Penser la dimension archipélagique de l’Océanie : essai de métagéographie transculturelle
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En géographie, « archipel » fait partie des notions a priori banales. La définition pourrait paraître stabilisée : ensemble d’îles relativement proches les unes des autres donnant ainsi l’impression de constituer un groupe. Les relations entre elles, initialement ignorées, ont pris de plus en plus d’importance, faisant passer cette notion d’une dimension topographique à une dimension topologique. Selon cette conception, la mer serait presque secondaire, reléguée à un espace vide, un interstice traversé. En 1992, dans Les Mots de la géographie, elle est convoquée seulement sous la forme du paradoxe et de la concession : « Mais il est vrai que l’archipel associe les mers aux îles. » (Brunet et al., 1992). Cela se retrouve dans les usages métaphoriques de la notion pour désigner des éléments dispersés et isolés d’une structure réticulaire disjointe du méta-espace qui lui sert de support. Le terme, absent de la première édition du Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, sinon à l’entrée « archipel mégalopolitain mondial », est réintroduit par Jacques Lévy dans l’édition de 2013 : « Un archipel est un espace, le plus souvent une aire, à dominante réticulaire mais comprenant aussi des éléments territoriaux. La métaphore de l’archipel est efficace ici car elle permet de mettre l’accent sur le fait que les “îles” reliées entre elles sont aussi des espaces à prendre en considération » (Lévy, 2013). La mer n’est plus citée et l’archipel est devenu une pure métaphore, un concept spatial détaché de son support premier, et presque dégéographicisé. Cependant, si on en reste à une acception plus courante, la notion est l’héritière d’un long processus de transformation sémantique à partir d’une corruption du nom de la mer Égée, aigaion pélagos. Jean-Baptiste Arrault a ainsi eu raison d’insister sur l’inversion que ceci a signifié : l’Archipel – avec majuscule – était donc d’abord un espace de mer, et non un semis de terres (Arrault, 2005). L’inversion opérée par la géographie au cours du XVIIIe siècle révèle la profondeur d’un prisme continental qui a structuré l’appréhension européenne des espaces maritimes.
Or c’est précisément à un renversement inverse qu’a appelé l’anthropologue Epeli Hauʻofa dans ses différents travaux sur les cosmologies océaniennes : « une “mer d’îles” plutôt que des “îles dans la mer” [a “sea of islands” rather than “islands in the sea”] » (Hauʻofa, 1993). L’océan n’est pas un espace de coupure isolant les îles les unes des autres. Les relations entre leurs habitants sont anciennes. Le peuplement de îles du Pacifique n’a pas été qu’une lente dispersion sans retour. Les mobilités contemporaines redonnent sens à cette territorialité océanienne : « Cette Océanie élargie est un monde de réseaux sociaux qui sillonnent l’océan, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande dans le Sud-Ouest jusqu’aux Îles Saint-Pétersbourg et au Canada dans le Nord-Est. C’est un monde que nous avons créé en grande partie par nos propres efforts et que nous avons maintenu dynamique et indépendant du monde des îles du Pacifique, marqué par la diplomatie officielle et la dépendance néocoloniale » (Hauʻofa, 2000). L’océan est une matrice civilisationnelle et un espace habité, ce que certains désignent aujourd’hui sous le nom de Moana.
Mettre en regard la signification originelle d’archipel et la conception océanienne de Moana peut surprendre, mais permet de questionner nos représentations par un décentrement méthodologique. Cette articulation permet non seulement de revaloriser la centralité du milieu marin, mais aussi de proposer une lecture véritablement décolonisée du Pacifique, où la mer cesse d’être un interstice et redevient le principe structurant de l’espace – un « continent bleu », comme le clament les micro-États insulaires du Pacifique dans leurs stratégies géopolitiques et environnementales. Cet article ne se situe donc pas dans une géographie culturelle au sens classique, ni dans une analyse empirique des pratiques insulaires. Il relève d’une réflexion métagéographique et ontologique dont le dessein est d’interroger de manière critique les catégories mêmes à partir desquelles la géographie pense les espaces insulaires et maritimes. Les références culturelles et océaniennes ne valent pas ici comme terrains, mais comme opérateurs de décentrement conceptuel.
