Vous êtes ici : Accueil / Informations scientifiques / À la une / Carte à la une / Carte à la une. Les frontières disputées et conflictuelles dans le monde

Carte à la une. Les frontières disputées et conflictuelles dans le monde

Publié le 15/12/2021
Auteur(s) : Ninon Briot, agrégée, docteure en géographie - École normale supérieure de Lyon
Jean-Benoît Bouron, agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences - DGESCO, ENS de Lyon.
Pauline Iosti, agrégée de géographie, attachée temporaire de recherche et d'enseignement - École normale supérieure de Lyon
Cette carte vise à localiser les frontières contestées à l'échelle mondiale. Si les États n'ayant aucun différend frontalier sont rares, la plupart des disputes sont de très faible intensité, ou résultent d'un désaccord sur une partie infime de la dyade frontalière. Dans certains cas, de loin les plus rares, les différends peuvent donner lieu à des conflits frontaliers armés, également représentés sur cette carte.

Bibliographie | mots-clésciter cet article

planisphère : les conflits frontaliers dans le monde

Document 1. Carte des frontières contestées et des conflits frontaliers, Géoconfluences 2021. Libre de droits pour l’usage pédagogique. Licence Creative Commons, non commercial, attribution de l’auteur, partage sous les mêmes conditions. Pour voir la carte en très grand, cliquez ici.

 

La frontière est conçue comme une « limite de souveraineté et de compétence territoriale d’un État » selon le Groupe Frontière (2004). La frontière renvoie à une souveraineté, à l’exercice d’un pouvoir sur les territoires. Sa dimension potentiellement conflictuelle est assez forte : d’ailleurs, l’étymologie du mot frontière renvoie à la notion de front militaire.

 

1. Cartographier les disputes frontalières à l’échelle mondiale

La question des frontières, classique en géographique, a bénéficié d’une attention renouvelée avec son inscription au programme des concours de l’enseignement et au programme du lycée (en spécialité HGGSP en première).

1.1. Des sources difficiles à obtenir

La construction de cette carte découle d’un premier constat : malgré l’abondance des publications récentes sur la question des frontières (Billard et Encel, 2021, Foucher 2020, Papin et Tertrais 2016), les cartes des différends frontaliers à l’échelle mondiale sont rares, même dans l’Atlas des frontières (Billard et Encel, 2021), récent et pourtant très complet. L’échelle locale est souvent privilégiée dans les cartes, ce qui peut se comprendre par la difficulté à cartographier les frontières à l’échelle mondiale. Des exceptions existent, à l’image des cartes construites par Stéphane Rosière, mais elles sont principalement focalisées sur les frontières fermées (2009) ou sur les murs frontaliers (2017), qui montrent que la fermeture physique des frontières reste un phénomène assez localisé à l’échelle mondiale.

De même, peu de cartes à l’échelle mondiale localisent simultanément les différends frontaliers et les conflits armés, et à notre connaissance aucune n’est disponible en ligne. La carte des principaux conflits meurtriers (1989-2016) produite par l’atelier de cartographie de Sciences Po pour l’ouvrage de Pélopidas et Ramel (2018, p. 10), consultable en ligne, donne une visualisation à l'échelle mondiale des pertes humaines liées aux conflits mais elle ne s'intéresse pas spécifiquement aux conflits frontaliers. Elle rappelle notamment la difficulté à quantifier l’ampleur de ces conflits récents, d’autant plus dans un contexte de transformation des conflits : les nouveaux modes d’affrontement impliquent de moins en moins une opposition frontale entre plusieurs armées. Notre planisphère se propose de représenter sur une même carte les frontières disputées et les conflits frontaliers à partir de différentes sources disponibles.

Cette relative rareté peut étonner alors que les frontières sont un objet politique, médiatique et scientifique important. Elles sont un objet politique d’abord, parce que la construction de l’État-nation westphalien, forme moderne de l’organisation territoriale, repose sur l’établissement de frontières linéaires. Pour une partie de la littérature, la frontière linéaire est un facteur de conflits car en délimitant un intérieur et un extérieur et en juxtaposant directement deux pouvoirs étatiques, elle peut faire l’objet de contestation. Les conflits aux frontières sont d’ailleurs la première cause de guerre dans l’histoire (Brunet-Jailly 2017). Il en découle un traitement médiatique particulier, avec une représentation fréquente des conflits frontaliers dans la presse, dénotant un fort intérêt pour les questions géopolitiques. La littérature scientifique propose également de nombreux travaux sur les différends frontaliers (par exemple Amilhat Szary et Cattaruzza 2017, Bigo et al., 2009, Brunet-Jailly, 2017).

