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Carte à la une. Représenter l’agriculture et les espaces nourriciers à l’échelle mondiale

Publié le 23/02/2021
Auteur(s) : Jean-Benoît Bouron, agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences - DGESCO, ENS de Lyon.
Cette carte vise à proposer une vision des espaces nourriciers terrestres à l'échelle mondiale, notamment de la répartition des forêts, des cultures et des systèmes pastoraux. Le texte présente les sources et les moyens de la construction du planisphère. Il souligne aussi les difficultés, les tâtonnements et les limites d'une telle entreprise, de façon à déconstruire la fabrique de la carte.

Bibliographie | glossaire | citer cet article

Planisphère carte agriculture dans le monde systèmes agraires

Légende agriculture dans le monde systèmes agraires

Document 1. Carte des espaces nourriciers dans le monde. Voir en haute définition. Voir une version muette.

Cette carte à la une vise à présenter une version réactualisée de la carte des systèmes agricoles dans le monde. Reprenant une carte réalisée il y a plus de dix ans, cette mise à jour a finalement abouti à une nouvelle carte assez éloignée du document d’origine. Son titre même a été modifié : pour intégrer les autres sources d’alimentation que l’agriculture, cette carte des systèmes agricoles est devenue une carte des espaces nourriciers (terrestres). Le but de ce texte est de raconter la construction de cette carte. Comment représenter la diversité des systèmes nourriciers à l’échelle mondiale ; peut-on résoudre le tiraillement entre simplification et validité des informations ? L’origine de cette carte sera rapidement évoquée avant d’exposer les pistes suivies pour sa réalisation, sans en taire ni les tâtonnements, ni les limites.

Une carte de l’agriculture dans le monde… Encore une ?

L’origine de cette carte est un travail réalisé en 2008 alors que j’étais professeur stagiaire (document 2a). Elle s’appuyait sur deux sources principales, l’Atlas du XXIe siècle et une carte de Jean-Paul Charvet probablement tirée du manuel co-écrit avec Jean-Louis Chaléard (2004, 2008) mais dont la source exacte fait défaut. Cette carte avait été publiée sur le site internet que j’avais cofondé et sur lequel je publiais les documents réalisés dans le cadre de la préparation de mes cours, La Géothèque. On y retrouve le commentaire écrit à l’époque et qui détaille la légende. La carte a été réactualisée à de nombreuses reprises jusqu’à la version de 2019 publiée dans Géoconfluences (document 2b). On peut jouer à comparer les deux cartes que dix ans séparent ; on voit par exemple des modifications au Brésil ou l’ajout d’oasis productivistes en Arabie saoudite ou dans l’Ouest de la Chine.

Document 2 a et b. Carte des systèmes agricoles, 2008 et 2019
carte diversité des systèmes agricoles 2008 carte diversité des systèmes agricoles 2019

Depuis 2008, cette carte, sous sa forme d’origine ou actualisée, a été réutilisée de nombreuses fois, reproduite dans des manuels scolaires (en citant ou non la source) ou encore reprise, avec modifications et en citant la source, dans un manuel universitaire (Gonin et Quéva, 2018, p. 85). À force de la voir réutilisée et modifiée, ses défauts me sautent aux yeux. En légende, l’opposition est trop nette entre deux types d’agricultures qui, dans les faits, ne sont pas forcément antagonistes (la production d'un café labellisé équitable peut être le fait d’une agriculture familiale tout s’insérant dans un marché mondial). La carte répartissait l’agriculture familiale et l’agriculture commerciale dans ce qu’il était convenu d’appeler autrefois respectivement les « Suds » et les « Nords ». Or, l’agriculture familiale est aussi la forme d’exploitation majoritaire dans les « Nords », et l’agriculture commerciale est largement présente dans les « Suds ». Les degrés d’intensivité sont aussi discutables à l’infini. La carte elle-même fonctionne par de larges aplats qui écrasent des nuances locales. Les grands massifs montagneux et forestiers sont invisibles. Tous ces choix découlent à la fois du temps très bref dans lequel a été réalisé l’original, des sources utilisées, et d’une volonté de simplifier autant que possible l’information pour permettre son usage en classe.

Il semblait alors qu’une carte plus détaillée des systèmes agricoles serait utile, d’autant qu’il devenait impossible de compléter ce travail reposant sur des bases trop anciennes. Il s’agissait, en gardant la projection et le fond de carte initial, de reprendre entièrement les informations contenues. Le résultat reste nécessairement très imparfait pour deux raisons opposées : une carte à l’échelle mondiale est nécessairement trop simpliste, tant elle décrit une infinie variété de situations, et simultanément, parce qu’il cherche à éviter la trop grande simplicité, le résultat obtenu est peut s'avérer peu lisible par endroits.

