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Carte à la une : les damnés de la mer

Publié le 04/12/2015
Auteur(s) : Nicolas Lambert, Cartographe, Ingénieur de recherche CNRS, UMS 2414 RIATE, Membre du réseau Migreurop
En 20 ans (1993-2015), plus de 30 000 migrants sont morts ou portés disparus en essayant de rejoindre l’Union européenne. Comment la carte, en proposant une représentation schématique de l’espace, peut-elle déployer des arguments pour jouer un rôle non négligeable dans le débat public ?

En 20 ans (1993-2015), plus de 30 000 migrants sont morts ou portés disparus en essayant de rejoindre l’Union européenne, soit l’équivalent de la population totale d’une ville comme Montbéliard, Biarritz, Périgueux, Palaiseau ou Dieppe. Noyés en mer au large de Lampedusa, morts asphyxiés dans un camion en Autriche, morts de faim dans le désert saharien ou percutés par un train dans le tunnel sous la Manche, ces drames n’ont de cesse de se succéder.
Jadis occultés ou méconnus, ces chiffres, équivalents au bilan d’une guerre, font aujourd’hui régulièrement la une des journaux. Au fil des drames, la presse s’en empare, s’indigne, informe, alerte. En septembre 2015, l’Europe entière s'est émue à la vue de la photo du jeune enfant kurde Aylan Kurdi échoué sur une plage turque.

La butte rouge migratoire

Carte conçue et réalisée par Nicolas Lambert en avril 2015.

Compter les morts

D’où viennent les données ? Depuis 1993, l’organisation néerlandaise United for Intercultural Action (réseau paneuropéen contre la nationalisme, le racisme, le fascisme et pour le soutien des immigrants et des réfugiés) collecte, organise et partage les données. Issue d’une revue de presse internationale réalisée par un réseau de militants, la base de données réalisée par l'ONG recensait en 2013 un peu plus de 17 000 morts durant la période 1993-2015 [1]. Le journaliste italien Gabriele Del Grande publie également ces chiffres sur son blog. Selon sa propre comptabilité, plus de 21 000 personnes seraient mortes depuis 1998 en essayant de rejoindre l’Union européenne. Depuis 2013, les choses s’affinent. Un projet collaboratif nommé "The Migrants Files" mis en œuvre par des journalistes européens diffuse aujourd’hui, au jour le jour, ces données géolocalisées. Le travail réalisé par ce réseau de « data journalistes » a consisté à comparer les différentes bases de données et à en vérifier chaque entrée [2]. Au total, le bilan est bien plus lourd que prévu. En novembre 2015, il s’élèverait à plus de 33 500 morts en 20 ans dont plus de 3 500 pour la seule année 2015 [3].
Si ces chiffres sont à prendre avec précaution -  le nombre de cadavres réellement retrouvé et identifié reste marginal – il est néanmoins probable que, étant donné la réalité géographique et géopolitique des routes migratoires (mers, déserts, pays en guerre, …), beaucoup de migrants meurent chaque année sans qu’aucun média n’en ait eu connaissance. L'instrument de mesure n'est pas parfait. Il minimise probablement la réalité des faits.

La carte comme moyen d’action

Ces données ont été mises en cartes à de nombreuses reprises. Depuis 2004 et la première carte réalisée par Olivier Clochard et Philippe Rekacewicz pour le Monde Diplomatique, la « carte des morts » a souvent été réactualisée [4]. Au fil des mises à jour, les zones mortifères visibles sur les cartes se sont déplacées de Gibraltar à Lampedusa en passant par les Canaries ou la mer Egée. En se dotant de dispositifs de surveillance quasi militaires, l’Europe a poussé au fil des ans les migrants vers des routes toujours plus dangereuses. La frontière est mobile, et ne cesse de se durcir. Plus les accès vers l’Europe sont fermés, plus les routes prises par les hommes, femmes et enfants pour fuir les conflits et la misère, deviennent fatales.
Ces cartes ont donc été créées pour informer, alerter, provoquer l’indignation, faire bouger les lignes. Réalisées au sein du réseau Migreurop, elles n’ont rien de neutre. Elles sont un point d’appui au service d’une idée : la politique migratoire de l’Union européenne doit être réorientée radicalement.
La carte est certainement une image moins poignante qu’une photo pour sensibiliser l’opinion à la situation dramatique des migrants vers l’Europe. Par la nécessaire abstraction inhérente à la réalisation cartographique, la carte déshumanise le phénomène qu’elle représente. Elle dissout les histoires individuelles dans une représentation globale. Mais, toutefois, en proposant une représentation schématique de l’espace, la carte, par la présomption d’autorité qu’elle véhicule, a la capacité de déployer des arguments pour jouer un rôle non négligeable dans le débat public.

La butte rouge migratoire

La carte présentée ici, résulte d’une volonté de produire une nouvelle image mettant en scène la guerre invisible qui se livre sur les frontières extérieures de l’Union européenne. Construite par une méthode permettant de représenter le phénomène comme s’il était continu dans l’espace [5], cette carte propose d’agréger les données sur l’ensemble de la période 1993-2015 pour former une représentation allégorique globale portant un message fort. La méthode utilisée consiste à déterminer pour chaque point de l’espace, la valeur d’une variable (ici, le nombre de morts sur l’ensemble de la période), calculée dans un certain voisinage (ici, 350 km [6]). Cette méthode fait apparaître les grandes structures spatiales : trois lieux importants se détachent.