 
Encadré 1. Quelques planisphères existants sur des sujets proches

Différends frontaliers

  • Tertrais Bruno et Papin Delphine, 2016, L’Atlas des frontières, Les Arènes, 2016, « Les différends frontaliers, des relations de mauvais voisinage », p. 103-104.

Conflits armés

  • Pelopidas Benoît, Ramel Frédéric (dir.), 2018, Guerres et conflits armés au XXIe siècle, Paris, Les Presses de Sciences Po, coll. « L'enjeu mondial », 2018 : « Principaux conflits meurtriers, 1989-2016 », p. 10, consultable en ligne

Frontières fermées et murs frontaliers

Quasi-États

  • « Carte des Quasi-États » in Grünewald François et Rieu Anne, « Les quasi-États, « OVNIS » géostratégiques ou outils de déstabilisation politique ? » Diplomatie n° 30, janvier-février 2008, « Entre guerre et paix, les quasi-États », p. 38

 

1.2. Données utilisées

Deux sources de données ont permis de construire cette carte. Tout d’abord, nous nous sommes basés sur la « Map of disputed territories » de Max Galka, disponible en ligne. Cette carte est alimentée par deux bases de données :

La liste des conflits aux frontières provient également d’une page Wikipédia : « List of border conflicts » (en anglais). Si Wikipédia n'est pas une source scientifique à proprement parler, les listes élaborées et compilées de façon collaborative sont parfois la source d'information la plus complète disponible. Nous avons conservé les conflits qui avaient fait au moins un mort depuis 2015. Il faut bien noter que ces données ne sont qu’une estimation du nombre de morts, qu’elles n’ont pas toutes été réactualisées depuis 2020, et que des chiffres différents peuvent être trouvés sur d’autres sites. Ces données donnent cependant un ordre de grandeur des conflits contemporains. Dans un souci d’exhaustivité, nous avons complété ces deux sources principales avec diverses sources secondaires, même si cela peut engendrer des biais et des oublis.

Nous avons fait le choix de représenter les conflits frontaliers soit entre deux États reconnus, soit entre un État et un quasi-État. Les quasi-États sont « des entités indépendantes de facto mais non reconnues par la communauté internationale » (Kolstø, 2006 cité par Rosière, 2010). En revanche, les régions sécessionnistes n’ont pas été représentées, dans la mesure où elles n’ont pas les compétences régaliennes d’un État, et où elles n’exercent pas de contrôle frontalier. Pour en savoir plus, on pourra se référer au « planisphère à 230 États » proposé par Stéphane Rosière (2010).

Dans un article de 2017, Emmanuel Brunet-Jailly propose une typologie des conflits frontaliers, dans lequel il différencie trois types de disputes frontalières : (1) les disputes frontalières territoriales, qui désignent des désaccords majeurs sur le tracé d’une ligne frontalière, associés à des revendications territoriales ; (2) les disputes positionnelles, concernant des litiges de délimitation et de démarcation ; (3) les disputes fonctionnelles, qui ne concernent pas le tracé de la frontière, mais sa gestion (encadré 2). On a choisi ici de ne représenter que les deux premiers types de disputes frontalières.

 
Encadré 2. Un type de conflit frontalier non représenté sur la carte : les conflits fonctionnels

Les disputes fonctionnelles désignent tous les désaccords concernant l’exercice des fonctions frontalières : notamment sur le degré de contrôle, d’ouverture ou de fermeture de la frontière, ou encore sur la gestion d’une ressource transfrontalière. Ces conflits fonctionnels sont en général les plus facilement résolus, mais ils restent un type de dispute frontalière à part entière, qui peut générer des contestations plus ou moins intenses et à plusieurs échelles :

Un exemple de conflit fonctionnel : la « guerre du papier » entre Argentine et Uruguay

Au début des années 2000, un conflit frontalier apparaît entre Uruguay et Argentine, suite au projet de construction de deux papeteries étrangères dans la municipalité uruguayenne de Fray Bentos, à proximité du Rio Uruguay. Ces industries, vues par les pouvoirs publics d’Uruguay comme une source de richesse, sont jugées trop polluantes par les riverains argentins, vivant en aval du fleuve.

