Introduction : peut-on encore faire une géographie des ressources ?

Publié le 26/06/2022
Auteur(s) : Jean-Benoît Bouron, agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences - DGESCO, ENS de Lyon.
Yves-François Le Lay, professeur des universités en géographie - École normale supérieure de Lyon
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Ce nouveau dossier, publié en juin 2022 et alimenté ensuite au fil de l’eau, vise à explorer les rapports entre les sociétés humaines et les ressources dites « naturelles » : minerais, métaux, terres rares, hydrocarbures, eau, énergies fossiles ou renouvelables, sables et roches, terres arables ; tout ce que la technique peut transformer en richesse. La composante matérielle des ressources ne saurait être négligée. Malgré la valorisation de l’immatériel, la « dématérialisation » des économies n’est qu’apparente. L’écriture, la mise à disposition et la lecture de ce bref texte au format numérique recourent à la matérialité. La mondialisation elle-même est tributaire des énergies et des matières premières, qui sont recherchées de plus en plus loin et de plus en plus profond, au risque des environnements locaux et des communautés voisines. La géographie ne s’y trompe pas, qui a renouvelé considérablement son intérêt à leur égard.

L’étude des ressources en géographie, énergétiques et minières notamment, a longtemps symbolisé les plans à tiroirs et les nomenclatures d’une discipline ennuyeuse, fastidieuse, la « géographie des professeurs » décriée par Yves Lacoste (1976), dans laquelle on apprenait les volumes de production de charbon, de minerai de fer, d’acier… des pays étudiés. Pourtant, à cette époque révolue autant qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, qu’est-ce qui sert, d’abord, à faire la guerre, et surtout qu’est-ce qui en fournit le prétexte et le carburant, sinon le pétrole, l’eau, les minerais, les terres rares ? Il y a bien une géographie à écrire de la façon dont les ressources sont au centre de jeux d’acteurs mondiaux, de jeux de pouvoir, de puissances, de luttes d’influence, qui débouchent sur des confits économiques, diplomatiques, et parfois sur des guerres.

Les lieux de production, de transformation et de consommation ne se superposent pas, ce qui implique une mise en circulation des matières et des énergies. Leurs flux révèlent des relations de domination. L’extractivisme désigne ainsi une manière inéquitable de tirer profit de l’exportation de matières qui ne sont pas transformées et consommées là où elles ont été extraites. De même, l’accaparement des terres suscite la controverse lorsque des investisseurs étrangers prennent le contrôle de terres (notamment agricoles), parfois sur une grande superficie, et confinent ainsi dans une position subalterne les habitants privés d’une partie de leurs ressources.

Il n’y a pas de ressource en soi. Ce sont les savoirs, les savoir-faire et les pratiques qui convertissent la matière en ressource. Compte tenu de la dimension profondément sociale de cette thématique, puisqu’il n’y a de ressource que dans une société, dans un système technique, dans une culture et à une période donnés, cette géographie ne pouvait pas être une approche exclusivement descriptive, abordant la ressource comme un donné. Elle ne pouvait être que critique, au sens problématisé du terme. Ni neutre, ni subjective, ni objective, une telle critique aspire à un monde meilleur. De manière à la fois épistémologique et sociale, la géographie critique évalue les formes établies de la connaissance et révèle au grand jour les manifestations des relations asymétriques. Dans un monde moins injuste, la géographie critique aurait besoin de concilier intégrité et engagement pour se constituer un domaine d’étude propre. Mais, à propos des ressources et de leurs enjeux, il faut bien reconnaître qu’il suffit aujourd’hui d’être factuel pour se montrer déjà critique à l’égard de l’ordre existant. Il s’agit d’éclairer notamment la compréhension des questions suivantes : quels acteurs sont en jeu ? Quels pouvoirs servent la ressource ? Quelles dominations et quels rapports de puissance son exploitation renforce-t-elle, ou au contraire remet-elle en question ? En somme : à qui profite la mine ?

On ne saurait trop insister sur les particularités des situations concrètes. Encore une fois, la possession de matières premières ne garantit pas d’en faire des ressources, dont la mise en valeur exige des moyens et des techniques qui ne sont pas toujours disponibles. Ensuite, l’exploitation des matières et des énergies ne constitue pas pour les habitants une promesse d’amélioration de leur vie quotidienne : les discussions autour de la théorie de la « malédiction des ressources naturelles » rappellent que les rentes extractives peuvent être si mal redistribuées qu’elles entretiennent la stagnation des systèmes productifs, l’autoritarisme et la corruption. Enfin, malgré les espoirs nés de l’utilisation de nouvelles matières et énergies, leur diffusion est souvent freinée significativement parce qu’elles remettent en cause les choix effectués par le passé et les dispositifs techniques qui en ont découlé, fortement ancrés dans l’espace (path dependence). L’héritage de structures socio-spatiales impose alors une manière d’inertie.

Cette géographie ne peut pas faire l’économie de l’environnement. Longtemps accessoires, renvoyées à une dernière partie sur les limites de l’exploitation de la ressource, les questions environnementales sont nécessairement au cœur du sujet. Elles sont, là encore, liées aux rapports de pouvoir entre les acteurs. On peut se demander, par exemple, dans quelle mesure les grandes ONGE ont acquis les leviers d'action et une expertise susceptibles d’infléchir, au moins partiellement, la politique de certaines firmes transnationales, et si le soin que ces dernières portent à lisser leur image peut se traduire par des réorientations plus substantielles qu’un verdissement de façade. Les termes du conflit sont souvent semblables : l’emploi et la croissance économique d’un côté, la protection de la nature et les droits sociaux ou ceux des minorités autochtones de l’autre.

Les changements environnementaux globaux invitent également à prendre du recul sur la notion de ressource elle-même. Trop souvent, l’environnement est réduit à sa valeur utilitaire et devient un champ de bataille où s’affrontent des groupes qui cherchent à y exploiter les ressources et à y déverser leurs déchets. Un tel anthropocentrisme néglige les conceptions plus biocentrées ou écocentrées. Peut-on concéder à la nature une valeur autre que celle des services qu’elle rend à l’humanité ?

 


Les articles contenus dans ce dossier :

 

 

Jean-Benoît BOURON
Responsable éditorial de Géoconfluences

Yves-François LE LAY
Responsable scientifique de Géoconfluences

 

Pour citer cet article :

Jean-Benoît Bouron et Yves-François Le Lay, « Introduction : peut-on encore faire une géographie des ressources ? », introduction du dossier Géographie critique des ressources : énergies, matières, foncierGéoconfluences, juin 2022.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/geographie-critique-des-ressources/intro

Pour citer cet article :  

Jean-Benoît Bouron et Yves-François Le Lay, « Introduction : peut-on encore faire une géographie des ressources ? », Géoconfluences, juin 2022.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/geographie-critique-des-ressources/intro