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Paix Territoriale et intégration d’une zone rouge de la violence armée en Colombie par des projets de développement : le cas du barrage d’Ituango

Publié le 24/11/2022
Auteur(s) : Marion Benassaya, docteure en géographie - université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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Le barrage d'Ituango se situe à la fois dans une marge productive du territoire colombien, et sur l'épicentre des conflits armés encore actifs récemment. Ses promoteurs s'appuient sur un argumentaire de reconstruction post-conflit et de désenclavement économique pour justifier le coût social et environnemental du projet. Toutefois, cette justification sert aussi à délégitimer l’opposition à un projet qui compromet les moyens de subsistance de populations locales marginalisées.

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Le canyon du Cauca, où se construit actuellement le barrage hydroélectrique d’Ituango, est une zone escarpée au nord du département d’Antioquia, loin des axes routiers et appauvrie par le conflit armé qui a ravagé la Colombie jusqu’en 2018 (document 1). Ces caractéristiques font correspondre la région à ce que Margarita Serje (2012) qualifie d’« autre Colombie », la portion du territoire cumulant pauvreté, enclavement vis-à-vis des infrastructures, des marchés et des services publics, et zone de non-droit où prospèrent les organisations dissidentes et criminelles, en périphérie de territoires « en paix », développés et intégrés à la mondialisation (document 2). Cette autre Colombie fait l’objet d’une représentation, autant pour ses habitants que pour les organisations de société civile et par les institutions nationales, caractérisée par l’« absence d’État », soit qu’il a été chassé par les groupes armés, soit qu’il n’a jamais été présent, contournant ces espaces à la géographie accidentée au profit de hauts plateaux plus faciles à aménager à proximité du réseau urbain. Cette représentation, qui renvoie aux concepts d’État fragile (Florez Ruiz, 2011), de marges territoriales (Prost 2004 ; Lautier 2006) et d’antimonde (Brunet, 1998 ; Chouvy 2010), est nourrie par la pénurie de services publics, l’informalité des activités et de la propriété foncière qui aggrave la vulnérabilité de populations vis-à-vis des groupes armés et l’impunité de ces derniers. Margarita Serje (ibid.) souligne toutefois que cette représentation occulte certaines formes de présence étatique, qui se manifeste à travers des politiques favorisant l’injection de capitaux privés au sein d’enclaves de développement dans le cadre de grands projets extractifs ou agro-industriels destinés à l’exportation.

carte localisation

Document 1a. Localisation du canyon du Cauca dans l'espace colombien

photo canyon

Document 1b. Vue d'Orobajo dans le municipe de Sabanalarga. Cliché : Elba Londoño Ciro, 2012, avec l'aimable autorisation de l'autrice.

Une marge

Document 2. Une marge par rapport aux espaces productifs colombiens

Or, depuis la fin des années 1990, les grands projets sont promus, dans les plans nationaux de développement, comme des leviers pour le développement économique de régions « en marge », afin de les réintégrer au dynamisme national, au détriment des groupes armés. Dans le cadre de la Paix Territoriale, qui désigne la stratégie de sortie de conflit lors des négociations de paix initiées entre la guérilla Farc et l’État colombien en 2012 (encadré 1), l’identification de « Territoires Prioritaires pour la Paix » semble relever de la même logique. Les moyens pour construire la paix se concentrent sur certains territoires au motif que la violence en Colombie, qui épargne désormais de vastes portions du pays, perdure en raison de dynamiques locales dans des régions marginalisées. Les territoires ainsi désignés polarisent les investissements pour des projets de développement dans un contexte d’accélération de la libéralisation de l’économie, supposée créer les conditions d’une stabilisation du conflit grâce au développement économique. Cette approche s’accompagne de mesures ponctuelles de protection des groupes sociaux susceptibles d’être fragilisés par l’ouverture des marchés (populations paysannes, autochtones, victimes du conflit armé) et de l’environnement. Le renforcement économique et institutionnel local résultant de ces stratégies doit permettre de construire les conditions de la reprise d’un contrôle « non armé » des territoires en posant les bases d’une paix sociale.

 
Encadré 1. La Paix Territoriale

Les négociations de paix menées à la Havane ont abouti en 2016 à un accord définissant la méthode de transition vers la paix en Colombie, la Paix Territoriale, mettant officiellement fin à 52 ans de conflit. Il est ratifié par le Haut-Commissariat pour la Paix, institution fondée en 1994 et désigné par le Président de la République pour structurer les stratégies nationales pour la paix et diriger les dialogues.

L’accord comporte cinq points prévoyant les conditions de démobilisation et de réintégration des combattants, leur participation politique, la réparation des victimes, la fin des cultures illégales et une réforme rurale intégrale (RRI). Cette dernière est définie par le Haut-Commissariat pour la Paix comme une stratégie de transformation des campagnes grâce à des outils participatifs, des réformes institutionnelles et des investissements sociaux et en infrastructure pour la réduction des discontinuités socio-spatiales et l’émergence économique du pays. Ces outils devront être mis en œuvre dans une perspective territoriale pour prendre en compte spécifiquement les périphéries les plus touchées par le conflit armé. Des territoires prioritaires (PDET) sont ainsi identifiés en fonction de quatre critères : niveau d’affectation par le conflit (intensité de la présence armée, taux de victimisation, nombre de requérants de terres), niveau d’affectation par les activités illégales (surface cultivée en coca, présence de mines illégales, réseaux de contrebande), niveau de pauvreté (selon l’indice de pauvreté multidimensionnelle), faiblesse institutionnelle (besoins identifiés de renforcement des capacités administratives et financières), Ils recouvrent 169 municipes sur les 1122 du pays (voir la carte des PDET). L’État intervient sur ces territoires en partenariat avec des ONG, les églises et le secteur entrepreneurial local, dans l’objectif de restructurer des tissus socio-économiques très dégradés par le conflit.


