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Carte à la une. La France d'AirBnB

Publié le 26/05/2021
Auteur(s) : Victor Piganiol, professeur d'histoire et géographie, doctorant en géographie du tourisme - université Bordeaux Montaigne
Vincent Aulnay, membre du collectif Paris vs BnB
AirBnB est une multinationale qui affiche sa discrétion et se présente comme une simple plateforme facilitant les transactions. En fait, une carte exhaustive des annonces publiées sur son site en France métropolitaine montre l'ampleur de l'emprise territoriale de la firme californienne. Un tel maillage ne peut pas être dépourvu de conséquences pour les territoires locaux.

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Document 1. La totalité des annonces AirBnB en France métropolitaine de décembre 2020 à mars 2021 ((Notes sur la carte. Certains points affichés dans l’eau (Méditerranée, Manche) sont de vraies localisations renseignées par les hôtes. La carte permet par exemple de suivre le tracé du ferry dans la Manche... Pour d’autres points il s’agit d’une erreur de géolocalisation. Si le découpage de la carte ne suit pas rigoureusement les frontières, (notamment dans le nord-est), cela traduit le fait que des annonces déposées par des Français dans des communes frontalières ont été localisées de l’autre côté de la frontière. La carte prend aussi en compte des annonces déposées à l’étranger, dans les zones frontalières, par des hôtes français. Si l’outre-mer n’a pas pu être pris en compte sur cette carte, on y retrouve une offre AirBnB (par exemple à la Réunion, principalement à Saint-Paul et Saint-Denis), dont les logiques de localisation sont comparables avec la Métropole.))

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Quelle est la géographie d’Airbnb ? C’est à cette question que répond, en partie, le travail cartographique réalisé par Vincent Aulnay (membre du collectif ParisvsBnB) visant à représenter, à l’échelle de la France, l’ensemble des annonces hébergées sur la plateforme numérique de location de courte durée entre les mois de décembre 2020 et de mars 2021. Les résultats obtenus malgré la pandémie de Covid-19 sont peu ou prou les mêmes que ceux de la période estivale, puisque les annonces sont actives toute l’année. La multinationale américaine se définit comme un médium entre des utilisateurs (qu’ils soient touristes ou non) et des loueurs, présentés comme de « simples » habitants souhaitant arrondir leurs fins de mois. L’entreprise privée, totalement dématérialisée, se déploie selon un modèle fondamentalement réticulaire et algorithmique. Son inscription territoriale, peu importe l’échelle retenue, reste donc faible, tandis qu’elle ne s’appuie que sur très peu d’infrastructures matérielles, hormis son siège social basé à San Francisco à proximité immédiate de la Silicon Valley, et une dizaine de bureaux situés dans les différents pays qui constituent ses principaux marchés. Ne possédant aucun des logements proposés en ligne, dont elle a subverti les fonctions, la firme apparaît sans vrai visage, en dehors de ceux de ses médiatiques co-fondateurs (Brian Chesky, Joe Gebbia et Nathan Blecharczyk) qui publient quotidiennement des vidéos et des témoignages en ligne, et elle joue pleinement sur son caractère invisible et discret, y compris à l’échelle locale.

1. Un géant du numérique très territorialisé

Pour autant, nous ne sommes pas complètement aveugles face au phénomène, puisque nous avons un aperçu de la spatialité d’Airbnb grâce aux productions cartographiques généralement centrées sur un seul territoire – souvent une ou plusieurs communes –, qui rendent compte de la place de l’entreprise à partir de la géolocalisation plus ou moins précise des annonces disponibles. Dès lors, les réflexions menées à partir de ces cartes, associées ou non à un matériau directement récolté sur le terrain auprès d’opérateurs publics et d’acteurs liés à Airbnb, permettent par exemple d’aborder les effets liés à la plateforme sur la matérialité des villes – entendue comme l’étendue, les propriétés, les processus physiques ainsi que les fonctionnements politiques et sociaux des espaces urbains –, et les conséquences de celle-ci sur la vie quotidienne des habitants. Les liens entre numérique et territoires se concrétisent alors grâce à l’apport de ces travaux cartographiques, qui nous exposent une réalité tangible de l’entreprise, et qui ont le mérite d’éclairer certains des enjeux de la firme. Ils nous rappellent que ces (nouveaux) géants du numérique ne sont pas complètement déterritorialisés, et qu’ils ne flottent pas dans l’espace.

Il n’existe pas, à notre connaissance, d’autre travail cartographique de cet ampleur représentant à l’échelle de la France l’emprise spatiale de l’entreprise. Les données extraites et projetées telles quelles – où chaque point correspond à un logement – sur un fond de carte « brut » sans l’interférence d’aucune autre réalité géographique, nous donnent à voir un pays entièrement « airbnbisé ». Deuxième marché derrière les États-Unis avec plus de 600 000 annonces actives en ligne, l’hexagone tient une place indispensable dans le système Airbnb. Tout le pays n’est pourtant pas concerné de la même manière par le phénomène, et plusieurs niveaux de lecture se superposent, mobilisant les différentes échelles permises par le zoom associé à la carte.