Conflit frontalier fonctionnel

Document 2. Un exemple conflit frontalier fonctionnel autour de l'industrie papetière sur le fleuve Uruguay. Cliquez ici pour télécharger l'image sans fond gris.

L’affaire, initialement locale (manifestations, occupation d’un pont transfrontalier), change d’échelle lorsque le gouvernement argentin réclame à l’Uruguay de mettre en pause les travaux le temps de mener une étude d’impact. L’Argentine considère en effet que l’Uruguay viole un ancien traité transfrontalier (1975), qui obligeait les pays à se consulter avant d’agir sur le fleuve. L’affaire est même menée à la Cour Internationale de Justice en 2006, par l’Argentine, puis par l’Uruguay, qui fait également un recours auprès du Mercosur. Finalement, l’une des deux usines est construite en 2007, tandis que l’autre est déplacée dans une autre région d’Uruguay.

P. I.


 

2. De nombreux différends frontaliers

La représentation des différends frontaliers fait apparaître un grand nombre de pays concernés, mais la grande majorité de ces différends sont finalement de faible intensité.

2.1. De nombreux États concernés par des différends frontaliers

La carte montre l’étendue des États impliqués dans des différends frontaliers. Selon la carte des territoires disputés disponible en ligne, 126 des 197 États reconnus par l'ONU ont au moins un différend frontalier, soit 65 % des États à l’échelle internationale. Presque toutes les régions du monde sont concernées, à l’exception de certains vides relativement étonnants : si les anciennes républiques soviétiques d’Asie Centrale ou encore les Balkans connaissent des différends frontaliers très forts, les pays d’Europe de l’Est et notamment ceux nouvellement intégrés dans l’UE sont exempts de toute dispute. On peut supposer que l’intégration à l’UE a joué un rôle, notamment parce que l’un des chapitres de l’acquis communautaire concerne les relations extérieures et notamment une situation géopolitique stable. Concernant l’Afrique de l’Ouest, ce constat fait écho aux travaux de Michel Foucher (Foucher 2020), qui montre que les frontières de cet espace ne sont pas disputées et sont au contraire stables. À l’exception de deux différends mineurs, l’un entre Guinée et Sierra Léone pour un segment de frontière sur la rivière Yenga et l’autre pour fixer exactement le tripoint frontalier entre Bénin, Niger et Nigéria, l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest francophone et anglophone ne connaît aucun différend frontalier répertorié.

Bien que le nombre d’États impliqués dans des contestations frontalières soit élevé, l’étendue des frontières réellement concernées par la dispute est très faible. Elles concernent des petites portions de territoires, ce que la carte interactive de Max Galka montre très bien. Par exemple, le Portugal fait bien partie de la liste des pays concernés par au moins un différend frontalier, mais le désaccord en question porte sur une seule municipalité, celle d’Olivence (Olivenza) administrée par l’Espagne mais revendiquée par le Portugal, en raison d’un statut ambigu dans les traités successifs signés par les deux pays depuis 1297. Or ce désaccord n’a jamais débouché sur un conflit.

Il s’agit de l’état de fait le plus courant dans les différends frontaliers : un vide juridique aboutissant à une double revendication, sans que les relations entre les deux États concernés ne s’en trouvent dégradées outre mesure. Le règlement de ce type de différend peut être très long, comme l’a montré l’exemple de la frontière entre le Suriname et la Guyane française, en amont du fleuve Maroni (Blancodini, 2019).

>>> Sur ce sujet, lire : Patrick Blancodini, « La frontière Suriname – Guyane française : géopolitique d’un tracé qui reste à fixer », Géoconfluences, septembre 2019.

Les autres disputes frontalières concernant la France se situent toutes dans les outre-mer, principalement dans l’océan Indien et le canal du Mozambique : Mayotte, restée française après l’indépendance des Comores, est revendiquée par celles-ci ; les îles (toutes inhabitées) Juan de Nova, Glorieuses, Europa et Bassas da India, le sont par Madagascar ; l’île Tromelin, condominium coadministré par la France et l’Île Maurice, est revendiquée par les Seychelles. Pour finir, les îles Matthew et Hunter, également inhabitées et dépendant de la Nouvelle-Calédonie, sont revendiquées par le Vanuatu depuis son indépendance en 1980.