 

À partir du cas du barrage d’Ituango (document 3), dont la construction débute en 2011, quelques mois avant l’annonce du processus de paix et la qualification du canyon du Cauca comme Territoire Prioritaire pour la Paix, on verra que la représentation d’absence d’État permet de construire des catégories de territoires, notamment les « zones rouges », qui concentrent les dysfonctionnements, et où la nécessité de corriger ces dysfonctionnements justifie des interventions territorialisées de la part de l’État et d’acteurs privés. Or, le barrage d’Ituango donne à voir, derrière le discours sur un développement local au service de la paix, le risque de confiscation par des acteurs externes des ressources de ces territoires, alimentant de nouvelles conflictualités potentiellement violentes. Cependant, la remise en question des représentations de marginalité du territoire par des populations opposées au projet laisse entrevoir d’autres évolutions possibles de ces conflits. Le chantier aurait dû s’achever en 2021 avec une première phase de production initiée en 2018. Il prend toutefois du retard et, en 2022, le barrage n’est pas encore en opération.

vue du barrage

Document 3. Avancée du barrage en 2020. Cliché : EPM.

 

1. Le barrage d’Ituango, une contribution directe au développement local

Avec une capacité de génération de 2400 Mw, le barrage d’Ituango, construit par un partenariat public-privé engageant le département d’Antioquia, l’entreprise de services publics EPM (Empresas Publicas de Medellín) et des entreprises de construction privées, couvrira 17 % des besoins énergétiques nationaux et produira un excédent commercialisable à l’étranger. Il doit aussi contribuer au développement local dans le canyon du Cauca.

Les revenus de l’hydroélectricité pour les municipes cédant du territoire au réservoir doivent favoriser l’équipement en services publics. De plus, des mesures nécessaires à la faisabilité du projet promettent de contribuer à l’amélioration des conditions de vie pendant et après les travaux. Ainsi, pour faire face aux difficultés locales en matière d’accessibilité, de maîtrise du territoire et de sécurité, La construction du barrage implique l’injection de capital additionnel au coût de l’infrastructure principale. Il s’agit en premier lieu d’équiper la région en voies d’accès permettant le transport de matériaux et de personnels sur un site initialement uniquement accessible par pistes non pavées ou en canot (document 4). La route reliant Ituango à Medellín, précédemment impraticable en cas de pluie, est réhabilitée en 2013, faisant passer le temps de trajet de plus de quinze heures à trois heures trente. Elle est complétée en 2015 d’un tronçon connectant le barrage à l’autoroute entre l’est du département et les ports industriels de la côte Caraïbes. Ces infrastructures contribueront, selon les constructeurs ((Ces perspectives, décrites dans l’étude d’impact du barrage, sont en outre promues dans la revue d’information mensuelle « La Voz de Ituango », distribuée gratuitement par les constructeurs dans les municipes de la zone d’influence du barrage pendant les travaux.)), au désenclavement des systèmes productifs dans le canyon.

Nouveaux aménagements

Document 4. Les nouveaux aménagements liés à la construction du barrage

 

Par ailleurs, l’identification des personnes à indemniser et des équipements à remplacer sur les terres accaparées pour les besoins du projet implique la réalisation d’inventaires et l’actualisation cadastrale. Ces chantiers doivent améliorer la capacité de planification de politiques publiques par les administrations municipales. Enfin, le contexte de violence armée exige des mesures de sécurisation du chantier qui se traduisent par un déploiement militaire et policier renforcé dans les municipes de la région, et l’engagement de groupes de sécurité privés.

Outre ces investissements nécessaires à la bonne marche du chantier, l’obligation légale pour les constructeurs de limiter les coûts sociaux et environnementaux du projet implique des interventions supplémentaires ((Le système de régulation environnementale colombien, élaboré dans le cadre de la création du ministère de l’Environnement en 1993, impose la réalisation d’une étude d’impacts environnementaux, évaluant le rapport coûts-bénéfices d’un projet sur les plans économique, social et environnemental, et anticipant préalablement toutes les options pour réduire ces coûts et les plans à mettre en œuvre pour en compenser la totalité. La validation de cette étude et des plans de compensation par le ministère de l’environnement donne lieu à l’octroi d’une licence environnementale autorisant la mise en œuvre du projet. Le projet d’Ituango a obtenu la sienne en 2009.)), d’autant plus que, comme l’ont montré Leguizamón Castillo (2015) et Osorio Pérez (2015), le contexte sécuritaire aggrave les coûts sociaux et environnementaux des grands projets d’infrastructure sur les territoires où ils s’inscrivent. L’étude d’impacts du barrage reconnaît notamment que les populations affectées par le conflit armé (déplacement, embrigadement forcé, dépendance aux économies illégales…) auront plus de difficultés à s’adapter aux changements socio-économiques locaux induits par le barrage.