1. L’archipel : une métagéographie européo-centrée
La notion d’archipel a imposé une définition descriptive, largement naturalisée, des espaces insulaires. Pourtant, comme l’a montré Jean-Baptiste Arrault, elle est l’aboutissement d’un glissement sémantique profond qui a progressivement détaché le mot de son sens originel (Arrault, 2005). On en reprendra ici la démonstration, en l’affinant et en la précisant.
En grec ancien, il n’existe pas un mot qui ressemblerait à arkhipélagos. Cette fausse étymologie, que reprennent par mégarde les auteurs des Mots de la géographie (Brunet et al., 1992), remonte au XVe siècle, mais a depuis longtemps été déconstruite (Buondelmonti, 1897). Le nom grec qui a servi de référence est celui de « mer Égée », aigaion pélagos, dont on trouve des occurrences anciennes, quoique rares, chez Eschyle, Hérodote, Sophocle. On parlait aussi d’aigaion póntos ou tout simplement d’Aigaion, avec l’adjectif substantivé. Quoi qu’il en soit, l’usage du nom est bien établi dans l’Empire byzantin, où, à partir du VIIIe siècle, il sert à désigner un thème, c’est-à-dire une unité administrative de l’empire.
Le premier glissement s’est fait dans ce contexte-là. L’intrusion des Latins dans le monde grec a été l’occasion de quelques approximations linguistiques. L’évolution a bien été documentée depuis longtemps et peut se lire dans des traités signés à quelques années d’intervalle entre Byzance et Venise (Tafel & Thomas, 1857). Ainsi, dans le texte grec du traité du 8 juin 1265, il est fait mention « des îles de la mer Égée auxquelles le duc de Venise a accès » : tà nēsia tou Aigaíou pelágous, ce qui est rendu en latin par et insulas Egeopelagi. Mais dans un traité du 30 juin 1268 apparaît pour la première fois le mot « Arcipelago », qui est donc une contraction latine d’un syntagme grec : « De même, en ce qui concerne les îles de l’Archipel [de insulis de Arcipelago], à savoir celles dont nous et la commune de Venise avons des baux, il ne nous causera aucun trouble, ni ne permettra que cela soit fait, ni ne le fera faire par lui-même ou par d’autres, de quelque manière que ce soit. »
D’après des sources postérieures, Marco Sanudo, qui joua un rôle important dans la conquête des Cyclades qui suivit la quatrième croisade, prit le titre de « duc de l’Archipel », Duca dell’ Arcipelago (Fotheringham, 1915). De Venise, le nom est entré dans les langues européennes, comme l’acte Abraham Ortelius en 1578 dans son Synonymia geographica à l’entrée Aegæum mare : « Aujourd’hui, elle est communément appelée Archipelago par les Européens [Hodie Archipelago ab Europæis vulgo dicitur]. » (Ortelius, 1578)
Cependant, dès 1570, dans son Theatrum orbis terrarum, Abraham Ortelius montrait un usage plus étendu du nom (Ortelius, 1570). D’une part, il indique un autre toponyme : « Archipelago di Maldiuar, Maris Rubri pars » – Archipel des Maldives, partie de la mer Rouge, c’est-à-dire de l’océan Indien. D’autre part, sur les cartes, on trouve deux autres occurrences différentes : Archipelago di san Lazaro et Archipelago del cabo deseado. Les deux noms proviennent directement du voyage entrepris par Magellan : le premier désigne les Philippines, où les Espagnols débarquèrent en 1521 ; le second fait référence au « cap Désiré », car tant espéré par eux, et qui marque l’entrée dans le Pacifique, mais ne correspond à aucun véritable archipel dans la nomenclature actuelle.