2.2. Des différends différents : querelles héritées contre nouvelles conflictualités frontalières

La carte met à plat, sur le même plan (c’est bien le sens du mot et le but originel du planisphère comme objet), des conflits de nature différente et ayant des profondeurs historiques très diverses. Certains conflits sont le résultat d’une cristallisation dans le temps long de luttes prenant leurs origines dans des formes de domination héritées de la première colonisation, voire précoloniales, comme le montre l’exemple du Sahara occidental (encadré 3).

 
Encadré 3. Le cas du Sahara occidental

Sahara occidental

Document 3. Les frontières du Maroc et les « murs du Sahara ». Cliquez ici pour télécharger l'image sans fond gris.

Les territoires situés au sud du royaume du Maroc ont fait l’objet, dès la dynastie almoravide, d’un contrôle relatif de l’État marocain sur les tribus nomades qui le peuplaient. À la fin du XIXe siècle, l’Espagne place ces territoires sous protectorat, sous le nom de « Sahara espagnol », quelques années avant que la France ne place le Maroc lui-même sous protectorat français. Au milieu des années 1970, l’Espagne se retire de cet espace, et la question de la souveraineté du Sahara espagnol se pose. La Mauritanie en revendique une partie, tandis que le Maroc estime que ce territoire est le sien, au nom de vieilles allégeances que les chefs des tribus nomades du désert faisaient à leurs sultans. Les Sahraouis, dont la constitution en tant qu’ethnie est elle-même le fruit de la décolonisation et d’une identité forgée autour des revendications face au Maroc, s’y opposent, et le Front Polisario plaide, comme le prévoit l’ONU, pour un référendum d’autodétermination qui pourrait conduire à l’indépendance. Mais le 6 novembre 1975, bien que l’armée espagnole soit toujours sur le territoire, le roi Hassan II lance la « Marche verte », une opération de propagande patriotique. 350 000 Marocains, majoritairement des civils non armés, entrent dans le Sahara Occidental. L'Espagne cède aux demandes de Rabat : le tiers sud-est du territoire ira à la Mauritanie, les deux tiers nord au Maroc. Une guerre civile dure ensuite jusqu’à l’érection du « mur des sables », en fait un ensemble de six murs successifs, entre les espaces contrôlés par le Maroc, dans le Nord et sur la côte, et ceux contrôlés par le Front Polisario. La signature d’un cessez-le-feu entérine ces positions en 1991. Le Maroc, soutenu par une partie de la communauté internationale et par la Ligue arabe, ne reconnaît toujours pas l’existence du Sahara occidental. Les douaniers marocains confisquent à l’entrée du territoire tout document qui présenterait une carte sur laquelle figure le Sahara occidental, raison pour laquelle de nombreux manuels scolaires francophones ne font pas apparaître cette frontière contestée. Ce cas illustre la façon dont la succession historique des souverainetés sur un territoire sert d’argument qui peut être mobilisé par les deux parties opposées, se référant chacune à un passé différent.

N.B. et J.B.B.


 

L’évolution la plus sensible dans les différends frontaliers est l’importance croissante des disputes maritimes, comme le montrait déjà l’exemple de la France cité plus haut. De nombreux différends visibles sur la carte sont des conflits liés à des revendications d’îles, parfois de minuscules îlots, souvent inhabités, ou à la détermination de l’angle de la frontière entre les eaux territoriales de deux États. En effet, la délimitation des eaux territoriales a des conséquences importantes sur celle des zones économiques exclusives (ZEE), placées dans leur prolongement. Même minime, une extension des eaux territoriales d’un État peut se traduire par une importante extension de sa ZEE. C’est encore plus vrai pour un îlot ouvrant des droits sur un rayon de 200 nautiques tous azimuts. C’est ce qui explique les nombreuses disputes frontalières en mer. Si les limites entre deux ZEE ne sont pas à proprement parler des frontières, puisqu’il s’agit non d’espaces sous souveraineté, mais de droits à exploiter la colonne d’eau et les fonds marins, elles entraînent des conflits de souveraineté sur les espaces terrestres et littoraux permettant d’accéder à ces droits. On peut citer ici l’exemple de Clipperton, îlot situé dans le Pacifique au large du Mexique mais sous souveraineté française, donnant lieu à un différend avec le Mexique au sujet de sa zone économique exclusive. L’Atlas géopolitique des espaces maritimes (Ortolland et Pirat, 2010) offre un grand nombre d’exemples de ces contestations non résolues.