 

2. Définition d’un territoire prioritaire

Ces interventions, définies dans les plans de compensation du barrage, sont territorialisées à travers des zonages permettant aux constructeurs de sélectionner les populations et les territoires à qui elles s’appliquent, selon des critères établis par l’étude d’impacts. Ainsi trois zonages sont délimités en fonction du degré de dépendance économique des communautés au fleuve et aux écosystèmes associés, et du degré d’affectation par les infrastructures du projet (document 5).

zonages

Document 5. Les trois zonages dans le périmètre du projet

 

La zone d’impacts indirects englobe les douze municipes concernés par la présence d’infrastructures du barrage, y compris secondaires, (routes, transmissions électriques, zones de reforestation). Les populations n’y subissent pas de pertes directes en termes de logement ou d’activité. Le plan de compensation prévoit des mesures d’accompagnement leur permettant de s’adapter rapidement aux mutations du territoire liées au barrage. Il s’agit en premier lieu d’assister les municipes dans la gestion de la pression migratoire générée par le chantier, notamment en termes de services publics. Le plan prévoit aussi de réserver les emplois non-qualifiés sur le chantier aux habitants.

La zone d’impacts directs locaux concerne le territoire affecté par le réservoir, où les populations ne perdent pas leur logement parce qu’elles vivent plus haut sur les versants, mais ne peuvent plus exercer leurs activités de subsistance de pêche ou d’orpaillage. Il s’agit principalement dans les municipes de Peque, Toledo et ​Buriticá sur la rive gauche, et Sabanalarga et Liborina sur la rive droite. En compensation, elles bénéficient de la mise en œuvre de projets productifs agricoles qui permettent, en préservant une part de culture vivrière, d’inciter les paysans à s’engager dans des cultures commerciales de café, de cacao, de canne à sucre et de fruits. Le plan de compensation prévoit de fournir des intrants, des formations et un accompagnement institutionnel pour moderniser les techniques agricoles locales et en améliorer le rendement. Le désenclavement de la région grâce à la construction de nouvelles infrastructures et la réduction de l’influence des acteurs armés doivent permettre à ces activités de se développer.

La zone d’impacts directs ponctuels, enfin, regroupe trois villages, El Valle dans le municipe de Toledo, Barbacoas à Peque et Orobajo à Sabanalarga, et des zones d’habitations dispersées où la population verra son lieu de vie submergé. Orobajo et Barbacoas en particulier seront intégralement détruits. 252 familles sont donc expropriées. Ces populations, pour beaucoup victimes du conflit armé, sont considérées comme particulièrement vulnérables. En guise de compensation, des villages équipés en logements neufs, en services publics, espaces culturels et de loisir, et connectés aux routes sont reconstruits plus hauts sur les versants. Les populations bénéficient de formations et d’opportunités professionnelles.

Le plan de compensation, dont le budget s’élève à 250 millions de dollars, est complété au moment de l’ouverture du processus de paix par un plan additionnel doté d’un budget de 100 millions de dollars supplémentaires, spécifiquement destiné à prendre en charge certaines conséquences du conflit armé qui compliquent la mise en œuvre du plan de compensation, comme l’absence de titre de propriété des populations déplacées dans la région à cause de la violence et la dépendance aux activités illégales d’extraction minière et de culture de coca. En outre, la zone ainsi délimitée se superpose partiellement au zonage d’un Territoire Prioritaire pour la Paix. À l’intersection de ces deux zonages, des projets spécifiques sont mis en œuvre dans le cadre de partenariats entre les constructeurs du barrage, les agences pour la paix et diverses ONG (document 6).

Perspectives de développement

Document 6. Perspectives de développement régional dans le cadre du projet de barrage

 

Le canyon du Cauca fait ainsi l’objet de mesures territorialisées répondant à deux catégories de dysfonctionnements en interaction : un sous-développement structurel et un climat de violence liée à la présence des groupes armés. La réponse apportée à ces dysfonctionnements consiste en la mise en œuvre de projets pour valoriser et exploiter les ressources de cette « marge territoriale » en vue de son intégration économique, sociale, physique à des systèmes productifs mondialisés. Ces processus s’apparentent à un « retour de l’État » au sens d’interventions planifiées impliquant des acteurs publics, privés, issus de la société civile, pour restructurer des systèmes socio-économiques locaux.

 

3. Des définitions répondant à des objectifs spécifiques

Dans le canyon, ce processus de délimitation de territoires permet d’isoler une zone d’intervention prioritaire au sein de laquelle les perspectives de développement local sont intégrées à un récit faisant des grands projets de développement un remède à l’existence de territoires « en marge », au service de la Paix Territoriale.

