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Image à la une : la pollution de la rivière To Lich à Hanoï

Publié le 06/09/2018
Auteur(s) : Yves Duchère, docteur en géographie, chercheur associé CEPED - Université Paris Descartes
En imposant la « civilisation urbaine » comme projet de société, le pouvoir d'État vietnamien a promu un développement urbain à toute force, entraînant des pollutions dans tous les domaines. La rivière To Lich, qui traverse l'agglomération de Hanoï, est un déversoir pour les eaux usées domestiques et industrielles ; son niveau de pollution est le symptôme d'une situation de crise environnementale.

Bibliographie | citer cet article

 

De quelle maladie la « civilisation urbaine » est-elle le nom ?

Duchere la pollution de la rivière To Lich à Hanoi photographie

Pollution et constructions informelles le long de la rivière Tô lich – Hanoï. Cliché : Yves Duchère, 2018.

Date de la prise de vue
  • février 2018
Auteur du cliché
  • Yves Duchère
Localisation
  • Hanoï – confluence Nhue-Tô Lich – district de Thanh Tri 

 

À Hanoï, la rivière To Lich((La rivière To Lich doit son nom au génie tutélaire de Hanoï : To Lich. Ce mandarin a été consacré génie tutélaire de la capitale Thang Long par l’empereur Ly Thai To (974 – 1028). On rend encore aujourd’hui un culte à ce génie au n° 76 de la rue Hang Buom.)), émissaire du lac de l’Ouest se jetant dans la rivière Nhue, est devenue en quelques années un symbole de la pollution urbaine et industrielle, une sorte de contre-pied au projet de « civilisation urbaine » (văn minh đô thị), valeur et concept cardinal de la politique développementaliste des autorités((Alors qu’en 1960 le Vietnam comptait 14,7 % d’urbains, il en totalise en 2018 plus de 34 % (United Nations, Department of economic and social affairs, population division, World Urbanization Prospects : The 2017 Revision, 2018). Pour le pouvoir central, les villes concourent « à la création d’un pays riche, d’une économie forte et d’une société civilisée » (d’après la première partie, chapitre 3 de la constitution de 1992 amendée en 2001 abordant la question de la « réalisation de l’objectif d’un peuple riche, d’un pays puissant, d’une société équitable, démocratique et moderne »). En vietnamien, le terme de civilisation se compose de deux mots (văn minh; văn = beau, minh = clarté). Celui d’urbain est également construit à partir de deux mots (đô = administration, thị = marché). Dans leur genèse et développement, les villes vietnamiennes sont d’abord des villes administratives puis, ensuite, des villes marchandes.)).

carte localisation Hanoï fleuve rouge

Le regard du géographe

La rivière To Lich, depuis l’arrivée des Français à la fin du XIXe siècle, s’est considérablement transformée.

Ce cours d’eau, en plus de recouvrir une fonction géomancique notoire dans l’édification de Thang Long en 1010 (l’actuelle Hanoï), a longtemps été une source d’eau pour l’agriculture ou pour les habitations, une voie de navigation ou encore une « muraille naturelle » (Papin, 2001, p. 30). Au XIXe siècle, après la prise de la citadelle de Hanoï par les Français, le To Lich est remblayé sur la partie qui le reliait au fleuve Rouge. Le cours d’eau devient alors un égout à ciel ouvert, notamment dans la partie urbaine.