L’une des résolutions possibles, quoiqu’encore rare, est l’exploitation en commun d’un gisement contesté par deux États, comme dans le cas du Timor oriental, dont les frontières sont héritées de la période coloniale hollandaise et portugaise. Ce petit pays avait hérité, à son indépendance en 2011, d’un accord frontalier maritime avec la puissance régionale voisine, l’Australie, qui lui était défavorable (Durand, 2020). Pour éviter l’appel aux organes de justice internationaux, cette dernière a accepté plusieurs modifications de l’accord, aboutissant à une « zone de développement pétrolier conjoint », même si cette dernière ne satisfait pas complètement le Timor oriental.

>>> Pour en savoir plus, lire : Frédéric Durand, « Timor, géohistoire des frontières stratifiées », Géoconfluences, juin 2020.

 

3. Des différends majoritairement peu meurtriers

Une lecture trop rapide de la carte pourrait donner l’image d’un monde en conflit, mais en réalité, la plupart des différends frontaliers ne débouchent pas sur des conflits.

3.1. La plupart des conflits sont latents

L’un des résultats révélés par cette carte est que, bien qu’il existe de nombreux différends frontaliers entre États, ceux-ci ne mènent pas systématiquement à des logiques conflictuelles et à des guerres, bien au contraire. On voit en effet que seule une dizaine de frontières contestées ont été le théâtre de guerres depuis 2015 sur les 105 disputes recensées. Finalement, la plupart des disputes sont latentes et s’étalent dans le temps.

Il faut pointer ici le rôle de la Cour internationale de Justice, qui est l’institution saisie par les États en cas de différends frontaliers, permettant un arbitrage international. La Cour internationale de Justice siège à La Haye et est établie par l'article 92 de la Charte des Nations unies. Elle a notamment pour fonction de régler des conflits juridiques soumis par les États. Elle a par exemple jugé des différends frontaliers entre le Cameroun et le Niger sur la question du Lac Tchad ou encore entre le Kenya et la Somalie à propos d’une zone disputée dans l’océan Indien. Cet organe international a pour rôle de proposer une réponse internationale à des disputes étatiques, afin d’éviter les conflits qui pourraient en résulter. Son rôle est toutefois limité à la reconnaissance que les États donnent à ses décisions : l'Australie a ainsi retiré sa reconnaissance de la compétence de la Cour internationale de Justice sur la délimitation de sa frontière maritime avec le Timor oriental, quelques années avant l’indépendance de celui-ci (Durand, 2020).

3.2. Quelques conflits meurtriers

Certaines disputes tournent au conflit armé, comme le montre la carte. On remarque deux pôles de zones frontalières meurtrières. D’un côté, les quasi-États en périphérie de l’empire russe puis soviétique concentrent un certain nombre de conflits, comme le montre la situation en Crimée (encadré 4) et au Donbass. Le conflit récent au Haut-Karabagh entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan illustre également l’actualité de la question. Ces deux territoires ont en commun des positions très anciennes de zone-tampon entre des rivalités impériales ; c’est particulièrement vrai pour le Haut-Karabagh dont l’histoire est faite de dominations successives (ottomane, persane, russe) d'autonomie relative et de brèves périodes d’indépendance.

 
Encadré 4. La guerre entre l’Ukraine et la Russie

L’Ukraine est un État tiraillé entre deux puissances voisines : l’Union européenne d’un côté et la Russie de l’autre. République socialiste soviétique de 1922 à 1991, l’Ukraine devient indépendante à la suite de la chute de l’URSS. Elle reste encore fortement sous influence russe, par son histoire, mais aussi par des liens socio-ethniques. 17 % des citoyens ukrainiens (selon le droit du sol tel que défini dans la constitution) se déclarent de nationalité russe dans le sens ethnique du terme (selon le droit du sang tel que défini dans la constitution) : ces distinctions entre citoyenneté et nationalité sont héritées de la législation soviétique. Ces citoyens ukrainiens de nationalité russe sont majoritairement concentrés dans l’Est et dans le Sud de l’Ukraine, ce qui correspond aux espaces impliqués dans le conflit.