La qualification de marge dysfonctionnelle repose sur des données quantitatives de violence et de pauvreté ((Voir le registre unique des victimes qui répertorie les actes de violence liés au conflit armé depuis 1985 à l’échelle municipale, l’Institut national de statistique, qui établit l’indice de pauvreté multidimensionnelle pour chaque municipe, et l’Institut national de géographie Agustin Codazzi (IGAC) qui produit une cartographie des mauvais usages de la terre (surexploitation/sous-exploitation) résultants de la concentration des terres.)) nourrissant la représentation d’une zone rouge, d’un point chaud, ou encore d’un épicentre du conflit armé. Or cette représentation masque la grande complexité des formes de violence et d’emprise territoriale imposée par les acteurs armés au cours du temps et dans l’espace. Ainsi, si le nord de l’Antioquia connaît un pic d’intensité du conflit à la fin des années 1990, la violence découle principalement de dynamiques d’avancée et de recul de fronts opposant les paramilitaires basés dans le centre de l’Antioquia et sur la côte Caraïbe, les guérilleros des FARC installés dans la région montagneuse du Nudo de Paramillo, l’ELN et les cartels de narcotrafic de Medellín défendant des intérêts à l’est et à l’ouest de la région.

Le contrôle opéré successivement par les différents groupes s’impose à travers des vagues de massacres et de déplacements qui se superposent à des situations endémiques d’extorsion, d’embrigadement forcé, de restriction de l’espace public. Cette image « d’épicentre » est donc mouvante, et on pourrait lui préférer celle de point de contact ou de carrefour entre différentes zones de front (document 7).

Carrefour des antimondes

Document 7. Le Nudo de Paramillo, carrefour des antimondes

 

De même, le qualificatif de territoire en marge du développement est discutable. Les activités minières informelles et celles de culture de coca alimentent des trafics tournés vers Medellín, deuxième ville du pays, et les ports de la région Caraïbes. Ces trafics alimentent des secteurs économiques présentant une forte porosité entre légal et illégal, formel et informel (Labrousse, 2004). Ainsi, les activités spéculatives liées à la concentration foncière dans la région nourrissent le dynamisme financier de Medellín. Plutôt qu’une marge, le canyon pourrait être qualifié de périphérie dominée par des intérêts illégaux, ou de point de rencontre entre ces intérêts et les secteurs formels.

Enfin, cette notion de marge tend à ignorer l’existence de dynamiques internes propres, qui ne relèvent pas de dysfonctionnements, mais au contraire de stratégies d’adaptation relativement efficaces à un contexte difficile. Ainsi, le canyon du Cauca se caractérise par des structures socio-spatiales où les communautés valorisent les caractéristiques géographiques particulières, et notamment le dénivelé, pour mettre en œuvre des systèmes d’exploitation aurifère, d’agriculture et d’élevage privilégiant les échanges internes et limitant au strict minimum les rapports monétaires avec les centres. La mosaïque d’écosystèmes entre les rives gauche et droite du fleuve et les altitudes des versants donne lieu à une grande variété de productions complémentaires qui compense la faiblesse de la productivité et l’isolement (document 8).

Barbacoas

Document 8. Vue de Barbacoas dans le municipe de Peque. Cliché : Elba Londoño Ciro, 2012, avec l'aimable autorisation de l'autrice.

 

Dans cette organisation, on identifie trois populations distinctes en fonction de l’altitude. Il s’agit des cañoneros, qui vivent au fond du canyon, et des montañeros, plus haut sur les versants, et les paysanneries des hauts plateaux. Les cañoneros vivent principalement de la pêche et d’une forme d’orpaillage appelé le barequeo (encadré 2). Les paysans des hauts plateaux produisent du café en complément de cultures de subsistance. Entre les deux, les montañeros alimentent les relations entre ces espaces. Ils vivent principalement de l’agriculture sur de petites parcelles et pratiquent des échanges entre les différents étages. Le caractère saisonnier du barequeo implique des mouvements de population en fonction des saisons. Les montañeros descendent sur les berges à la saison sèche la plus propice aux récoltes d’or. Les cañoneros remontent quand les berges ne sont plus accessibles à la saison humide et se font engager comme ouvriers agricoles sur les hauts plateaux. L’or récolté dans le fleuve sert de monnaie d’échanges, qui lui permettent de remonter les versants jusqu’aux marchés des hauts plateaux, et donne accès aux habitants du canyon à des produits de l’extérieur.

Ainsi, le barequeo, s’il représente une base économique très faible, irrégulière, et donnant lieu à des conditions de vie précaires pour un petit nombre d’habitants, confère une unité territoriale au canyon, qui se traduit par des spécificités culturelles et socio-économiques très interconnectées au milieu (document 9). Cette organisation caractérisée par son faible impact environnemental constitue une stratégie d’appropriation et d’exploitation du territoire adaptées à l’enclavement géographique, aux terres naturellement peu fertiles et aux surfaces réduites. Bien antérieure au conflit armé, elle a donné aux populations du canyon une forme de résilience lors du pic de violence des années 1990. Or, la perte d’accès aux berges du fleuve à cause du barrage et les zonages des plans de compensation fractionnent ce territoire et mettent en péril ce système d’interrelations.

Etagement

Document 9. Organisation et étagement des activités dans le canyon du Cauca

 
 
Encadré 2. Orpaillage et barequeo

L’orpaillage consiste en l’extraction d’or d’alluvion sur les berges des fleuves à l’aide d’outils rudimentaires tels que la batée. Le barequeo, la forme d’orpaillage pratiquée dans le bassin du fleuve Cauca, se singularise surtout par l’usage de matériaux issus du milieu pour filtrer et laver les pépites d’or et par l’itinérance des orpailleurs entre les berges du cours principal du fleuve et de ses affluents en fonction de la saison sèche et de la saison humide.