Ces quelques éléments révèlent la transposition opérée par les Européens lors des « Grandes découvertes » : ils rebaptisèrent le monde en puisant dans la géographie européenne, et trouvèrent des Archipels ailleurs qu’en mer Égée, dans l’océan Indien comme dans l’océan Pacifique. Les géographes ne firent qu’entériner ce que faisaient les marins. Mais ces archipels, tout en saisissant des préfigurations spatiales, restaient des noms propres.
En 1705, Michel-Antoine Baudrand, dans son Dictionnaire géographique et historique, en propose une certaine liste, qui commence par « l’Archipel », la mer Égée, qui constitue l’archétype des autres, qui suivent : l’Archipel d’Amboine, l’Archipel d’Ancud, l’Archipel des Célèbes, l’Archipel de Chiloé, l’Archipel des Maldives, l’Archipel du Maure, l’Archipel du Mexique, l’Archipel des Moluques, l’Archipel de la Nouvelle York, l’Archipel des Papous, l’Archipel de S. Lazare (Baudrand, 1705). Au-delà de la répétition toponymique, on peut noter que toutes les descriptions commencent par « partie de l’océan/de la mer ». Alors que la notion d’archipel, comme nom commun n’existe pas encore vraiment, le nom permet d’abord de découper un espace maritime, en raison de la quantité d’îles qui s’y trouvent. C’est une vision du monde qui est née sur le pont des navires.
Mais un deuxième glissement s’est ensuite fait. En 1803, Nicolas Desmarest, dans L’encyclopédie méthodique, développe une définition très ambivalente. Il commence par affirmer qu’il s’agit d’une « portion de l’océan ou des méditerranées, parsemée d’un grand nombre d’îles », mais dans le même temps, il propose comme équivalence latine agmen insularum, « groupement d’îles » (Desmarest, 1803). En revanche, il n’y a plus aucune ambiguïté dans le Dictionnaire géographique universel par un collectif de géographes et publié en 1823. À l’entrée « Archipel », on lit une longue description de la mer Égée, ainsi qu’une remarque sur l’erreur étymologique. Mais le plus intéressant est la toute dernière phrase, qu’on prendra garde, cependant, à ne pas surinterpréter, le terme « réunion » n’ayant aucun sens social ou politique. « Le mot Archipel, qui était le nom particulier d’une étendue de mer, est devenu chez les modernes un nom commun par lequel on désigne les réunions d’îles. »
On assiste ainsi au XIXe siècle à une démultiplication des archipels, avec un travail de métagéographie très important en termes de redécoupage et de redénomination (Balbi, 1833). Les « îles Mascareignes », par exemple, connues depuis le XVIe siècle, deviennent alors « l’archipel des Mascareignes ». La bascule est esquissée au début du XIXe siècle déjà chez Conrad Malte-Brun, qui utilise le terme mais pas le toponyme : « En navigant cent quatre-vingts lieues à l’est de Madagascar, ou arrive aux îles Mascareignes, car c’est ainsi qu’il faut appeler collectivement, d’après celui qui les découvrit, l’île de Bourbon, ou la Mascareigne, proprement dite ; 1’Île-de-France, nommée Cerne par les Portugais, et Mauritius par les Hollandais ; l’île Rodrigue et l’île Cargados, qui complète cet archipel » (Malte-Brun, 1817). Quelques années plus tard, Dumont d’Urville, dans le récit de son tour du monde, parle explicitement de « l’archipel des Mascareignes » (Dumont d’Urville, 1834).
Comme le constate Élisée Reclus en 1876, subrepticement, par métonymie, les géographes sont passés d’une définition maritime à une définition terrestre, d’un terme désignant une mer ou une partie de l’océan à un ensemble de terres dont la disposition esquisse une configuration géographique particulière : « par une transposition singulière, l’appellation d’Archipel, au lieu de s’appliquer aux bassins maritimes, ne désigne plus que des îles groupées en multitudes » (Reclus, 1876).
