Introduction : une géographie des inégalités

Publié le 21/06/2021
Auteur(s) : Jean-Benoît Bouron, agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences - DGESCO, ENS de Lyon.
Yves-François Le Lay, professeur des universités en géographie - École normale supérieure de Lyon

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Nous avons le plaisir de vous présenter ce nouveau dossier de Géoconfluences, en projet depuis de nombreuses années, abordant la question des inégalités de développement et des contrastes de richesse et de pauvreté.

Les programmes scolaires sont traversés par ces questions. Dans certains cas, elles sont abordées directement : dans toute l’année de cinquième, en quatrième dans l’inégale intégration à la mondialisation et dans l’inégal accès à la mobilité internationale, ou en troisième à travers la façon dont l’aménagement est une réponse aux inégalités. Le développement apparaît explicitement dans le programme de seconde, où les inégalités sont aussi inévitablement étudiées dans le chapitre conclusif sur l’Afrique australe. Dans certains programmes, la question des inégalités de développement et de richesse apparaît de façon indirecte : dans « les lieux où j’habite » et « se loger, travailler, se cultiver, avoir des loisirs en France » (CM1), et plus généralement dans l’« habiter » en sixième. En première, les métropoles sont « inégales », et l’étude conclusive sur la Chine conduit à réfléchir sur l’émergence économique en régime totalitaire. Les inégalités de richesse, prévues initialement dans la première version du programme de spécialité « histoire, géographie, géopolitique, sciences politiques » en terminale, ont finalement été remplacées par le patrimoine, mais elles peuvent apparaître à travers le thème consacré aux questions environnementales.

D’après un rapport de 2021, un basculement mondial s’est produit autour de 1980, dans le rapport entre d’un côté, les inégalités entre pays, et de l’autre, les inégalités internes aux pays. Du XIXe siècle à 1980, les premières l’emportaient de façon croissante sur les secondes : les pays riches creusaient l’écart avec les autres, tandis que dans chaque pays, les inégalités étaient amoindries, soit en raison de l’existence de mécanismes de redistribution, soit en raison d’une pauvreté généralisée dans les pays les plus en difficulté. Après 1980, d’après ce rapport, la situation s’inverse : les inégalités entre pays reculent (relativement), probablement par ralentissement relatif des économies du « nord » et par rattrapage d’un nombre croissant de pays du « sud », les « émergents ». Les termes même « nord » et « sud » datent de 1980 (Brandt, 1980, cité par Capdepuy, 2007). Les inégalités à l’intérieur du pays, elles, ne cessent de s’accroître : les très riches captent une part croissante de la richesse et du patrimoine mondiaux, les classes moyennes des pays émergents creusent l’écart avec les classes populaires, la très grande pauvreté continue d’exister même dans les États les plus riches.

Le terme de « développement », quant à lui, a reculé sous la plume des géographes d’aujourd’hui, en tout cas à l’échelle mondiale. Des exemples sont nombreux de travaux sur le développement à l’échelon local, mais à l’échelle mondiale le terme semble avoir cédé le pas face au phénomène d’émergence, c’est-à-dire un processus sélectif, guidé par les marchés. Si le développement était le fait des États et comportait l’idée d’une planification, l’émergence est un terme qui vient du monde de la finance (marchés émergents), laquelle a fait volontiers l’économie de l’environnement... La prise en considération des crises environnementales, quel que soit leur nom (changement global, anthropocène…) a débouché sur l’impératif du développement durable. Inscrite dans la loi, incontournable dans les programmes scolaires de 2004 à 2015 voire à 2019, l’éducation au développement durable a temporairement relié la question environnementale à celle des inégalités sociales. Mais progressivement, la dimension environnementale a pris le pas, le développement durable s’est heurté à la notion d’urgence, en distinguant de plus en plus urgence écologique, ou climatique, d’un côté, et urgence sociale de l’autre. Dans les programmes du lycée mis en œuvre à partir de 2019, le concept de transition, autre grande notion englobante, remplace le développement durable en seconde, avec une dimension environnementale (transition écologique), mais pas uniquement. Chez les universitaires, il faut chercher du côté de la political ecology et de la justice environnementale pour retrouver le lien entre environnement et social.