L’orpaillage se distingue de la « mine artisanale » qui s’appuie sur des machines et des produits chimiques pour extraire l’or avec des conséquences beaucoup plus lourdes sur l’environnement. Or ces deux formes d’extraction sont souvent pratiquées de manière informelle. Les deux sont donc souvent associées dans le langage institutionnel, en opposition à la mine formelle (disposant de titres miniers), y compris la mine à grande échelle, qui se conforme aux réglementations du code minier et serait donc moins néfaste pour l’environnement. Or, selon le rapport de 2010 du défenseur du peuple colombien sur la mine informelle, l’orpaillage est la seule forme d’extraction aurifère dont les impacts environnementaux sont négligeables.

barequeo

Document 10. Pratique du barequeo, une forme d'orpaillage artisanale et informelle. Municipe d’Ituango. Source : riosvivoscolombia.org, 2012.


 

4. Conflit armé et conflit local

La désignation du canyon comme marge territoriale et comme épicentre du conflit colombien à travers la délimitation de territoires prioritaires par les agences pour la paix et par les constructeurs du barrage constitue un puissant outil pour légitimer certains usages de l’espace, qui ont ici pour finalité l’exploitation des ressources hydroélectriques. Or, non seulement ces processus invisibilisent et écrasent d’autres usages, mais ils s’avèrent contreproductifs en termes de dynamisation de l’économie locale et de réduction de la violence armée, générant de nouvelles tensions.

Dans le canyon, les projets agricoles productifs promis par les constructeurs s’avèrent difficilement viables du fait de la faible disponibilité en terres arables, d’une topographie qui ne permet pas une mécanisation significative des parcelles et de la concurrence des cultures intensives des hauts plateaux, alors que le secteur agricole demeure fragile à l’échelle nationale (encadré 3).

 
Encadré 3. Grands projets et conflit armé en Colombie

Différents auteurs ont montré que les grands projets de développement, miniers (Valencia Peña, Silva Chica, 2018), agro-industriels (Osorio Pérez, 2015, Torres Mora, 2019) ou de barrages (Leguizamón Castillo, 2015), sont fortement consommateurs de terres, y compris sur des terrains adaptés à des usages paysans demandant plus de main d’œuvre, mais moins rentables. Ils reproduisent ainsi les mécanismes de concentration foncière et de spéculation qui privent les paysanneries colombiennes d’accès à la terre, et favorisent une économie d’exportation industrielle et de matières premières affaiblissant un secteur agraire déjà fragile. Ces paysanneries se convertissent en main d’œuvre captive avec de très bas salaires. Les projets se développent dans ces conditions sous forme d’enclaves directement connectés aux ports, aux grandes villes et aux zones industrielles, sans générer de développement local pour les zones rurales environnantes.

Or, si les mécanismes de concentration foncière ont motivé dans les années 1960 les insurrections qui ont donné naissance aux principales guérillas protagonistes du conflit armé colombien, ils continuent d’alimenter les groupes armés en nouveaux combattants et en main d’œuvre pour l’économie illégale, qui apparaît comme seule viable sur les très petites surfaces restant disponibles et du fait des coûts de transport des productions vers les marchés.

Face à l’intensification du conflit, les grands projets favorisent aussi l’essor du paramilitarisme qui protège les intérêts spéculatifs contre les guérillas (voir aussi Torres Mora, 2019 ; Martin, 1995).


 

En outre, la présence des groupes armés persiste, avec l’émergence de fronts dissidents et le renforcement d’organisations concurrentes qui profitent de la démobilisation des Farc et prévoient de se déployer sur les territoires qu’ils contrôlaient précédemment. Ces acteurs prennent pour cible le chantier et les centres urbains alentours en réaction au renforcement militaire et policier dans la région. Les assassinats ciblés d’individus engagés dans les programmes pour la paix se multiplient. Ces processus compromettent la mise en route des projets productifs, en faisant perdurer la menace de déplacement forcé et d’accaparement illégal des terres. À cette menace se superpose donc celle de déplacements contraints par la perte de moyens de subsistance en conséquence de l’effondrement des structures socio-économiques locales centrées sur le barequeo.

Dans ces conditions, après deux années de baisse de la violence concomitantes de l’annonce des négociations de paix (2012-1013) l’instabilité locale connaît une recrudescence. À la violence armée se superpose désormais un conflit local ((On qualifie de conflit local les tensions motivant l’organisation et la mobilisation de riverains opposées à un projet d’aménagement. Subra (2008) considère ces conflits comme des rivalités géopolitiques au même titre que les conflits armés, mais mobilisants d’autres moyens. Or, dans le canyon du Cauca, conflit local et conflit armé interagissent dans la mesure où des groupes d’intérêts du conflit local sont partie prenante du conflit armé.)) agrégeant des populations expropriées ou privées d’accès aux berges du fleuve, des défenseurs de l’environnement et des organisations de cultivateurs de coca ou de mineurs informels, qui considèrent le barrage comme une menace directe.