Document 1. « L’archipel de l’Inde », vision cartographique d’une mer parsemée d’îles (XVIIIe siècle)

« Carte réduite de l'Archipel de l'Inde contenant la partie de Madagascar corrigé (sic) par Mr le Chevalier Grenier et Plusieurs autres Navigateurs ». Source : BNF Gallica.
Mais cette évolution ne s’arrête pas là. On observe une redéfinition morphologique non dite de la notion d’archipel qui passe d’un amas d’îles qui parsèment la mer à une structure hiérarchisée regroupant des îles principales, parfois très grandes, et une multitude d’îles avoisinantes. C’est le cas dans la description de l’archipel japonais, qui se compose « de quatre grandes îles […] et d’innombrables îles et îlots qui se rattachent à la côte voisine par des isthmes sous-marins ou qui se sont dressés en volcans au-dessus de l’eau profonde » (Reclus, 1882). C’est également le cas de l’archipel malgache, selon un redécoupage qu’on semble devoir à Adriano Balbi (Balbi, 1833), et qui a été rapidement adopté : « La France qui possède dans l’archipel Malgache, les petites îles de Mayotte, Sainte-Marie et Nossi-Bé, a plusieurs fois, mais en vain, cherché à prendre pied sur la grande île de Madagascar […]. » (Buisson, 1882)
Cette mise en perspective géohistorique aide à mieux comprendre toutes les réflexions initiées par Philippe Pelletier sur la sur-insularité, par opposition à des « îles-continentalisées », à propos de l’archipel du Japon, qui permet de distinguer des gradients d’insularité à l’intérieur d’un même ensemble archipélagique (Doumenge, 1984 ; Pelletier, 1992).
L’archipel apparaîtrait aujourd’hui comme une forme naturelle de la Terre, alors que cela reste un geste un tant soit peu arbitraire, comme toute métagéographie. Au fil des siècles, le mot « archipel » n’a pas seulement changé de sens, mais aussi d’ontologie spatiale, et même, dans certains cas, de morphologie. Au XVIIIe siècle, il découpe une mer ; au XIXᵉ, il agrège des terres, parfois en des ensembles dyssymétriques et hiérarchisés. Les archipels d’aujourd’hui ne sont que les lointains avatars de l’Archipel d’hier.
2. Moana, une Océanie pleine d’îles
De tous les continentalismes, le régionalisme océanien est le moins connu, en raison même, sans aucun doute, de son originalité, qui réside dans le facteur de contiguïté mis en avant : l’Océan (Mury, 2020). Trois grandes figures en ont été les porte-paroles : Epeli Hau‘Ofa (1939-2009), Fidgien originaire des Tonga, Albert Wendt (1939-), Samoan, et Teresia Teaiwa (1968-2017), originaire des Kiribati.
Epeli Hau’ofa, qui est sans doute le plus connu d’entre eux, a publié en 1993 un article important qui invitait à déconstruire la représentation du Pacifique héritée de la colonisation : « Our Sea of Islands ». Pour cela, il fallait décentrer le regard, penser le Pacifique comme des « îles au milieu d’une mer lointaine », mais comme une « mer d’îles ». « La première vision met l'accent sur les terres émergées au sein d’un vaste océan, loin des centres du pouvoir. Cette perspective souligne l’insignifiance et l’éloignement des îles. La seconde offre une vision plus globale, où les choses sont envisagées dans leur ensemble de relations. » (Hau’ofa, 1993)
Son propos, très fort, a retenu l’attention, mais mobilise peu de références précises. Dans son article, il s’appuie sur un élément linguistique intéressant, mais limité, emprunté aux habitants de l’île principale des Tonga, dont il fait partie. Il rappelle que ceux-ci désignent leurs compatriotes du reste de l'archipel non pas comme « gens des îles périphériques », au sens où l'entendent les sociologues, mais plutôt comme kakai mei tahi ou simplement tahi, c’est-à-dire des « gens de la mer ». « Cette appellation révèle », selon Epeli Hau’ofa, « l’idée sous-jacente que la mer est le foyer de ces populations ».