Visualisée en 3D, la carte des morts aux frontières dessine un nouveau territoire fait de plaines, de collines et de montagnes. Avant de devenir une carte, la « Butte rouge » est avant tout une chanson. Chanson anti-guerre écrite par Gaston Montéhus (1872-1952) [7], elle fait référence à la butte Bapaume qui fut un des lieux les plus sanglants de la Première Guerre mondiale, situé à Berzieux dans la Marne. Identifiée souvent à tort à la butte Montmartre et à la commune de Paris, cette chanson sert aussi bien souvent d’étendard politique. Par son nom, cette carte se place donc d’emblée dans un univers intellectuel, celui de la gauche, de la révolution et du pacifisme. La butte rouge migratoire s’inscrit donc dans une histoire longue. Celle du refus de la Première Guerre mondiale jadis. Celle du refus de la guerre menée contre les migrants aujourd’hui, ces damnés de la mer.

La formation de la butte rouge

Pour télécharger les cartes une à une : 1995-1999, 2000-2004, 2005-2009, 2010-2015.

De 1995 à 1999, le sud de l’Espagne (Gibraltar et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla) apparaît comme le point d’entrée privilégié vers l’Union européenne. Progressivement « sécurisé » (mise en place du SIVE [8] en 2002, élévation des murs entourant les enclaves de Ceuta et Melilla en 2005), les flux migratoires sont progressivement déviés plus au sud vers les îles Canaries puis vers le Sénégal. Pour endiguer ces déplacements, l’agence Frontex met en place dès 2006, loin des frontières de l’Union européenne,  des opérations de contrôle. À partir de 2010, suite aux « printemps arabes » et de façon bien plus dramatique avec les instabilités géopolitiques causées par les guerres en Libye et en Syrie, l’écrasante majorité des drames se recentrent en Méditerranée. En 2011 puis en 2014, le nombre de morts repart spectaculairement à la hausse avec 4 255 décès enregistrés pour cette seule année.

Notes :

[1] Ces chiffres prennent en compte principalement le nombre de migrants morts ou portés disparus (tel qu’il est donné par les différents journaux). Dans cette base de données sont également comptabilisés les personnes décédées à la suite d’une expulsion et les crimes racistes commis contre des étrangers. Dans tous les cas, les sources primaires peuvent varier : autorités locales, ONG, etc.

[2] Ce travail de « dédoublonnage », en grande partie manuel, a été mené par seize étudiants du Laboratoire de data journalisme de l'Université de Bologne (Italie). La méthodologie détaillée est disponible en ligne : http://www.themigrantsfiles.com/

[3] Au 9 novembre 2015, le nombre de morts depuis 1993 s’élève à 33 597 dont 31 478 depuis 2000. 3 678 sont morts ou portés disparus pour la seule année 2015.

[4] Il est possible de trouver ces cartes en ligne : 
Des morts par milliers aux portes de l’Europe, Olivier Clochard et Philippe Rekacewicz, Le Monde diplomatique, mars 2004 et décembre 2006,
Mourir aux portes de l'Europe, Olivier Clochard et Philippe Rekacewicz, Le Monde diplomatique, juin 2010,
Des morts par milliers aux portes de l'Europe, Nicolas Lambert, Atlas des migrants en Europe, Migreurop, 2009 et 2012
Mourir aux portes de l'Europe, Philippe Rekacewicz, Visionscarto.net, avril 2014.

[5] Le potentiel est une méthode de généralisation spatiale développée dans les années 1940 par le physicien John Q. Stewart (1942), par analogie avec le modèle gravitaire, intégrant une fonction d’interaction basée sur la distance. Voir J.Q. Stewart, “Measure of the influence of a population at a distance”, Sociometry, 1942, 5(1): 63-71. Le potentiel est défini comme une quantité d’une variable quantitative absolue pondérée par la distance (euclidienne, routière, ferroviaire, etc.) selon une fonction décroissante (ce qui est proche compte davantage que ce qui est loin). En cartographie thématique, cette méthode permet notamment  de simplifier et mettre en évidence les structures spatiales. Pour la carte présentée ici, les calculs ont été réalisés avec le package R SpatialPosition (présentation en anglais).

[6] Ce paramètre correspond à la portée de la fonction d’interaction. Il correspond à la valeur où la probabilité d'interaction passe à 0,5 (50 %).

[7] Les paroles de la chanson, La Butte Rouge sur le site 'Du Temps des cerises aux Feuilles mortes'.

[8] Le SIVE est le système électronique intégré de surveillance extérieure mis en place par l’Espagne en 2002
 

Ressources complémentaires :

Ressources bibliographiques :
Ressources webographiques :
  • UNITED for Intercultural Action. European Network against nationalism, racism, fascism and in support of migrants and refugees, avec en particulier sur la page The Fatal Policies of Fortress Europe, la liste des morts, List of Deaths.
  • Fortress Europe, le blog de Gabriele Del Grande, en italien. Une version française est disponible.
  • The Migrants' Files, le site de data journalisme européen.
  • Migreurop, Observatoire des frontières. Créé en novembre 2002, Migreurop est un réseau d’associations, de militants et de chercheurs originaires de plusieurs pays de l’Union européenne, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb et du Proche-Orient, dont l’objectif est d’identifier, faire connaître et dénoncer les politiques européennes de mise à l’écart des migrants (enfermement, expulsions, externalisation des contrôles migratoires) jugés indésirables sur le territoire européen ainsi que les conséquences de ces politiques sur les pays du Sud.
  • Neocarto, le carnet de Nicolas Lambert, en particulier les cartes Des morts par milliers aux portes de l’Europe et Mare Nostrum, 2015.


Sur le thème des migrations, voir aussi dans Géoconfluences, deux Veilles de septembre 2015 :

Nicolas LAMBERT,
cartographe, ingénieur de recherche CNRS, UMS 2414 RIATE,
Membre du réseau Migreurop,
blog http://neocarto.hypotheses.org/

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