Ce dossier est également l’occasion de prendre du recul sur la manière dont les situations d’inégalités sont décrites. Les géographies dites radicale et critique peuvent y aider, par exemple en voyant dans le développement un « canular cruel » (Hache, 2011, p. 128). Directement ou par l’intermédiaire d’organisations internationales (Fonds Monétaire International et Banque mondiale en tête), les pays riches ont transféré aux pays pauvres de l’argent, des savoirs et des techniques, laissant penser que le développement réduirait l’écart entre les modes de vie. Or les limites de la planète et de la croissance sont telles qu’un nivellement des systèmes socio-économiques par le haut est impossible. Et les pays des « Nords » ne semblent guère décidés à réduire leur niveau de vie. En revanche, par ce transfert de capitaux en tout genre, ils s’assurent de l’ouverture et de la stabilité des marchés, de l’accès aux ressources (extractivisme), de débouchés pour leurs déchets

Les deux mots richesse et pauvreté sont importants car les inégalités de revenu sont relatives : c’est parce qu’il y a des riches qu’il y a des pauvres, et inversement. Il nous a semblé primordial de redonner une place à la géographie de la pauvreté, dont la présence sur Géoconfluences était jusqu’à présent dispersée dans des dossiers variés, mais aussi de faire une place à la géographie de la richesse, voire des riches : ces deux facettes des inégalités se complètent et se répondent. Les notions de pauvreté, d’équité et de rareté méritent d’ailleurs d’être croisées. La rareté d’une ressource est-elle cruellement vécue lorsque cette ressource est équitablement répartie ? La rareté de ressources peut être source de misère, mais non de pauvreté tant que ces ressources sont accessibles pour tous. « À la différence de la misère, qui est insuffisance de ressources nécessaires pour vivre, la pauvreté est par essence relative » (Gorz, 1977, p. 59-60). La pauvreté procède de l’accaparement des ressources, de la réservation de l’accès et de la distinction de la consommation. Ainsi, la pauvreté dans les pays riches ne s’explique pas par l’insuffisance des productions, mais par la production de richesses rares qui sont réservées aux riches.

La circulation de la richesse permet de comprendre la mondialisation : l’article sur la géographie des jeux d’argent dans le monde (lire), celui sur le réseau Swift (lire) ou celui sur les quartiers de l'élite à Monterrey (lire) en sont de bons exemples. Des liens se tissent entre les textes sur la richesse et ceux sur la pauvreté : les effets de la financiarisation du monde se font sentir jusque dans la question de la pauvreté énergétique en Espagne (lire). La difficulté à se chauffer correctement a explosé après la dépression financière qui a frappé très durement l’Espagne à partir de 2008 ; cette dépression est la conséquence directe de la crise financière des subprimes qui a éclaté cette année-là aux États-Unis. Notre dossier vise aussi à montrer des situations dans lesquelles les oppositions entre richesse et pauvreté sont moins contrastées. L’analyse d’un faubourg de Montpellier en cours de gentrification montre que, à ce stade au moins du processus, les classes populaires n’ont pas été évincées du quartier, et la location d’appartements sur Airbnb n’a pas encore chassé les habitants historiques (lire).

Les inégalités, mot-clé et charnière du titre de ce dossier, sont donc principalement abordées ici sous l’angle économique. Ce n’est pas pour autant fermer la porte à l’étude des inégalités au sens large, étant entendu que les inégalités économiques sont très souvent reliées à d’autres inégalités, voire à des formes variées de domination : de genre ou d’assignation raciale ou ethnique, ou encore spatiale, par exemple. Les approches intersectionnelles ont donc toute leur place dans ce dossier qui sera alimenté à l’avenir par de nouveaux articles.

NB. Cette introduction, initialement rédigée en janvier 2022, sera complétée au fil des ajouts de nouveaux articles.

 


Références citées
  • Brandt Willy (dir.), 1980. Nord-Sud: un programme de survie. Rapport de la Commission indépendante sur les problèmes de développement international. Paris, Gallimard, 535 p.
  • Capdepuy Vincent, 2007, « La limite Nord / Sud », Mappemonde, n° 88.
  • Chancel Lucas (dir.), Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, 2021, Rapport sur les inégalités mondiales 2022, Word Inequality Lab, décembre 2021.
  • Gorz André, 1977, Écologie et liberté, Paris, Galilée, 114 p.
  • Hache Émilie, 2011, Ce à quoi nous tenons. Propositions pour une écologie pragmatique, Paris, La découverte, 247 p.

 

 

 

Jean-Benoît BOURON
Responsable éditorial de Géoconfluences

Yves-François LE LAY
Responsable scientifique de Géoconfluences

 

Dernière modification : mai 2022.

Pour citer cet article :

Jean-Benoît Bouron et Yves-François Le Lay, « Introduction : une géographie des inégalités », introduction du dossier Développement, inégalités, richesse et pauvretéGéoconfluences, février 2022.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/inegalites/intro

Pour citer cet article :  

Jean-Benoît Bouron et Yves-François Le Lay, « Introduction : une géographie des inégalités », Géoconfluences, juin 2021.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/inegalites/intro

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