Dans un premier temps, ce conflit se traduit par des manifestations, des blocages de routes et des occupations de site du chantier. Les opposants dénoncent l’impossibilité pour les habitants déplacés ou pratiquant des activités informelles d’accéder aux compensations qui leur sont dues faute de titres de propriété. Par ailleurs, les populations investies dans des activités illégales ne bénéficient pas de compensation lorsqu’elles perdent l’accès à leurs terres, mais juste d’aides à la reconversion. En 2013, 800 personnes marchent entre Ituango et Medellín pour alerter l’opinion sur les menaces que font peser les groupes armés sur les populations affectées, les obligeant à manifester hors du territoire. Ces populations sont accueillies pendant plusieurs mois à l’université d’Antioquia à Medellín ((C’est l’occasion pour des étudiants et universitaires notamment de l’INER (Institut D’Études Régionales) et de la faculté d’Anthropologie de l’université d’Antioquia de développer des travaux sur les enjeux socio-environnementaux du barrage, sur les structures paysannes et indigènes de cette région présentant de graves difficultés d’accès au terrain pour les chercheurs du fait du conflit armé. En retour, cela contribue à la mise en visibilité des problématiques et revendications des habitants affectés par le barrage.)).

La mise en avant des dommages subis par ces populations se heurte toutefois à une stigmatisation des mouvements sociaux caractéristique des zones en proie à la violence (Perez, 2011). Pour les constructeurs, les tensions seraient liées à la défense de stratégies d’adaptation individuelles à un contexte territorial dysfonctionnel, telles que l’implication dans l’économie de la coca et de la mine illégale, le recours aux groupes armés pour la gestion des différends. Cela justifie une réponse militarisée à ces tensions, qui doivent à termes s’apaiser d’elles-mêmes avec la normalisation des dysfonctionnements que traduirait l’intégration de la marge territoriale et le « retour » de l’État. Au-delà, la dimension d’appui à la paix dont se pare le barrage constitue un argument d’autorité pour délégitimer la contestation : s’opposer au barrage équivaut à s’opposer à la paix, au développement et à la modernité.

L’expérience des conflits locaux autour des grands barrages, notamment dans des régions affectées par la violence armée en Colombie (Osorio Pérez, 2015 ; Pérez, 2011), comme ailleurs dans le monde (Gellert, Lynch, 2003), (Racine, 2011) permet toutefois d’anticiper que la normalisation du conflit local se traduira par l’expulsion de populations et de pratiques, et par de faibles retombées en termes de développement local en parallèle d’une concentration des bénéfices entre les mains de certains secteurs, hors du territoire. Dans le cas du barrage d’Ituango, les territoires qui doivent tirer profit de l’augmentation de l’offre énergétique et du développement routier sont la capitale de l’Antioquia, Medellín, qui consolide sa position de carrefour et de pôle productif d’envergure internationale avec le déploiement d’infrastructures et l’élaboration de partenariats pour l’intégration énergétique commerciale avec le Panama et l’Équateur. Les secteurs industriels énergivores connectés aux ports de la côte Caraïbe doivent aussi absorber une bonne partie du renforcement de l’offre énergétique par le barrage.

 

5. Redéfinition du territoire affecté par le barrage

Les opposants au barrage s’organisent sous l’égide de Rios Vivos, un réseau d’organisations colombiennes de défense de l’environnement. Sous son impulsion, les méthodes de mobilisation évoluent de même que les mots d’ordre et les échelles d’action. Ainsi, alors que les premiers interlocuteurs des opposants au barrage se trouvaient à Medellín, où siège la société qui construit le barrage, l’utilisation des moyens numériques à travers les réseaux de Rios Vivos, permet d’agréger le mouvement local à des réseaux latino-américains et internationaux de « défense des cours d’eaux » contre les barrages. Au niveau national, les opposants au barrage d’Ituango s’associent à d’autres conflits locaux, comme ceux nés de l’opposition aux barrages d’El Quimbo et de Sogamoso dans le bassin du fleuve Magdalena.

Avec ce changement d’échelle, le mouvement s’éloigne des questions sensibles des orpailleurs, mineurs et cultivateurs de coca, au profit d’un discours orienté sur des enjeux environnementaux et culturels. Cela contribue à donner une dimension universelle au mouvement face à des accusations de liens avec les intérêts illégaux. Cela se traduit aussi par une remise en cause des limites définies par les constructeurs de la zone affectée par le projet.

En premier lieu, Rios Vivos exige une reconnaissance d’impacts en aval du site du barrage, tels que le déclin des populations de poissons et des perturbations des cycles d’érosion-sédimentation qui aggravent le risque de crue. Ce cadrage sur la défense des écosystèmes du fleuve, porté par des ONG internationales, présente toutefois un risque de déconnexion avec les problèmes locaux. La mine artisanale et les cultures de coca notamment, deux activités présentées comme vitales pour les populations affectées par le barrage, sont à l’origine de pollutions et de déforestation dans le bassin versant.

Pour éviter l’écrasement de ces questions par un discours strictement environnementaliste, les opposants au barrage opèrent un cadrage sur la dimension patrimoniale et culturelle du barequeo, qui serait directement menacé par le conflit armé et le barrage. Les pratiques et savoir-faire associés, s’ils ne sont pas exclusifs au canyon du Cauca, sont qualifiés d’ancestraux et de représentatifs de la culture locale pour leur dimension structurante des relations sociales et économiques dans le canyon.

