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Carte à la une. Déconstruire un récit impérial : le mythe Sykes-Picot

Publié le 17/05/2024
Auteur(s) : Louis Le Douarin, docteur et attaché temporaire d'enseignement et de recherche en géographie - Aix-Marseille Université

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La carte dite de Sykes-Picot (1916) est souvent présentée comme l’illustration la plus flagrante de l’impérialisme européen au Moyen-Orient et de la manière dont les frontières y ont été tracées arbitrairement. En replaçant cette carte dans son contexte historique, l’historiographie récente nuance cette idée. Exagérer son importance revient à occulter la longue histoire des frontières et tend à faire oublier que ce mythe est lui-même en partie hérité des discours impériaux.

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Carte de Sykes Picot

Document 1. Fac-similé de l’original de la carte dite des « accords Sykes-Picot », conservée à Londres, 1916. En aplats : contrôle direct français (bleu), britannique (rouge) et international (jaune). Simplement délimité : État arabe avec influence française (A) et britannique (B) National Archive MPK 1/426. La carte est disponible sur Wikimedia Commons. Pour la voir en très grand, cliquez ici.

 

La carte dite des « accords Sykes-Picot » est généralement associée à la dénonciation de la responsabilité européenne dans les conflits territoriaux que connaît le Moyen-Orient depuis les cent dernières années. Avec ses lignes droites, tracées sur une carte à petite échelle, elle est devenue un lieu commun illustrant la relation supposée intime entre impérialisme, colonialisme et cartographie. La violence de la domination coloniale s’inscrit indéniablement dans la manière dont les Européens ont imposé des frontières et régimes frontaliers sur des sociétés dominées. Le renouvellement de l’historiographie sur l’histoire impériale et la production des frontières nous autorise en revanche à interroger les limites des critiques concentrées autour de « Sykes-Picot ». Tout en voulant porter un message anticolonial, il contribue en effet à perpétuer des imaginaires et des présupposés forgés par les Européens à l’époque du partage, ce qui participe encore à brouiller les lignes.

Une carte et un esprit impériaux

En 1919, le démantèlement de l’Empire ottoman à la suite de la Première guerre mondiale donne naissance à de nouveaux États, dont une partie passe sous l’autorité de la France et de la Grande-Bretagne, sous le régime du mandat délivré par la Société des nations. Aujourd’hui, à l’heure où les anciens territoires de Palestine, d’Irak, de Syrie, du Liban mandataires, mais également de la Turquie, sont tous plus ou moins directement touchés par des conflits à la fois internes et internationalisés, où s’opposent différentes représentations sur la nature même, les contours, et l’avenir des États, des territoires et des nations, le partage qui prend forme en 1916-1920 est sans cesse convoqué et dénoncé comme péché originel. Lors des conflits qui suivent l’intervention américaine en Irak en 2003, et surtout depuis l’enlisement du conflit syrien, de nombreux commentateurs se sont interrogés sur la viabilité de ces territoires, exhumant la carte des accords Sykes-Picot comme un rappel graphique de la responsabilité européenne dans cette création.

Pour comprendre les limites de cette association entre la carte et cette critique, il faut d’abord la remettre dans son contexte. Depuis le milieu du XIXe siècle, voire dès 1830, différents acteurs européens ont cherché à accroître leur influence économique, culturelle et politique dans les territoires de l’Empire ottoman. Cette influence, articulée à des velléités nationales, voient Istanbul perdre pied dans les Balkans, le Caucase, à Chypre et au Maghreb, où les États européens s’imposent. Le conflit mondial, dans lequel les Ottomans sont alliés aux empires centraux, laisse ainsi entrevoir la possibilité d’un démembrement du reste de l’empire en cas de victoire de la Triple-Entente. C’est dans ce cadre, et parce que Londres organise activement la révolte de tribus arabes contre le pouvoir ottoman, que la France et le Royaume-Uni entament des discussions sur le futur de la région. Ces négociations aboutissent au célèbre accord signé en mai 1916. Les véritables signataires sont Edward Grey, secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères et Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres. Il s’appuie sur les négociations de François Georges-Picot, ancien consul général de France à Beyrouth, et de Mark Sykes, jeune officier ayant parcouru l’Orient avant de réussir à s’imposer comme expert de la région au sein du Foreign Office (Barr 2012).