Document 2. La carte en version interactive

2. Une carte qui dessine une géographie du tourisme et de la population

À petite échelle, il nous faut d’abord distinguer les espaces « blancs » et « vides » d’Airbnb qui correspondent aux zones non-bâties, peu ou pas denses, ou supports d’autres activités, là où l’entreprise ne peut vraisemblablement pas s’implanter, et qui se localisent dans les zones de haute montagne des Pyrénées et des Alpes, dans les massifs corses, dans l’ensemble forestier des Landes et des grandes cultures céréalières du nord-est de la France. D’après la carte, la Champagne « Sèche » (ou crayeuse), située entre Vitry-le-François et Arcis-sur-Aube contient la plus grande étendue terrestre métropolitaine d’un seul tenant sans aucune offre Airbnb. Dans toutes ces marges non-contrôlées par la firme, on note une relative faiblesse dans les annonces déposées par les hôtes. À l’inverse, l’empreinte spatiale de l’entreprise se mesure pleinement dans le reste du pays, mais de façon, là encore, assez inégale. L’existence d’un gradient d’intensité dans la concentration de l’offre révèle des centres, là où il y a une surreprésentation du nombre d’annonces disponibles, et des périphéries, c’est-à-dire des espaces certes concernés par le dépôt d’une ou plusieurs annonces, mais de façon non significative. Ces centralités du point de vue d’Airbnb répondent à plusieurs logiques dont la plus visible est la littoralisation. De Dunkerque à Menton, en passant par Le Crozon, Biarritz ou Bonifacio, c’est bien l’ensemble des stations balnéaires et des villes situées en bord de mer qui sont le support privilégié des hébergeurs. Les stations de montagne sont elles aussi fortement sollicitées par les hôtes. À cela s’ajoutent les principales métropoles françaises – Bordeaux, Toulouse, le Grand Paris, Lille, Strasbourg, Nantes etc. – ainsi que certaines portions de territoire bien identifiables : le long du tracé de la Loire, essentiellement dans sa partie aval à partir d’Orléans, et ce, jusqu’à l’estuaire nantais ; le long de la Saône puis du couloir rhodanien lorsque l’on descend vers le sud, soit de Dijon jusqu’au delta du Rhône en Camargue ; dans un triangle méridional dont les sommets sont constitués de Narbonne à l’ouest, de Valence au nord et de Menton à l’est ; dans le Sud-Ouest depuis l’embouchure de la Gironde selon un axe droit se prolongeant en direction de l’intérieur des terres jusqu’à Aurillac, suivant peu ou prou le tracé de la rivière Dordogne, autour des villes de Libourne, Bergerac, Sarlat-La-Canéda ou encore Brive-la-Gaillarde... Dans les Vosges, espace où les densités sont moyennes à l’échelle de la France (vallées urbanisées mais dont les hauteurs sont relativement peu denses), l’effet « moyenne montagne » proche de Strasbourg se retrouve pleinement, puisqu’il y a une forte offre touristique proposée par Airbnb. Enfin en Corse, le phénomène Airbnb respecte là aussi une dynamique de littoralisation, puisque la plupart des annonces se localisent dans les principales villes littorales de l’île : Bastia, Solenzara, Favone, Tarco, Porto-Vecchio, Bonifacio, Propriano, Porticcio, Ajaccio, Cargèse, Calvi, L’Île Rousse...

L’organisation territoriale d’Airbnb à l’échelle nationale ressemble peu ou prou aux représentations cartographiques classiques du fait touristique en France (hébergements, activités etc.). Les logiques de situation sont les mêmes. À grande échelle nous retrouvons le même différentiel, puisque les stratégies de localisation des hébergeurs Airbnb respectent les centralités touristiques existantes, plus ou moins anciennes, tandis que les périphéries demeurent similaires. La carte se confond avec le territoire. En Bretagne par exemple, la majorité des annonces visibles sur la plateforme se répartissent le long des côtes, dans les stations balnéaires de Saint-Malo, Saint-Brieuc, Perros-Guirec, Concarneau ou Quiberon, ainsi que dans les principales villes de l’espace régional, Rennes, Vannes, Auray, Brest ou Dinan. En Île-de-France, plusieurs logiques émergent dont la formalisation de centralités Airbnb près du parc d’attraction Disneyland Paris en Seine-et-Marne, ou encore le long du tracé du RER B. À La Rochelle, c’est dans le centre-ville ainsi qu’autour du port des Minimes, deux quartiers historiques et touristiques de la ville, que se localisent les trois-quarts de l’offre disponible.