Cela passe en premier lieu par la revendication d’une spécificité locale de cette pratique, qui serait héritée du groupe indigène Nutabé, considéré comme éteint depuis la fin du XIXe siècle. Rios Vivos effectue en 2015 une requête auprès du ministère de la culture pour la reconnaissance du « barequeo dans l’espace culturel du canyon du Cauca » comme patrimoine immatériel. Dans le cadre de cette requête, Rios Vivos exige l’intégration aux plans de compensation de l’ensemble du territoire où l’or récolté sur les berges du fleuve structure les échanges de biens de subsistance.

Ce cadrage sur le barequeo encourage un processus de ré-indigénisation du canyon. Cela consiste en une réappropriation par les populations de pratiques et de représentations indigènes suite à une acculturation, qui doit donner lieu à une auto-reconnaissance comme indigène. Un tel processus, s’il est reconnu par le ministère de l’Intérieur comme représentatif et légitime sur le territoire, permettrait la création d’un resguardo, délimité avec la participation des communautés, et pourrait représenter une protection contre le déplacement induit par les grands barrages. En effet, le déplacement, qu’il soit causé par le conflit armé ou par le barrage, est défini dans les resguardos comme un facteur d’acculturation du fait de la dépendance des systèmes socio-culturels indigènes à leur territoire de vie. Or, les constructeurs du barrage considèrent la zone d’impact du barrage comme dépourvue de population indigène, à l’exception du petit resguardo de l’ethnie Jaidukama dans la partie montagneuse du municipe d’Ituango, non concerné par les effets du barrage. En 2016, Rios Vivos demande la reconstitution d’un resguardo Nutabé centré sur les municipes de Peque et Sabanalarga. Cette demande aboutit en 2018, et oblige les constructeurs à élargir leurs systèmes de compensation collective.

En parallèle, un autre territoire est mobilisé par Rios Vivos pour remettre en cause les limites de la zone affectée par le barrage. Il s’agit du Parc Naturel National (PNN) du Nudo de Paramillo, créé en 1976 pour protéger la zone montagneuse accueillant les sources de plusieurs cours d’eau majeurs de la région caraïbe et des communautés indigènes de l’ethnie Embera Katio, et cible d’une dégradation profonde liée aux activités des groupes armés. Quelques milliers de victimes du conflit en Antioquia et au Cordoba ont aussi trouvé refuge dans le parc suite au déplacement forcé. Ils occupent et exploitent des terres de manière illégale compte tenue de l’interdiction de pratiquer des activités autre que de conservation environnementale. Or, si le barrage d’Ituango est construit dans la « zone d’amortissement » du parc, zone faisant l’objet de restrictions d’usage moins contraignantes dans un rayon de dix kilomètres autour des limites du parc, le PNN Paramillo accueille déjà sur son territoire le réservoir d’un autre grand barrage, Urra I, dont la construction dans les années 1990 fut à l’origine d’un conflit local intense et de déplacements massifs au moment du pic de violence. Pour Urra I comme pour Ituango, les organismes de régulation du parc ont jugé que ces infrastructures, susceptibles de les aider à exercer leur contrôle territorial, et de sanctuariser les versants autour des réservoirs contre les activités de mine informelle, ne contrevenaient pas aux objectifs de protection environnementale du parc (document 11).

Nudo de Paramillo

Document 11. Pressions anthropiques dans un espace de protection environnementale : le parc national du Nudo de Paramillo

 

Pour les opposants au barrage au contraire, la présence des communautés indigènes et barequeras dans le parc constituerait une meilleure garantie pour la protection des cours d’eau et de ceux qui en dépendent que l’exploitation hydroélectrique. Rios Vivos exige à ce titre l’adaptation de la réglementation du parc à leurs pratiques et modes d’occupation, et la protection de ces populations contre des grands projets hydroélectriques susceptibles d’intensifier les impacts environnementaux du conflit armé dans la région (encadré 4).

 
Encadré 4. Les conséquences environnementales du conflit armé

Le conflit armé colombien contribue directement à la dégradation de l’environnement et affaiblit les politiques publiques de protection de l’environnement. Ainsi, des groupes armés comme l’ELN, déployés dans les régions de production pétrolière, ont souvent ciblé ces installations, générant des épisodes de pollution aux hydrocarbures des écosystèmes environnants.

C’est surtout l’essor des cultures de coca et de la mine illégale sous l’égide des groupes armés qui concoure à la dégradation, du fait de l’usage incontrôlé d’intrants chimiques et de mercure directement rejetés dans l’environnement et du fait de la déforestation. Or ces activités se pratiquant principalement dans les régions difficiles d’accès et faiblement peuplées, on les retrouve fréquemment sur le territoire des Parcs Naturels Nationaux (voir aussi les rapports de l’ONUDC sur la présence de mines illégales et de cultures de coca dans les aires naturelles protégées en Colombie). Sur ces territoires, la dispersion de mines antipersonnel empêche l’accès au terrain nécessaire à l’établissement de politiques publiques de conservation adaptées. D’autre part les stratégies de lutte contre l’économie de la coca dans les années 1990 et 2000 ont justifié l’aspersion massive de désherbants chimiques, polluant durablement ces régions. Dans ces conditions, les systèmes de régulation environnementale sont fragilisés face aux grands projets de développement qui s’imposent comme des moyens de reprise du contrôle territoriale sur ces territoires.