La fabrique de la carte

Les plantations représentent une difficulté qu’il a fallu chercher à résoudre prioritairement. Faute de mieux, la source utilisée a été le recensement des plantations à l’échelle mondiale par Global Forest Watch. On n’y trouve pas les plantations de coton ou de canne par exemple : il a donc fallu se résoudre à se passer des cotonniers étasuniens ou kazakhs. En revanche, les bananeraies d’Amérique centrale, les plantations de palmiers à huile (Amérique centrale, golfe de Guinée, Asie du Sud-Est…) ou d’hévéa pour le caoutchouc (Cambodge) sont indiquées. La Malaisie et l’Indonésie sont particulièrement bien documentées. À l’exception de quelques États, il est difficile de montrer, à l’échelle mondiale, l’ampleur du phénomène des plantations liées à des cultures commerciales, notamment celles du palmier à huile, parce que le phénomène est très localisé à l’échelle régionale et très diffus à une échelle plus fine. Autrement dit, les millions d’hectares de forêts tropicales ou équatoriales convertis en plantation prennent l’apparence, à l’échelle mondiale, d’une pluie de confettis très localisée.

Le titre de la carte a été modifié pour tenir compte des autres fonctions nourricières des espaces ruraux que la fonction agricole. La carte redonne ainsi leur place aux forêts, comme ensemble de systèmes nourriciers qui ont alimenté les sociétés humaines dans le temps long, et qui continuent de le faire aujourd’hui. Leur importance pour l’humanité est d’abord surfacique. En de très nombreux espaces, les forêts gagnent du terrain, y compris dans les pays à l’agriculture très productiviste et intensive, où les moins bonnes terres sont laissées au reboisement. À titre d’exemple, le Japon est recouvert de forêt à 70 % (CIA World Factbook, 2020). Mais faire apparaître la forêt est aussi un moyen de réaffirmer son rôle alimentaire. Les travaux récents sur la cueillette, qu’elle soit vivrière (Ndao, 2018) ou commerciale et de grande ampleur (Théry, 2019) ont ainsi fait la lumière sur les autres productions forestières que le bois (ce qu'on appelle les produits forestiers non ligneux). De nombreuses forêts dans le monde sont également pourvoyeuses de gibier ou de poisson de rivière. Surtout, dans de nombreuses parties du monde, il existe un continuum entre les terres agricoles et les forêts : de nombreux systèmes agraires associent boisement dense ou clairsemé, parcelles cultivées et complantées avec des arbres, haies ou bosquets, et parcelles découvertes. On peut prendre en Afrique l’exemple de la savane-parc (ou de la forêt-jardin) et en Europe celui des systèmes bocagers. Le critère retenu pour la forêt sur la carte est un boisement supérieur à 75 % ; certains espaces partiellement boisés apparaissent donc comme des savanes ou des terres arables, et d’autres espaces représentés par des forêts laissent la place à d’autres usages, comme l’agriculture sur brûlis (document 3). La source utilisée est Global Forest Watch, malheureusement les données les plus récentes datent de 2010. Afin de représenter la fonction nourricière et non plus seulement la fonction agricole, la question de l’ajout de zones de pêche dans les espaces maritimes océaniques s’est posée mais il était difficile de trouver une source récente suffisamment fiable.

Plus généralement, la question de la transition entre un figuré et l’autre se pose partout sur la carte : qu’un système laisse brutalement la place à un autre est l’exception et, de même que la transition entre deux biomes ne se fait pas selon une simple ligne, le passage d’un système à l’autre est une bande qui peut avoir une largeur de l’ordre de la centaine de kilomètres. Les forêts recèlent des clairières cultivées ou pâturées (document 3) ; inversement les paysages agricoles ne sont pas exempts de boisement allant du bosquet au grand massif forestier. Un système de hachures aurait fortement dégradé la lisibilité de l’ensemble. Le choix a été fait de ne pas représenter non plus les fronts pionniers, tant leur forme dentelée est peu lisible à cette échelle et leur localisation difficile à harmoniser à l'échelle mondiale.

Document 3. Clairière de culture dans la forêt cambodgienne et boisement-relique au milieu des terres arables au Brésil

clairière de culture et brûlis forêt cambodge

Clairière cultivée dans la vallée de la Stoeng Tatai, dans un espace cartographié comme forestier à l’échelle mondiale. La présence de fumée indique la pratique du brûlis. Bourg de Thmor Bang, district de Thma Bang, Cambodge. Source : Google Maps, 11,68 N, 103,44 E.

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Boisement-relique en timbre-poste au milieu des terres arables irriguées au sud de Firminopolis, État de Goiás, Brésil. Source : Google Maps, 16,61 S, 50,27 E.

On pourrait même dire que ce qui est indiqué comme « savanes » sur la carte est une vaste mosaïque de paysages faisant la transition entre la forêt et les terres arables. Elles ont été cartographiées par défaut, une fois représentées les forêts, les terres arables et les systèmes pastoraux. L’une des sources utilisées pour leur localisation est une carte de Wikipédia tirée des travaux sur la classification de Köppen (Beck, Zimmermann, McVicar et al., 2018), donc une carte basée sur les climats et non sur la présence effective de savanes. Or les savanes représentées sur la carte sont loin d’être des milieux naturels : elles sont largement habitées, cultivées, pâturées, comme l’indique la légende.