Ensuite, de façon presque étonnante pour nous, il met en avant la notion d’Océanie, contre celle d’« îles du Pacifique ». Pour le comprendre, il faut se placer dans un contexte anglophone où la notion d’Oceania n’est que très peu usitée. Or, pour lui, elle est la plus à même, finalement, pour désigner « une mer d’îles et leurs habitants ».
« Le monde de nos ancêtres était une vaste mer pleine d’endroits à explorer, où établir leurs foyers et engendrer des générations de marins comme eux. Les gens élevés dans cet environnement étaient chez eux avec la mer. Ils y jouaient dès qu’ils pouvaient marcher d'un pas assuré, ils y travaillaient, ils s’y battaient. Ils développèrent de grandes compétences pour naviguer sur leurs eaux et l’esprit nécessaire pour traverser même les quelques grands espaces qui séparaient leurs groupes d’îles. »
Epeli Hau’ofa, « Our Sea of Islands », in : ed. E. Waddell, V. Naidu & E. Hau’ofa, A new Oceania: Rediscovering our sea of islands, Suva, School of Social and Economic Development, University of the South Pacific in association with Beake, 1993, pp. 2–16.
Son recours à une appellation d’origine coloniale pourrait surprendre. Rappelons que le nom « Océanie » a été forgée en deux temps : en 1804, Conrad Malte-Brun a émis l’idée qu’on pourrait appeler cette partie du monde « Terres océaniques », voire tout simplement « Océanique », en substantivant l’adjectif (Mentelle et Malte-Brun, 1804) ; puis Adrien Brué, en 1814, simplifia cette appellation en « Océanie » sur une carte dont le titre complet est : « Océanie, ou cinquième partie du monde, comprenant l’archipel d’Asie, l’Australasie et la Polynésie (ou le continent de la Nouvelle Hollande et les îles du Grand Océan) ». L’Océanie était une partie du monde, non un continent. Si continent il y avait, il s’agissait seulement de l’Australie. L’absurdité à parler d’un continent à propos de l’Océanie est survenue plus tard (Capdepuy & Grataloup, 2013). Or c’est bien cette appellation, dont il redynamise la signification initiale en quelque sorte, que met en avant Epeli Hau‘ofa en un acte qui relève moins de l’emprunt, et a fortiori de la récupération, que d’une « torsion volontaire » (Mury, 2020). Il l’assume pleinement dans une méticuleuse déconstruction des autres appellations en vigueur, que ce soient celle de « mers du Sud », d’« Australasie », de « Pacifique Sud » ou d’« Asie-Pacifique ». « L’identité régionale des îles du Pacifique », fait-il remarquer, « est indissociable de l’identité insulaire du Pacifique ». Mais la question de la définition de celle-ci est difficile et risque de provoquer de l’exclusion en raison des territorialités et des mobilités complexes qui caractérisent les îles du Pacifique. Sa réflexion a été marquée par des tensions nationalistes au sein de l’université du Pacifique Sud, dont le siège principal est à Suva, aux Fidji. Or, face à ces divergences possibles, accentuées par les frontières créées par la colonisation, la solution, à ses yeux, est de prendre conscience de « l’océan en nous » – titre d’une conférence prononcée en 1997 :
« L’océan qui nous entoure est la seule entité physique que nous partageons tous en Océanie. C’est une réalité incontournable de nos vies. Ce qui nous manque, c’est la conscience de son existence, de ses implications et de ce que nous pourrions en faire. Les potentiels sont immenses, passionnants, comme ils l’ont toujours été. Lorsque nos dirigeants et planificateurs affirment que notre avenir est en mer, ils raisonnent uniquement en termes économiques : en termes de ressources marines et de semences, et de leur exploitation. Lorsque l’on parle de l’importance des océans pour la continuité de la vie sur Terre, on fait des constats scientifiques. Mais pour nous, en Océanie, la mer nous définit, elle définit ce que nous sommes et avons toujours été. Comme l’a dit le grand poète caribéen Derek Walcott, la mer est histoire. Reconnaître cela pourrait être le début d’un chapitre très important de notre histoire. Nous pourrions l’ouvrir à l’aube du troisième millénaire. »
Hau’ofa Epeli, « The Ocean in Us », in: Anthony Hooper (dir.), Culture and Sustainable Development in the Pacific, Canberra, Asia Pacific Press, 2000, pp. 32–43.