Aujourd’hui, 300 000 personnes vivent sur les 78 km2 du bassin versant de cette rivière longue de 12,6 km et comptant 15 émissaires d’égouts urbains et plusieurs centaines d’évacuations informelles. Selon le Département des ressources naturelles et de l’environnement de Hanoï, le To Lich reçoit plus de 100 000 m3 d’eaux usées par jour dont près des 2/3 provient des activités domestiques et agricoles (les eaux usées d’origine agricole ont une très forte teneur en nitrogène et en bactéries qui s’explique principalement par l’utilisation d’intrants chimiques) et 1/3 de l’industrie (Do, 2016). Les activités des villages d’artisans (laque sur papier du village de Cot, teinturerie de Buoi, joaillerie de Dinh Cong, etc.) et les grandes usines de piles, de tabac, de pneus ou d’ampoules situés le long de la rivière participent très largement à la pollution du cours d’eau((D’après Xuan Son (2016), les eaux usées qui sortent de l’usine d’ampoules électriques et se déversent quotidiennement dans la rivière ont une teneur en cyanure de 224 mg/litre.)). Selon les indicateurs (ammonium, phosphate, carbone organique, pH... voir carte), les teneurs dépassent de 5 à 80 fois les normes vietnamiennes établies par le ministère de l’Environnement et des ressources naturelles (Nguyen, 2016).

Pollution de la rivière To Lich, carte et graphiques ammonium, nitrates, PH

Source : Vietnam University of Sciences, 2016. Réalisation : J.-B. Bouron, Géoconfluences, 2018. Merci à nos collègues de Culture Sciences-Chimie pour leur relecture.

Les sept stations d’épuration((Les deux dernières stations (Phu Do et Yen Xa) construites récemment ne traitent que 2 % des eaux du To Lich.)) en charge du traitement des eaux usées ne suffisent pas pour endiguer ce problème sanitaire et environnemental qui s’ajoute à la pollution de l’air((70 % des gaz à effet de serre présent dans l’air des grandes villes vietnamiennes sont dûs à la circulation et principalement aux émissions de PM (micro particules particulièrement dangereuses en raison de leur petit diamètre inférieur à 2,5microns) largement imputables aux scooters. À Hanoï, on compte en effet 5 millions de scooters pour 7 millions d’habitants. Face à cette situation, les autorités prévoient d’interdire les scooters dans la capitale d’ici 2030.)) et à la pollution sonore. En plus des problèmes de santé publique que ce cours d’eau insalubre pose aux populations vivant à proximité (maladies respiratoires, dermatologiques, tuberculose, cancers, etc.), ses eaux chargées en métaux lourds se déversent dans le très agricole district périurbain de Thanh Tri qui a longtemps alimenté une partie de la capitale en légumes…

Dans la région de Hanoï, l’eau est omniprésente et c’est la nécessité de son contrôle qui a fait naître la « civilisation hydraulique » (Wittfogel, 1964) du delta du fleuve Rouge. Pour autant, le développement moderne vietnamien, dont la « civilisation urbaine » est un des piliers, semble faire bien peu de cas de l’eau et de sa qualité. Alors que c’est l’eau qui a permis de faire fleurir la brillante « civilisation du végétal » (Gourou, 1936) du delta du fleuve Rouge, la pollution massive de cet espace augure d’un changement de paradigme civilisationnel à marche forcée.

Centre administratif et militaire d’une des plus grandes « civilisations hydrauliques » mondiales, la ville de Hanoï a été édifiée en 1010 à l’apex((L’apex est la première division d’un cours d’eau à l’entrée d’un delta.)) du delta du fleuve Rouge et dans le coude de ce dernier. Peuplée de 7,3 millions d’habitants((Ce chiffre comprend autant les espaces ruraux que les espaces urbains de la province de Hanoï.)) en 2016 (GSO, 2018), la métropole connaît depuis les années 1990 un puissant « rattrapage urbain » (Quertamp Fanny, 2010). En effet, depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui, le pays glisse d’une économie agricole à une économie davantage tertiaire, en passant par une phase d’industrialisation. Cette évolution s’accompagne également d’une augmentation du taux d’urbanisation, ce dernier passant de 20 % en 1990 à plus de 34 % en 2018. Plus la région de Hanoï s’urbanise et s’industrialise, plus les écosystèmes aquatiques se dégradent au point que dans certains cas on atteint un point de non-retour dont le terme vietnamien sông chết (rivière morte) rend compte de manière explicite.