La carte elle-même existe en plusieurs versions mais la plus connue, qui refait régulièrement surface dans les médias, est un tirage de la carte de « Turquie orientale en Asie, Syrie et Mésopotamie » publiée en 1910 par la Royal Geographical Society et portant des surcharges réalisées à la main (document 1). Un ensemble de caractéristiques ont contribué à sa célébrité comme illustration d’un rapport impérial et colonial au territoire. Sa petite échelle et l’absence de représentation des frontières et limites administratives sur le fond de carte (puisqu’il s’agit d’une carte physique) peuvent donner l’impression d’un territoire vide, ouvert aux ambitions. À cette échelle, les traits épais ajoutés à la main correspondent à plusieurs dizaines de kilomètres dans la réalité. Le choix du rouge vif et du bleu, pour représenter les « prises » des puissances, reprennent aussi les codes des atlas coloniaux en circulation à l’époque, donnant à cette carte une valeur presque performative. Enfin, le fait que l’accord soit scellé sur une carte britannique rédigée en anglais témoigne d’un rapport de force cartographique : si la France a multiplié les efforts pour cartographier la région au milieu du siècle précédent, la Grande-Bretagne a considérablement amélioré sa connaissance dans les deux décennies qui précèdent la guerre (Foliard, 2017).

Un accord mais pas de frontières

Le but de l’accord n’est pas de tracer des frontières mais des grandes zones d’influence. Paris pousse notamment pour obtenir un contrôle sur la côte syrienne et en Haute-Mésopotamie, tandis que Londres sécurise son monopole sur la Basse-Mésopotamie. « Sykes-Picot » n’est donc qu’une première étape, très approximative, dans la réorganisation de la région. L’accord sera suivi de nombreux amendements, en fonction de l’évolution des rapports de force qui donne clairement l’ascendant aux Britanniques, très présents sur le terrain.

Plusieurs historiens et historiennes se sont ainsi étonnées que, parmi les commentateurs qui s’appuient sur la carte des accords de Sykes-Picot pour dénoncer les frontières impériales, peu relèvent que les frontières actuelles ne correspondent que très peu aux lignes dites de Sykes-Picot. Seule peut-être la partie désertique du tracé entre Syrie, Transjordanie et Irak, correspond aux lignes de 1916 (Pursley 2015 ; Patel 2016). Au traité de San Remo (1920), la France n’obtient le contrôle, sous la forme d’un mandat de la SDN, que sur une partie réduite de la zone prévue en 1916. En 1918 déjà, Georges Clémenceau était revenu sur les revendications françaises et avait abandonné Mossoul et la Palestine aux Britanniques. Il leur permettait ainsi de respecter un autre accord, contradictoire avec celui de 1916 : la déclaration Balfour (1917) qui promet aux Sionistes un « foyer juif » en Palestine. Plus au nord, la France est rapidement chassée de Cilicie et de Haute-Mésopotamie par les nationalistes turques de Mustafa Kemal (traité de Lausanne, 1923). Le tracé des frontières effectives est ensuite un processus long qui va, pour la période mandataire, de 1920 à 1932 et implique acteurs britanniques, français, turcs mais aussi locaux. On doit également noter qu’une partie des frontières en question résultent de traités antérieurs à 1916 (Palestine-Égypte, 1906 et Irak-Iran, 1911).

comparaison frontières et Sykes Picot

Document 2. Les aires d’influences françaises et anglaises d’après l'accord de 1916, confrontées aux frontières effectives. Carte de Louis Le Douarin, 2024.

 

Une carte loin d’être vide

D’autre part, si le tracé des frontières de la région procède bien de l’imposition par l’Europe de nouvelles frontières imposées par la violence, l’image de frontières rectilignes et arbitraires, tracées sur une carte vide depuis les chancelleries européennes, ne résiste pas à l’examen des faits. À rebours des idées préconçues, les travaux récents sur l’histoire des frontières coloniales montrent des acteurs européens attentifs à la réalité du territoire, à l’histoire de ses délimitations et à la manière dont ils peuvent en tirer des enseignements afin de contrôler plus facilement les espaces nouvellement conquis (Blais et al., 2011). Les travaux de Camille Lefebvre, en particulier, ont cherché à dépasser les lieux communs sur la Conférence de Berlin, pendant africain de « Sykes-Picot » (Lefebvre, 2015). Loin de l’image du « gâteau » africain, découpé par les chefs d’États européens – comme le montre une célèbre caricature, parue en 1885 dans L’Illustration et reproduite à l’envie depuis pour dénoncer l’arbitraire des frontières coloniales – Lefebvre étudie l’expertise spécifique développée par les Européens pour comprendre les spatialités qui précèdent les régimes coloniaux et les restituer sur des cartes.