La guerre trouve ses origines dans la lutte de puissances extérieures cherchant à imposer leur influence économique en Ukraine. Les anciennes républiques soviétiques sont écartelées entre l’Union européenne d’une part, dans le cadre de son partenariat oriental, et la Russie qui souhaite mettre en place une union douanière. En 2013, le président Viktor Ianoukovytch, pro-russe, refuse de signer l’accord avec l’UE et souhaite renforcer ses liens avec la Russie. Des émeutes pro-européennes se soulèvent dans l’Ouest du pays, et en particulier à Kiev, que l’on connaît sous le nom d’Euromaïdan. Viktor Ianoukovytch fuit l’Ukraine suite à ces mobilisations, et en particulier suite à la journée du 20 février 2014 où 75 manifestants sont tués par les forces de l’ordre. Oleksandr Tourtchynov est nommé président par intérim et nomme un gouvernement pro-européen. Le 23 février, le parlement ukrainien retire le statut de langue officielle au russe, ce qui conduit à des soulèvements dans les régions majoritairement russophones, en particulier en Crimée et dans le Donbass.

carte ukraine conflit donbass crimée

Document 4. La situation conflictuelle aux frontières de l'Ukraine, 2021. Cliquez ici pour télécharger l'image sans fond gris.

La Crimée, peuplée de 58 % de Russes se soulève. Avec l’appui de troupes russes, l’indépendance de la Crimée est proclamée le 11 mars et le 16 mars, le rattachement à la Russie est approuvé par un référendum. La Crimée est particulièrement stratégique en raison du port de Sébastopol, l’un des principaux points d’accès à ce que la Russie appelle les mers chaudes, navigables toute l’année.

Le 7 avril et le 11 mai 2014, les deux oblasts qui composent la région du Donbass déclarent également leur indépendance et forment les Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk. Plusieurs forces s’affrontent dans ces espaces : l’armée ukrainienne est appuyée par les forces loyalistes ukrainiennes tandis que les forces séparatistes pro-russes sont soutenues par l’armée russe. Plusieurs cessez-le-feu ont été signés depuis, mais ils n’ont jamais été respectés. Aujourd’hui, bien que cette situation fasse l’objet de critiques à l’échelle internationale, la Crimée est rattachée de facto à la Russie tandis que les Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk se sont organisées en quasi-États. Plus de 13 000 morts sont comptabilisés, ce qui fait de ce conflit frontalier le plus meurtrier à l’échelle mondiale (les conflits de Syrie ou en Afghanistan par exemple n’étant pas considérés comme des conflits frontaliers). À l’heure où sont écrites ces lignes en novembre 2021, on assiste à un regain de tension à la frontière, avec d’importants mouvements de troupes russes faisant craindre une invasion de l’Ukraine par la Russie.

N. B.


 

Dans un deuxième temps, on remarque que l’Asie est sujette à des disputes frontalières violentes. C'est le cas en particulier en Inde, dans le Cachemire mais aussi dans le nord-est du pays, dans les régions montagneuses de l’Himalaya. Si le nombre de morts n’est pas très élevé, l’analyse de ces conflits révèle une très forte tension géopolitique entre ces États, laquelle se matérialise particulièrement dans ces espaces frontaliers et peut mener rapidement à des échauffourées militaires, à l'image de ce qui s'est produit entre le Guatemala et le Bélize en 2016 (encadré 5).

 
Encadré 5. Pour le Guatemala, le Bélize n’existe pas

La dispute territoriale entre le Guatemala et le Bélize, seul pays anglophone de l’isthme méso-américain, trouve son origine dans les traités du XVIIIe siècle dans lesquels la Grande-Bretagne adhérait à la revendication par l'Espagne impériale de tous les territoires du Nouveau Monde situés à l'ouest de la ligne établie dans le traité de Tordesillas en 1494, alors que les colons britanniques continuaient d'occuper une région mal définie sur la côte orientale du Yucatán. Suite à la décolonisation de l’empire espagnol au début du XIXe siècle, les républiques indépendantes affirment avoir hérité des droits de l'Espagne dans la région. Le Mexique et le Guatemala revendiquent alors le Bélize. Le Mexique a depuis abandonné sa revendication, mais pas le Guatemala.