Cependant, ni dans son article de 1993 ni dans le reste de son œuvre, Epeli Hau‘ofa ne fait référence au nom Moana. Cela provient d’une relecture postérieure plus radicale. Ce sont des anthropologues contemporains, en particulier ʻŌkusitino Māhina et Tevita O. Ka‘ili, qui ont théorisé la continuité de l’espace-temps, le tā–vā, et qui ont remis en question l’usage des catégories héritées de la colonisation européenne. Dans leur perspective, le Pacifique/l’Océanie n’est pas seulement une « mer d’îles », mais un temps-espace relationnel, tissé par les navigations, les généalogies, les obligations et les rencontres, et redéployé aujourd’hui par le transnationalisme. C’est à partir de cette théorie indigène du tā (le temps rythmé, performé) et du vā (l’espace relationnel qui relie) qu’émerge une conceptualisation du Moana : non comme un simple nom vernaculaire de l’océan, mais comme une forme d’être, un milieu constitutif où se déploient les relations qui font le monde océanien. Ils en ont dérivé un substantif pour désigner les habitants de cet espace : les Moanans, (en anglais), dont l’usage reste pour l’heure surtout universitaire et militant – et qui n’a pas trouvé d’écho en français, mais qu’on traduirait par Moaniens/Moaniennes (Māhina, 1999 ; Ka’ili, 2005 ; Ka‘ili et al., 2017).
En géographie, quoique ces objets appartiennent au passé, la preuve la plus visuelle de la dimension réticulaire et relationnelle de ce rapport à l’espace serait donné par les fameuses cartes à bâtonnets (stick charts) produites autrefois par les habitants des îles Marshall. De petits coquillages représentant les différentes îles étaient placés à l’intersection d’un croisillon complexe de bâtonnets indiquant les houles contraires parcourant l’océan. Ces cartes représentaient l’archipel des Marshall dans sa continuité terre-mer.
On pourrait également citer les travaux de l’anthropologue William Alkire, qui a proposé une classification des espaces insulaires du Pacifique en fonction des contraintes environnementales qui pèsent sur leur modèle culturel : les îles isolées, les groupes (clusters), les complexes et les îles récifales frangeantes (Alkire, 1978). Les îles isolées sont des atolls et des îles coralliennes surélevées comme Niué et Kapingamarangi, séparées de leurs voisines par des étendues d’eau suffisamment vastes pour rendre les déplacements rares, voire impossibles. Les groupes sont de petits groupes d’îles coralliennes proches les unes des autres, dont les habitants peuvent utiliser les ressources de l’ensemble du groupe. L’archipel des Tokelau en est un exemple. Ce qu’il appelle les complexes sont des îles coralliennes faisant partie d’une vaste chaîne d’îles comprenant soit des îles hautes, soit situées à proximité d'îles hautes. Les ensembles sont caractérisés par la variété des îles, de types, de tailles et de climats différents. Les îles Carolines et les îles de la Société Tuamotu en sont des exemples. Enfin, les îles récifales frangeantes, comme Kayangel et Peleliu à Palau, sont des îles coralliennes si proches d’îles hautes, qu’elles peuvent être considérées comme faisant partie des systèmes culturels et environnementaux de ces dernières.
Document 2. La classification des espaces insulaires d’après William Alkire (1978)

« Dans certains cas, comme celui des îles coralliennes de Micronésie et de Polynésie, un écosystème complet peut être défini avec précision comme étant composé d’une seule île corallienne surélevée ou d’un atoll et de la mer qui l’entoure immédiatement, mais dans d’autres cas, le système ne peut être défini de manière adéquate que si l’on inclut une configuration multi-atolls comprenant des dizaines d’îles et des centaines de kilomètres carrés de récifs et de lagons. »
William H. Alkire, Coral Islanders, Arlington Heights, AHM Publishing Corporation, 1978.