Au Moyen-Orient, les Européens héritent notamment de l’organisation territoriale administrative ottomane, réformée sur inspiration européenne au XIXe siècle. De nombreuses limites administratives de premier ou deuxième ordre sont ainsi transformées directement en frontières internationales, et les différents vilayets (provinces), sandjaks (régions) et cazas (départements) sont la plupart du temps échangés d’un bloc (Le Douarin, 2022). Les partages et délimitations de 1916-1932 épousent ainsi dans de nombreux cas des dynamiques spatiales existantes dans les décennies qui précèdent (Schayegh 2017). Pour reprendre la main sur des provinces de plus en plus soumises à l’influence européenne, Istanbul avait par exemple isolé le Liban et la Palestine du reste de la Syrie en les plaçant sous administration directe. De même, la côte levantine était depuis longtemps séparée administrativement des basses vallées du Tigre et de l’Euphrate, déjà appelées Irak sur les cartes ottomanes (Pursley 2015).

Enfin, en donnant toute la responsabilité aux acteurs européens, le mythe « Sykes-Picot » efface le rôle des élites locales dans les tracés, alors même que ce rôle est connu et largement étudié depuis plusieurs dizaines d’années. Tauber (1991) avait par exemple montré comment le tracé de la frontière entre l’Irak et la Syrie actuelle émanait de rapports de force locaux du début des années 1920. On sait de même combien les nationalistes libanais et l’Église maronite ont influé sur la forme de l’État du Grand-Liban créé en 1920, en poussant certains décideurs français, pourtant réticents, à y inclure les ports stratégiques de Beyrouth ou Tripoli et les territoires fertiles du plateau de la Békaa.

La malédiction des « frontières artificielles », héritage impérial

Le procès en artificialité fait aux « mauvaises » frontières coloniales, supposées porteuses des gènes de la discorde, résonne à nos oreilles contemporaines comme un argument anticolonial. Or, en Afrique comme au Moyen-Orient, on retrouve déjà ce discours dans les milieux coloniaux, comme argument dans les débats internes sur les modalités du contrôle impérial (Lefebvre 2011). Pour la Syrie, l’idée de mauvaises frontières émerge dès 1920, au sein des milieux coloniaux français qui fustigent le dépeçage d’une « Grande Syrie » naturelle, allant du Taurus à Gaza, et l’abandon de la Palestine et Mossoul (Le Douarin, 2021). Cette dénonciation, qui permet notamment de justifier par anticipation les dysfonctionnements de territoires grevés par une division artificielle due aux Britanniques, passera ensuite aux nationalistes syriens, opposés à la colonisation puis, à l’indépendance, aux mouvements pan-syriens et panarabes qui refusent des frontières exogènes.

Insister sur l’artificialité des frontières coloniales perpétue en outre une approche essentialiste de la géographie politique supposant qu’il existerait de « bonnes » frontières « naturelles », qu’il suffirait de mettre au jour. Les frontières, en tant que productions sociales inscrites dans des contextes historiques et spatiaux, sont une « sédimentation des rapports de force », et elles sont donc toujours artificielles (Amilhat Szary et Cattaruzza 2018). Mettre en avant l’artificialité des frontières des pays anciennement colonisés sans relever une similaire artificialité dans les Nords – alors que nombre de frontières coloniales sont bien plus anciennes que certaines frontières européennes et que la plupart des États du Sud global défendent aujourd’hui l’intangibilité de leurs frontières – contribue ainsi à reproduire un imaginaire infantilisant et hérité des représentations coloniales, de sociétés et d’États instables nécessitant une intervention étrangère.

L’illusion cartographique

D’un point de vue cartographique enfin, les commentateurs oublient souvent en accompagnant leurs textes de la fameuse carte des accords, que cette représentation, aussi « impériale » soit-elle, ne constitue qu’une seule des représentations qui cherchent à l’époque à orienter l’avenir de la région. En 1919, des délégations nationalistes et impériales présentent à la Conférence de la Paix présentent des cartes de leurs revendications territoriales, témoignant de l’importance que prend à l’époque le langage cartographique dans les milieux diplomatiques et dans l’opinion publique (Foliard 2017). Voir dans la carte de Sykes-Picot l’incarnation du pouvoir démiurgique et performatif de la cartographie, qui, en représentant un réel, prépare et contribue à créer la domination coloniale, revient dès lors à s’enfermer dans une lecture téléologique qui occulte toutes les autres représentations qui sont autant de géographies alternatives, inabouties, mais qui ont bien existé et qu’il s’agit de comprendre pour restituer l’histoire de la représentation de ces territoires (Le Douarin 2021).