En fait, en 1859, le traité Wyke-Aycinena a conduit le Guatemala à reconnaître le Bélize, tandis que la Grande-Bretagne a promis en contrepartie de construire une route reliant le Guatemala à la ville côtière de Punta Gorda. Le sujet est oublié jusqu’en 1930, lorsque le gouvernement du Guatemala pointe l’invalidité du traité, dans la mesure où la route n’a jamais été construite. En 1948, le Guatemala menace d'annexer le territoire par la force. Les Britanniques déploient alors des soldats sur le territoire. Les tensions sont ensuite attisées par la junte militaire guatémaltèque.

À ce moment, les gouvernements bélizien et britannique mettent au point une nouvelle stratégie plaidant en faveur de l'autodétermination devant diverses instances internationales. Le gouvernement du Bélize estime qu'en obtenant un soutien international, il pourrait renforcer sa position et affaiblir les revendications du Guatemala. En novembre 1980, l'ONU adopte une résolution exigeant l'indépendance du Bélize dans l’intégralité de son territoire avant la prochaine session de l'ONU en 1981. L'indépendance est acquise au Bélize en septembre 1981, sans accord avec le Guatemala.

En juin 2008, le Premier ministre du Bélize fait de la résolution du conflit son objectif politique principal. Il a proposé des référendums aux citoyens du Bélize et du Guatemala pour leur demander s'ils soutenaient le renvoi de l'affaire à la Cour internationale de Justice. Le referendum au Guatemala a eu lieu le 15 avril 2018. 95,88 % des électeurs ont soutenu le recours auprès de la Cour. Le 8 mai 2019, le referendum à Bélize a lieu. 55,37 % des électeurs acceptent de laisser la Cour internationale de Justice régler le différend. Le conflit est donc en attente d’une résolution qui devrait officiellement intervenir avant juin 2022.

Un événement avait ranimé, en 2016, les tensions entre les deux États. À l'origine de ce regain de tension, la mort d'un adolescent guatémaltèque, sur laquelle les versions diffèrent. Les autorités du Guatemala affirment qu'une famille de travailleurs agricoles a été attaquée par des soldats béliziens, et que le fils de 13 ans a été tué, tandis que le père et un autre de ses enfants ont été blessés. De son côté, le Bélize assure que ses soldats n'ont fait que riposter à une attaque. 2 600 soldats guatémaltèques ont été déployés, portant le nombre de militaires à la frontière de 400 à 3 000.

N. B.


 

Conclusion

Des travaux récents ont mis en exergue la double dynamique actuelle de « retour des frontières » (Foucher 2016) et de barriérisation (Rosière, 2017). Cela indique certes un renforcement des frontières « dures » à l’échelle mondiale, mais pas nécessairement une conflictualité accrue aux frontières. Il semblait donc nécessaire, avec cette carte, de refaire le point sur l’importance et la localisation des disputes frontalières à l’échelle mondiale.

Cette carte synthétique, en dépit de ses limites, a d’abord permis de montrer la fréquence des disputes frontalières, puisque la majorité des États connaissent actuellement des contestations sur une partie de leurs tracés frontaliers, ainsi que l’existence ponctuelle de zones de conflits ouverts aux frontières. Toutefois, un examen plus approfondi montre qu’il existe actuellement trois limites à cette conflictualité frontalière. D’abord, il s’agit surtout de disputes concernant des portions restreintes des dyades frontalières ; ensuite, la plupart des disputes sont de basse intensité, dégénérant rarement en conflits ouverts ; enfin, certains de ces antagonismes trouvent des modes de résolution pacifiques, prouvant que les frontières sont tout autant des lieux de paix et de coopération que des espaces conflictuels.

 


Bibliographie

Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : barriérisationconflictualité | différend frontalierfrontière | frontière westphalienne | murs et barrières 

 

 

Ninon BRIOT,
Agrégée de géographie, attachée temporaire de recherche et d’enseignement, École normale supérieure de Lyon

Jean-Benoît BOURON
Agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences

Pauline IOSTI
Agrégée de géographie, attachée temporaire de recherche et d’enseignement, École normale supérieure de Lyon

 

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Ninon Briot, Jean-Benoît Bouron et Pauline Iosti, « Les frontières disputées et conflictuelles dans le monde », carte à la une de Géoconfluences, décembre 2021.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/conflits-differends-frontaliers

Actions sur le document

Navigation