Les actions de renaturation s’effectuent au moyen de micro-implantations florales, par incision du bitume, jusqu’à 30 centimètres de profondeur (trous réalisés au pied des habitations et au « pied d’arbres »), après vérification du sous-sol, par les services techniques de la Mairie de Montpellier. En 2015, 118 trous de 20 x 30 cm, sur 30 cm de profondeur, sont réalisés, après dépôt auprès de la municipalité d’un permis à végétaliser individuel. La municipalité fournit les plantes et le terreau.

La biodiversité des espèces implantées, adaptées au climat méditerranéen, repose principalement sur le jasmin étoilé, la clématite, le chèvrefeuille, le rosier de Banks, la passiflore. Elles secrètent un nectar pour les pollinisateurs et produisent des fruits pour les insectes et les oiseaux. Le succès de cette végétalisation fait de ce faubourg un espace pionnier pour l’ensemble de la ville, ce qui encourage la municipalité à créer ensuite, dans ce faubourg, un rucher, dit aussi « hôtel » pour abeilles et insectes.

>>> Sur la renaturation urbaine, lire aussi : Amélie Deschamps, « Aménager la ville par le jardinage : la végétalisation participative de Lyon », Géoconfluences, juin 2019.

La renaturation du quartier, au moyen d’un micro-fleurissement, fait consensus auprès des résidents et contribue à créer du lien social. Certains habitants mettent en avant le slogan « le fleurissement rend les murs plus aimables ». Une relation semble s’établir entre l’enrichissement de la biodiversité et la citoyenneté du faubourg. La « brigade verte » de l’association Mare Nostrum mobilise les volontaires pour tailler, élaguer, et évacuer les végétaux morts et fanés. Depuis 2015, les actions de fleurissement favorisent la mise en place d’une vie de quartier dont les apéritifs de voisins. Une signalétique mobile, confectionnée par les résidents, portant la formule « attention, enfants en liberté », permet de sécuriser certaines rues face à la circulation automobile (document 15). Un projet dit de « zone de partage », favorisant, par ordre décroissant, les piétons, les vélos, enfin les automobiles (vitesse limitée à 20 km/heure contre 30 km/heure dans le reste de la ville), est à l’étude pour l’ensemble de Montpellier.

Enfin, la lutte contre les déjections canines en appelle aux résidents pour améliorer la propreté du quartier. Elle s’effectue par une opération publique de sensibilisation, au moyen d’un marquage au sol de formules telles que : « sois pas chien » ou « trottoir pas crottoir » (document 16).

attention enfants en liberté

Document 15. Signalétique mobile et pergola végétale, rue de Lorraine. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

trottoirs pas crottoirs

Document 16. Marquage au sol dénonçant les déjections canines. Cliché : Jean Rieucau, 2021.

Conclusion

Le faubourg Méditerranée, à Montpellier, en cours de gentrification, est un lieu résidentiel pour des populations aisées et le siège de créateurs artistiques, tout en conservant des aspects populaires. Le binôme art urbain et micro-fleurissement le spécifie et lui confère une nouvelle visibilité. Le street art contemporain y mobilise et attire des artistes de rue, bien au-delà de la ville. Le fleurissement généralisé fait l’unanimité des résidents, davantage que les œuvres murales de l’art urbain, jugées parfois intrusives et transgressives par certains habitants, ce qui pose la question de son acceptation sociale.

Pour certains citadins du quartier, en quête de points d’appui territoriaux quotidiens, les collages constituent des objets artistiques éphémères, les peintures murales de grandes taille, des éléments de marquage spatial plus pérennes. Enfin, d’une part, les dénominations des enseignes commerciales les plus durables (bar, restaurants, magasins) et d’autre part l’odonymie, constituent des repères spatiaux indispensables, même à l’ère du positionnement par satellite de poche.

Le street art et la spectacularisation des espaces publics qu’il occasionne, fait l’objet, à Paris, et dans certaines villes françaises (Blanchard et Talamoni, 2018), dont Montpellier, d’une mise en tourisme. Celle-ci est exploitée par l’Office de Tourisme local, qui propose un parcours touristique dans le faubourg, pour découvrir et comprendre les œuvres murales. Une association privée d’artistes de rue, Line Up, organise également des visites spécialisées, payantes, autour de l’art urbain. Un guide indépendant y propose également un circuit du street art, en vélo et en langue anglaise. La ressource touristique qu’offrent les représentations artistiques murales fonde aussi un tourisme expérientiel. Il est proposé par la plateforme en ligne Airbnb. Certains artistes-résidents, par le service « Airbnb expérience », offrent un hébergement, un repas, une initiation au street art et à la photographie.

Au niveau collectif, ce quartier attire l’organisation d’activités ludiques : des enterrements de vie de jeune fille et de vie de garçon, des stages d’intégration des membres des grandes écoles, des courses aux trésors des écoles primaires des autres quartiers de la ville. Au plan individuel, en dehors des visites touristiques organisées et tarifées, quelle que soit la saison, les rues sont arpentées par des photographes, des curieux, qui recherchent les œuvres murales nouvelles, fraîchement réalisées, avant leur dégradation par le soleil (collages).

Enfin, le faubourg Méditerranée, par son caractère unique dans la ville, fonctionne tel un petit laboratoire d’études urbaines. Des écoles d’architecture, de photographie, des centres de recherche : CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), des écoles de dessin, l’utilisent comme objet d’étude avec leurs étudiants.


Bibliographie

Ressources complémentaires

Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : Enclave urbaine | Faubourg | Gentrification | Marginalité | Mise en tourisme | Représentation.

 

L'auteur tient à remercier
L’artiste de rue, dit Swed Oner, dont l’atelier et la galerie d’exposition sont situés à Uzès (Gard).
Françoise David-Laget et Philippe Laget, un couple militant et activiste artistique, créateur de Sous le Béton l’Image et initiateur de l’art de rue dans le faubourg Méditerranée.
L’association Mare Nostrum, à l’origine du micro-fleurissement des façades du faubourg.

 

Jean RIEUCAU
Professeur émérite de géographie, Université Lyon 2. Administrateur de Tourisme Sans Frontières

 

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Jean Rieucau, « Le faubourg Méditerranée, enclave urbaine alternative à Montpellier, fleurissement et art urbain », Géoconfluences, février 2022.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/inegalites/articles/art-urbain-montpellier

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