La critique des accords Sykes-Picot donne enfin lieu à toute une cartographie fictionnelle, qui prétend trouver, révéler et tracer les « bonnes » frontières, de la région, en regroupant par exemple les différentes communautés religieuses (État sunnite entre Irak et Syrie par exemple) ou linguistique (Kurde). Ce que Daniel Neep appelle une « hallucination cartographique » implique des acteurs allant d’un lieutenant-colonel de l’armée américaine à la retraite proposant en 2006 une carte d’un nouveau Moyen-Orient (document 3), aux terroristes de l’État islamique, qui proclamaient détruire en 2014 une prétendue ligne Sykes-Picot à la frontière entre l’Irak et la Syrie (Neep, 2015). Ces représentations diffèrent-elles radicalement de l’objet de leur critique ? En proposant une représentation « rectifiée » du partage de la région, elles portent une volonté performative et témoignent dès lors d’un même esprit impérial, démiurgique, que celui qu’elles dénoncent. Sans cesse représenté et repensé, le Proche-Orient semble dès lors en recomposition perpétuelle, cette multiplication cartographique participant à construire l’idée d’une région inachevée, naturellement instable.

Hallucination cartographique de Ralph Peters

Document 3. Apporter la paix en traçant de nouvelles frontières : carte publiée en juin 2006 par le Lt. Col. (ret.) Ralph Peters, de la CIA, dans l’Armed Forces Journal.

 

Bibliographie

  • Amilhat Szary Anne-Laure et Cattaruzza Amaël, 2018, « Frontières de guerre, frontières de paix : nouvelles explorations des espaces et temporalités des conflits », L’Espace Politique, 22 février 2018, no 33.
  • Barr James, 2012, A Line in the Sand: Britain, France and the Struggle That Shaped the Middle East, Londres, Simon & Schuster Ltd, 464 p.
  • Blais Hélène, Deprest Florence et Singaravélou Pierre (éds.), 2011, Territoires impériaux : une histoire spatiale du fait colonial, Paris, France, Publications de la Sorbonne, 2011, 336 p.
  • Foliard Daniel, 2017, Dislocating the Orient, Chicago, University of Chicago Press, 320 p.
  • Le Douarin Louis, 2022, La fabrique de la Syrie et du Liban : cartes, savoirs géographiques et production du territoire en contexte impérial (1860-1933), Thesis, European University Institute, Florence, 751 p.
  • Le Douarin Louis, 2021, « Representing France’s Syrian “Colony Without a Flag”: Imperial Cartographic Strategies at the Margin of the Peace Conference. » dans Luis Lobo-Guerrero, Filipe dos Reis, Kerry Goettlich, Laura Lo Presti et Jeppe Strandsbjerg (eds.), Mapping, Connectivity, and the Making of European Empires (Global Epistemics), Rowman and Littlefiled., Lanham, MD.
  • Lefebvre Camille, 2015, Frontières de sable, frontières de papier : histoire de territoires et de frontières, du jihad de Sokoto à la colonisation française du Niger, XIXe-XXe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015, 543 p.
  • Lefebvre Camille, 2011, « We have tailored Africa: French colonialism and the ‘artificiality’ of Africa’s borders in the interwar period », Journal of Historical Geography, avril 2011, vol. 37, no 2, p. 191‑202.
  • Patel David Siddhartha, 2016, « Repartitioning the Sykes-Picot Middle East? Debunking Three Myths », Middle East Brief, novembre 2016, no 103, p. 10.
  • Pursley Sara, 2015, « "Lines Drawn on an Empty Map" : Iraq’s Borders and the Legend of the Artificial State (Part 2) », Jadaliyya, 3 juin 2015, consulté le 11 février 2016.
  • Schayegh Cyrus, 2017, The Middle East and the Making of the Modern World, Cambridge, Mass, Harvard University Press, 497 p.
  • Tauber Eliezer, 1991, « The Struggle for Dayr al-Zur: The Determination of Borders between Syria and Iraq », International Journal of Middle East Studies, 1991, vol. 23, no 3, p. 361‑385.

Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : découpage frontalier issu de la (dé)colonisation | frontières | influence | représentations | Sud global.

 

 

Louis LE DOUARIN

Docteur et attaché temporaire d'enseignement et de recherche (ATER) en géographie, Aix-Marseille Université

 

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :  

Louis Le Douarin, « Carte à la une. Déconstruire un récit impérial : le mythe Sykes-Picot », Géoconfluences, mai 2024.
http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/sykes-picot

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