 

L’intégration à la zone affectée par le barrage du « territoire culturel du bareaqueo » dans son ensemble et des espaces du Nudo de Paramillo donne lieu à la constitution d’un territoire de lutte, une zone à défendre du conflit armé et du barrage. Ce territoire, réticulaire, est aussi fait de zonages superposés polarisés par des points centraux où les enjeux se croisent. Il s’agit de lieux emblématiques et structurants auxquels sont attribués des valeurs et représentations mobilisatrices. Ainsi, le pont de Pescadero (document 12a), considéré comme l’un des uniques patrimoines matériels de la région par les constructeurs du barrage, est devenu, avant sa submersion en 2017, un point de rassemblement des opposants au projet. Ils en font progressivement un lieu de mémoire du conflit, avec l’ouverture d’une « maison de la mémoire » à proximité. C’est en effet là que furent repêchés des centaines de corps non identifiés lors du pic de violence des années 1990. Mais il s’agit aussi de l’unique point de passage d’une rive à l’autre dans le canyon du Cauca, soit un lieu d’échange et de circulation de l’or entre les différents espaces du canyon depuis l’époque Nutabé. Les plages alentour également submergées par le réservoir, ainsi que certains quartiers de Medellín accueillant des déplacés de la région, deviennent aussi des lieux symboliques de la culture barequera et de la lutte contre le barrage d’Ituango (document 12b).

pont

Document 12a. Le pont de Pescadero avant sa submersion. Source : Epm.com.co, 2006.

orpailleurs

Document 12b. Mobilisation d’orpailleurs contre le projet de barrage, municipe d’Ituango. Source : Riosvivos.org, 2018.

Si ces stratégies ne conduisent pas à un amendement du projet de barrage, elles fragilisent la communication sur ses bénéfices en matière de développement local et mettent en lumière les insuffisances de la Paix Territoriale, notamment sur les aspects socio-environnementaux et culturels, qui favorisent une reprise de la violence. Or, face à ces insuffisances, l’élaboration par les opposants au barrage de projets territoriaux alternatifs à ceux proposés par les « centres », ici les constructeurs et les agences de la paix, s’inscrit dans une ambition de redéfinir l’« Autre Colombie », pas comme une marge dysfonctionnelle mais comme un territoire à partir duquel se définissent d’autres modèles de développement post-conflit en fonction de processus d’adaptations propres.

 

Conclusion

Le canyon du Cauca, où est construit le barrage d’Ituango, fait l’objet d’une multitude de représentations, parfois contradictoires. La mise en exergue de certaines de ces représentations dans le cadre de la Paix Territoriale permet à des acteurs externes d’y désigner des enjeux, des besoins et des interlocuteurs privilégiés, justifiant le développement du barrage. La désignation de marges territoriales à ramener dans le giron des centres permet ainsi de mettre en récit certains aspects du système territorial qualifiés de dysfonctionnels, et les méthodes pour les corriger. Or, ces méthodes constituent une forme d’accaparement et de concentration capitaliste des territoires, légitimée par le conflit armé, alors même que ces formes d’accaparement sont des moteurs du conflit armé.

Toutefois, les groupes mobilisés dans le conflit local généré par le barrage redéfinissent leur territoire en vue de structurer un récit alternatif sur ses enjeux et vocations. Les objectifs sont de faire évoluer les rapports de force entre territoires en articulant des enjeux strictement locaux avec des groupes d’intérêt influents (organisations indigènes, ONG environnementales, mouvement anti-barrages) qui enrichissent les répertoires d’actions dans le conflit local tout en le singularisant du conflit armé, en tirant profit de la concomitance du processus de paix.

Ainsi, la remise en question des zonages d’intervention prioritaire apparaît comme une proposition alternative pour connecter, intégrer un territoire autour d’une valorisation singulière des ressources locales cherchant à pallier à l’« absence d’état », là où les mesures de renforcement institutionnel et économique planifiées par le haut donnent peu de résultats pour sécuriser les territoires et les populations contre les effets persistants du conflit armé.

Dans le post-conflit colombien, cette confrontation de projets de territoires devient un instrument original de participation politique et de gestion non violente de différends entre centres et marges territoriales qui alimentent le conflit armé. Le conflit local participe au renouveau d’une société civile paysanne, rurale, de « post-conflit », associée à des mouvements plus urbains, proches des arènes politiques, comme Paz a la Calle. L’émergence politique à l’échelle nationale d’une telle société civile issue du canyon, dont témoigne l’élection au sénat de la leader de Rios Vivos Antioquia Isabel Cristina Zuleta aux législatives de 2022 suggère le potentiel de ces stratégies pour intégrer des dynamiques locales aux stratégies nationales de sortie de conflit.


Bibliographie

 Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : autochtonie | enclavement, désenclavementmégaprojet | municipes | réserve (resguardo).

 

 

Marion BENASSAYA
Docteure en géographie, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, UMR Prodig

 

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :  

Marion Benassaya, « Paix Territoriale et intégration d’une zone rouge de la violence armée en Colombie par des projets de développement : le cas du barrage d’Ituango », Géoconfluences, novembre 2022.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/geographie-critique-des-ressources/articles/barrage-ituango-colombie