Suite à la libéralisation du marché foncier des années 2000 et à la marchandisation croissante des terres, on assiste à Hanoï à une double dynamique combinant urbanisation « par le haut » (la métropolisation) et urbanisation « par le bas » (informelle, endogène ou in situ) (Duchère, 2012, 2018 ; Fanchette, 2016). Les berges des cours d’eau et de lacs sont gagnés par les constructions et les remblaiements. « De 1990 à 2004, 21 lacs et étangs sur 40 des plus grands ont disparu complètement tels ceux de Ngoc Ha, Van Phuc, Hao Nam, alors que leur existence est attestée sur les anciens plans ou livres » (Thanh H. et T., 2004 cité par Van Hoan Nguyen, 2015). Ce mouvement généralisé d’empiètements sur les terres agricoles ou les espaces en eaux s’accompagnent évidemment d’externalités négatives notoires qui atteignent une dimension critique pendant la saison des pluies lorsque les lacs et autres cours d’eau ne peuvent plus assurer leur rôle de déversoir.

Une situation environnementale imputable au monopartisme ?

Outre le bouleversement ontologique (la nature passe d’un statut de condition de l’existence humaine à, au mieux un capital périssable, au pire une menace pour les établissements humains) que l’importation du modèle métropolitain et mondialisé de la ville accélère, une lecture nationale et politique est également possible.

Le Vietnam est dirigé depuis 1976 par le Parti Communiste Vietnamien. Le maintien au pouvoir de cette force politique depuis plus de 40 ans s’explique principalement par sa capacité à avoir su mettre en place un dialogue entre ses structures d’encadrement et la population, notamment avec les forces du marché (Duchère, 2017). Au Viêt Nam, la politique des groupes d’intérêts (nhom loi ich) est une réalité centrale de l’exercice du pouvoir à tous les niveaux, particulièrement en ce qui concerne la fabrique urbaine. D’importantes collusions s’observent entre les membres de l’administration eux-mêmes d’une part, et entre le secteur privé et la machine politico-administrative d’autre part ; on peut, sans difficulté, parler d’État à clientèles. Concentrée sur la conservation du pouvoir et l’accumulation de capital, cette politique des groupes d’intérêts explique en très grande partie l’absence de considérations environnementales dans les décisions prises au cours des négociations entre le secteur privé et les pouvoirs publics : l’objectif de rentabilité à court terme apparaît le plus souvent comme la priorité (Fanchette Sylvie, 2016, p 12).

>>> Du même auteur, lire aussi : « La République Socialiste du Vietnam est-elle autoritaire ? », 2017.

Ainsi, la dégradation de l’environnement est l’expression spatiale d’une des dimensions de l’économie politique urbaine liée au fonctionnement clientéliste de l’État-parti vietnamien (Duchère Yves, 2018 ; Lê Hữu Khoa, 2014). Elle peut être également analysée à l’aune des réflexions sur l’économie morale (Scott James, 1977, 2009) dans laquelle les règles informelles deviennent un facteur plus permanent du paysage socio-économique et politique à l’heure du démantèlement de l’État-providence. Enfin, elle traduit l’empressement des autorités à faire de Hanoï une vitrine de leur politique développementaliste censée participer de la légitimation du pouvoir autoritaire du Parti communiste vietnamien (Gibert Marie, Ségard Juliette, 2015).

 
En 2016, un accident industriel soulève l'indignation des Vietnamiens


En mai 2016, l’aciérie taïwanaise Formosa (province de Ha Tinh, 430 km au sud de Hanoï), suite à l’utilisation de technologies désuètes et au non-respect des normes environnementales de production, s’est rendue responsable de la pollution des eaux sur près de 250 km de côtes vietnamiennes, ce qui entraîna la mort de plusieurs millions de poissons. Ce scandale a rapidement donné lieu à une mobilisation populaire d’envergure nationale à priori soutenue par la presse. Bien que le mouvement ait été dans l’ensemble réprimé et contenu, notamment par l’arrestation de militants condamnés à de lourdes peines de prison pour « abus de libertés démocratiques », une remise en question des choix de développement et une critique des accointances entre autorités vietnamiennes et investisseurs privés a alors commencé à poindre.