Document 3. Détails de la carte : Paris, Toulouse, Marseille, et Baie du Pouliguen (Loire-Atlantique)

La spatialité d’Airbnb en France est fidèle au slogan de l’entreprise, belong anywhere (« Chez vous, partout »). L’offre de logements est complète, et concerne l’ensemble du territoire hexagonal, à toutes les échelles. L’ubiquité de la plateforme semble totale, même si certains espaces sont davantage concernés que d’autres. Ce décalage s’explique par les trajectoires individuelles des hôtes, qui sont seuls à l’origine du dépôt d’une annonce en ligne, et qui sont, par conséquent, de plus en plus visés par les modes de régulation érigés par les pouvoirs publics (voir ci-dessous). Exception faite des résidences secondaires, la mise en location de logements sur la plateforme s’appuie exclusivement sur les résidences personnelles habitées tout au long de l’année. C’est là où il y a des habitants que l’on retrouve des annonces Airbnb. Dès lors, la carte de la présence de la multinationale en France recouvre également celle des densités de population, et celle de l’urbanisation. La plateforme numérique, en proposant des logements préférentiellement dans les espaces urbains, et majoritairement en direction de populations urbaines, ne renouvelle pas l’approche géographique contemporaine du tourisme. Cependant, parce qu’elle est un acteur spatial mondial, dont la puissance réelle et idéelle reste importante, Airbnb contribue à modifier le paysage touristique, à toutes les échelles. La multiplicité des annonces de la plateforme pour la (seule) France en est un des nombreux exemples.

 
Témoignage de Vincent Aulnay, auteur de la carte et membre du collectif ParisvsBnB

À travers cette carte, nous voulons que les lecteurs et surtout la classe politique puissent avoir une idée de la place de l’économie dite « collaborative » sur notre territoire, dont l’entreprise Airbnb est un des exemples les plus connus. Il reste encore beaucoup de travail afin de différencier les logements qui relèvent de l’économie dite de « partage » de ceux qui relèvent de la spéculation financière. Quoi qu’il en soit, en complément de cette carte, nous avons pu récolter les données relatives au numéro d’enregistrement obligatoire, qui devrait théoriquement apparaître sur les annonces publiées pour les villes suivantes : Paris, Bordeaux, Lille, Nice, Marseille, Toulouse, Lyon, Nantes ou Strasbourg. Les municipalités, à l’origine de la création et de l’application de ce dispositif règlementaire, tentent de le faire respecter. Dans le cas où l’hôte contreviendrait à cette obligation, et où ledit numéro n’apparaîtrait pas, la loi considère les annonces concernées comme illégales, et les plateformes (Airbnb, Booking.com etc.) ont alors l’obligation de les supprimer. L’amende encourue est de 12 500 € par annonce (article L324-2-1).

À Paris, parmi les 34 350 annonces actives, dont la grande majorité restent des logements entier (29 402 logements), 21 401 annonces n’affichent pas de numéro d’enregistrement. Airbnb devrait donc les supprimer, or la plateforme ne le fait pas, et laisse les appartements et les maisons disponibles à la réservation, et ce, depuis de nombreuses années. D’après nos calculs, l’amende estimée avoisinerait les 267 000 000 € !

Le 8 février 2021, dans les médias, Airbnb a déclaré s’engager à supprimer les annonces sans numéro d’ici novembre 2021. Ce sera alors l’occasion de vérifier si le géant américain tient ses promesses...

  Nombre d’annonces Chambres dans logement partagé Logements entiers Annonces avec numéro d’enregistrement % d’annonces sans numéro d’enregistrement
Bordeaux 3 786 750 3 036 1 365 64 %
Lille 2 105 482 1 623 825 61 %
Lyon 5 126 1026 4 100 1 359 73 %
Marseille 7 461 1122 6 339 842 89 %
Nantes 2 042 540 1 502 442 78 %
Nice 9 270 1025 8 245 3 140 66 %
Paris 34 350 4 948 29 402 12 949 62 %
Strasbourg 2 118 490 1 628 668 68 %
Toulouse 4 060 941 3 119 1 239 69 %
Total 9 villes 70 318 11 324 81 642 22 829 68 %

 

Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : acteurs spatiaux | géants du numérique | habiter, habitant | multinationale | tourisme | touriste.

 

 

 

Texte : Victor PIGANIOL
Professeur d'histoire-géographie, doctorant en géographie du tourisme, université Bordeaux-Montaigne, UMR PASSAGES 5319 - CNRS.

Carte et encadré : Vincent AULNAY
Membre du collectif Paris vs BnB

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Victor Piganiol et Vincent Aulnay, « La France d'AirBnB », Carte à la une de Géoconfluences, mai 2021.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/france-airbnb

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