Ainsi, une île ne peut être étudiée comme une entité isolée, mais toujours dans sa relation à la mer et aux autres îles, ce qui invite à repenser la nature même de l’insularité.
3. Une convergence métagéographique pour mieux penser l’archipélité de l’Océanie
Rapprocher ces deux espaces et ces deux analyses n’a pas pour objectif de redéfinir la notion d’archipel. On ne peut qu’acter le sens commun. En revanche, il est possible de partir d’un constat : dans l’Archipel, entendu comme ancien nom de la mer Égée, et dans l’océan Pacifique, on a fini par faire abstraction de la mer. Ne sont restées que les îles, espaces terrestres isolés et, pour ainsi dire, asséchés. La critique portée par Epeli Hau‘ofa nous invite à les remettre en eau et à penser la relation terre-mer en adoptant le point de vue de leurs habitants afin de réfléchir à ce qu’est un archipel et à ce que serait l’archipélité, en intégrant la définition de l’îléité comme « perception et représentation de l’insularité » (Pelletier, 2013).
On peut, pour cela, revenir à l’article fondamental publié par Joël Bonnemaison en 1990 : « Vivre dans une île ». En effet, c’est lui le premier à avoir posé une distinction claire entre l’insularité, d’une part, caractérisée géographiquement par « une discontinuité physique majeure qui entraîne l’isolement par rapport aux grandes terres ou aux continents », et variable en termes taille, de distance, de compacité, d’attributs physiques, de critères socio-économiques, etc. ; et l’îléité, d’autre part, – terme qu’il emprunte à Abraham Moles –, pétrie des représentations qu’on se fait des îles, et au demeurant très variables en fonction des contextes géographiques et culturels, qu’on soit en Méditerranée, dans les Caraïbes ou dans le Pacifique. À partir de là, Joël Bonnemaison esquisse une dialectique entre deux types d’îléité.
Dans un premier temps, en effet, après avoir écarté tout archétype universel de l’île, Joël Bonnemaison semble en donner une dimension essentielle : « l’îléité renvoie à la rupture », « l’île, fille de la rupture du lien est toujours un peu orpheline », « elle se marque par une ligne brisée, c’est-à-dire par une ligne de côte », « le rivage fait l’île, il lui donne son visage et plus loin sa “substance” ». Le propos s’inscrit dans la dimension psychologisante d’Abraham Moles. Il complexifie ensuite son analyse en s’appuyant sur différentes situations, jusqu’à conclure : « On imagine souvent les vraies îles comme des bouts du monde, des lieux clos et isolés. »
Cette phrase, paradoxalement, ouvre le second temps de son développement. Car tout ceci serait en quelque sorte faux, ou du moins à complètement relativiser : « Cette conception est “vue des continents”, car les habitants des îles du Pacifique Sud voient le monde autrement. » Pour ceux-ci, le Monde est une constellation d’îles interconnectées. Le réseau est la norme. « Pour les îliens, la mer n’est pas une clôture, mais une route qui crée des effets d’archipels. Aucune île n’est alors vraiment isolée, chacune est l’interface d’une autre. » Et Joël Bonnemaison, avant Epeli Hau‘ofa, ajoute que l’Océanie traditionnelle en est l’exemple parfait.
Peut-être est-il ici possible de s’appuyer sur la double métagéographie critique développée précédemment. Il ne s’agit pas de privilégier la terre sur la mer, ou inversement ; cela n’aurait pas de sens. L’idée principale est que si une île se définit par sa clôture et sa finitude, elle n’est pas pour autant synonyme, aux yeux de ses habitants, d’enclosure et de repli sur soi. Une île est une île aussi parce qu’elle se situe dans un milieu maritime qui l’entoure, la baigne, la nourrit et la relie à d’autres îles, à un ailleurs. Dans ce face à face qui pourrait tourner à l’impasse, l’archipélité – entendue comme géographicité d’un espace entrecoupé de terre et de mer – permet un dépassement de cette dialectique par un changement d’échelle et la prise en compte de la multiplicité d’îles qui caractérisent certaines mers, et qui font la caractéristique majeure de cet espace du Pacifique.