 

La situation reste très inquiétante et les revendications sociales portant sur l’environnement se multiplient (voir encadré). De plus, la corruption continue de gangréner la vie quotidienne des Vietnamiens dont la première cause de mortalité est le cancer et dont on peut penser qu’elle est en grande partie la conséquence directe de la pollution. Le taux de cancer par âge au Vietnam (ASR = Age Standardized Rate) est en effet passé de 150.13/105 (1993-1998) à 160.00/105 (2006-2007) chez les hommes. Chez les femmes le taux est moins élevé mais l’augmentation entre les deux périodes est beaucoup plus prononcée (Duong Anh Vuong et all, 2010). Le risque d’une déstabilisation politique impulsée par des mouvements écologistes ou tout simplement citoyens est de plus en plus pris au sérieux par les autorités de Hanoï. 

 


Bibliographie

  • Do Xuan Son, 2016, La rivière Tô Lich dans le paysage de Hanoï : étude de cas : le village Hạ Yên Quyêt (Cót) & le village Định Công Hạ. Thèse d’architecture et aménagement de l’espace. Université Toulouse le Mirail - Toulouse II, 678 p.
  • Duchère Yves, 2018, Hanoi et sa région. Une géographie du compromis en régime autoritaire (préface de Benoît de Tréglodé), Les Indes Savantes, 265 p.
  • Duchère Yves, 2017, « La République Socialiste du Vietnam est-elle autoritaire ? », Géoconfluences, 2017.
  • Duchère Yves, 2012, « La rareté de l’espace dans les villages de métier du delta du fleuve Rouge. L’exemple des stratégies socio-spatiales villageoises dans la commune de Phong Khe (Bac Ninh) », EchoGéo, 21/2012,
  • Duong, Vuong & Velasco-Garrido, Marcial & Duc Lai, Truong & Busse, Reinhard. (2010). Temporal Trends of Cancer Incidence in Vietnam, 1993-2007. Asian Pacific journal of cancer prevention : APJCP. 11. 739-45.
  • Fanchette Sylvie (dir.), 2015, Hà Nội, future métropole. Rupture de l’intégration urbaine des villages, Collections Petit Atlas Urbain, I.R.D, 211 p.
  • General Statistics Office of Vietnam (GSO), 2018 : https://www.gso.gov.vn/Default_en.aspx?tabid=491
  • Gibert Marie et Segard Juliette, 2015, « L’aménagement urbain au Việt Nam, vecteur d’un autoritarisme négocié », Justice spatiale, n° 8.
  • Gourou Pierre, 1936, Les paysans du Delta tonkinois, Étude de géographie humaine, Thèse de doctorat, Paris, Les éditions d'Art et d'Histoire, 666 p.
  • Lê Hữu Khoa, 2014, Anthropologie du Việt Nam, L’espace cognitif du peuple, Tome 5, Les Indes Savantes, 210 p.
  • Nguyen Ho Hoang, 2016, Assessment of water quality of To Lich river in Hanoi city, mémoire de master Université Nationale de Hanoi, 57 p.
  • Papin Philippe, 2001, Histoire de la ville de Hà Nội, Paris, Fayard, 404 p.
  • Quertamp, Fanny, 2010, « La périurbanisation de Hanoi : dynamiques de la transition urbaine vietnamienne et métropolisation », Annales de Géographie 1 /2 (n°671-672), p. 93-119.
  • Scott (J.C), 1977, The moral economy of the peasant. Rebellion and subsistance in Southeast Asia, Yale University Press, 254 p.
  • Scott (J.C), 2009, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Éditions Amsterdam, 270 p.
  • Wittfogel Karl, 1964, Le despotisme oriental, Editions de minuit, 671 p.

 

 

Yves Duchère
Docteur en géographie et chercheur associé à l'université Paris Descartes, Centre Population et Développement (CEPED, UMR 196)

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

 

Pour citer cet article :

Yves Duchère, « La pollution de la rivière To Lich à Hanoï », image à la une de Géoconfluences, septembre 2018.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/image-a-la-une/pollution-to-lich-hanoi/

 

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