Les terres arables ont été ajoutées à partir de la carte de l’USGS (le service géologique fédéral des États-Unis) de 2015. Il s’agit ici d’une acceptation extensive de l’agriculture : les croplands (« terres arables) recouvrent aussi bien les rizières en terrasses et les céréales en culture pluviale que les prairies artificielles et les cultures destinées à l’élevage. Les productions agricoles non alimentaires comme le lin, le tabac ou le coton, ainsi que des plantations qui n’ont pas été identifiées précédemment, figurent aussi dans cette catégorie. Les parcours pastoraux ont été cartographiés à partir d’informations éparses, en particulier une carte – de résolution médiocre – glanée dans un document de la F.A.O. (Neely, Bunning & Wilkes, 2009). L’un des défauts de cette source est qu’elle semble faire apparaître tous les espaces où du bétail est présent, y compris de façon très clairsemée : la presque totalité de l’intérieur de l’Australie est ainsi représentée comme relevant de l’espace extensif, alors que les conditions de certains déserts intérieurs sont particulièrement peu propices à l’élevage même le plus extensif. Elle aurait pu permettre de différencier l’élevage intensif (Grandes Plaines, sud du Brésil, est de l’Australie, bande sahélienne) de l’élevage extensif (Montagne Rocheuses, Pampa, Afrique Australe, Australie, steppes asiatiques), mais cela aurait conduit à une nouvelle surcharge de la carte en différenciant deux figurés. Les grands bassins d'irrigation ont été ajoutés à partir des données de Döll et Siebert (1999) actualisées. Proposés à titre indicatif, ils permettent de faire le lien entre l'agriculture et les usages de l'eau. 

Pour tenir compte des interactions fortes entre les systèmes agricoles et agglomérations urbaines où vit la moitié de l'humanité, un figuré représente les espaces périurbains ou les espaces ruraux très denséments peuplés et en interaction forte avec la ville (qu'il s'agisse de mégapoles ou d'une armature serrée de villes petites et moyennes). L'un des critères retenu est la très forte densité de population (plus de 1 000 habitants par km2 en Inde et en Chine, plus de 500 habitants par km2 dans d'autres parties du monde).

À ce stade, il restait à combler plusieurs zones blanches qui demeuraient encore localement, et à corriger des situations locales représentées de façon insatisfaisantes au regard des connaissances de la région. D’autres sources ont été utilisées en complément des documents à l’échelles mondiale : principalement des cartes des usages des sols au Brésil (Souza et al., 2020), en Inde, aux États-Unis, en Chine ((Je remercie ici Étienne Monin pour ses conseils sur l'Asie de l'Est et sur la Chine en particulier.)), en Afrique australe..., et une carte du pastoralisme sahélien (OCDE, 2014). Les systèmes de type méditerranéen, les milieux arctiques, ont été en partie déduits des autres figurés, en partie repris des versions antérieures de la carte, et en partie dessinés à partir de sources diverses. Un coup d’œil à la France suffit à se convaincre de l’important degré de simplification de la carte. Tout le Massif central n’est évidemment pas recouvert uniformément de forêt. Un autre exemple édifiant est celui du Zimbabwe : pour s’en faire une idée, on trouvera ici une carte des systèmes alimentaires du pays en 2011, avec 25 figurés…

Conclusion

La mise à jour d’une carte des systèmes agricoles a pris plus de temps que prévu et le résultat ne correspond pas complètement à celui attendu au départ. Mais plus que le résultat en lui-même, le cheminement qui aboutit à la construction d’une carte à l’échelle mondiale m’a semblé suffisamment intéressant pour lui consacrer ce texte. C’est une nouvelle confirmation de cette règle de la cartographie : toute carte à vaste échelle nécessite une généralisation, c’est-à-dire une simplification des contours, et aboutit par conséquent à une perte d’information. Ou pour le dire autrement, tous les planisphères sont faux.

La carte reste imparfaite. Ses défauts résultent de la difficulté à trouver des données récentes à l’échelle mondiale, d’un manque de temps pour faire les vérifications nécessaires à des échelles plus fines, d’une méconnaissance de certaines situations locales, et des lacunes des sources utilisées. En guise de consolation, pensons qu’il restera possible de la mettre à jour, comme cela a été fait sur les précédentes versions depuis 2008.

 


Bibliographie

Glossaire

Cet article contextualise les entrées de glossaire suivantes : agriculture | agriculture familiale | forêt | savane | système agraire | système de production agricole.

 

 

Jean-Benoît BOURON
Agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences, DGESCO et ENS de Lyon.

 

Dernière modification : mars 2021.

Pour citer cet article :

Jean-Benoît Bouron, « Représenter l’agriculture et les espaces nourriciers à l’échelle mondiale », carte à la une de Géoconfluences, février 2021.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/systemes-agricoles-monde

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