Document 3. Europe et Polynésie française, comparaison des surfaces et des distances

Source : Jean-Christophe Gay, « Voter en outre-mer : une journée d'élection présidentielle à Rangiroa (Polynésie française) », Géoconfluences, septembre 2022.
Mais ce qui pourrait sonner comme une abstraction fait en réalité directement écho à la dynamique actuelle du régionalisme défendu par le Forum des îles du Pacifique, qui, en 2019, lors du 50e forum, a adopté une Stratégie 2050 pour le Continent Bleu du Pacifique. Ce continent était explicitement défini par l’espace constitué à la fois de territoires et de merritoires (Pelletier, 2005 ; Marrou, 2005 ; Parrain, 2010), c’est-à-dire des zones économiques exclusives de la région, et par la volonté de former une union efficace afin d’assurer un avenir sûr et sécurisé pour le Pacifique face au changement climatique (Secrétariat des îles du Pacifique, 2019). Cette unité géographique matricielle est régulièrement réaffirmée : « Le Continent Bleu du Pacifique est notre foyer, notre océan, nos terres et notre patrimoine commun. » (Secrétariat du Forum des îles du Pacifique, 2022)
Lors du tout premier atelier sur les frontières maritimes des Fidji, consacré à l’importance des zones maritimes, Andrew Jones a insisté sur le fait que les peuples du Pacifique étaient « reliés par notre vaste Pacifique bleu d’une manière dont les continents terrestres ne pourront jamais l’être :
« La noix de coco qui tombe dans l'océan aux Fidji s’échouera sur les côtes de la Polynésie française. Les thons nés en Papouasie-Nouvelle-Guinée nageront jusqu’à Kiribati. Nous sommes séparés par des milliers de kilomètres, mais pourtant complètement connectés. » (Jones, 2020)
Le Moana apparaît alors moins comme un espace morcelé que comme une totalité relationnelle, dont la mer constitue à la fois le milieu, le lien et l’horizon politique.
Conclusion
Relire le Pacifique à partir de Moana et du sens originel d’archipel conduit à un renversement profond des catégories mobilisées pour penser cet espace. Loin de se réduire à un ensemble d’îles disséminées dans un vaste océan, la région apparaît comme une mer structurante, un espace de relations et de continuités dont les terres émergées ne constituent que les ponctuations. Cette approche permet non seulement de réhabiliter l’étymologie oubliée du mot « archipel », mais aussi de reconnaître la pertinence et la vitalité des cosmologies océaniennes dans la compréhension du Pacifique contemporain. Elle révèle combien la centralité du milieu marin a été occultée par une géographie continentale qui a privilégié le solide sur le liquide, la discontinuité sur la connexion – ce que, dans un autre contexte, Marcus Rediker a dénoncé par le terme de « terracentrisme » (Rediker, 2014). Penser Moana comme un archipel d’archipels offre l’occasion d’interroger ce que signifie « habiter » un espace maritime, mais aussi de rappeler que la géographie n’est jamais un langage neutre : elle est un ensemble d’outils conceptuels dont l’usage dépend de l’angle adopté. Le Pacifique, en tant que « mer d’îles », qu’Océanie, nous invite ainsi à replacer la mer au centre de la réflexion, et à envisager l’archipel non comme un agrégat d’unités, mais comme une forme-monde, ouverte, relationnelle et profondément océanienne.
Bibliographie
- Dictionnaire géographique universel, Paris, A.J. Kilian & Ch. Picquet, 1823.
- Alkire William H., Coral Islanders, Arlington Heights, AHM Publishing Corporation, 1978.
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Mots-clés
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Vincent CAPDEPUY
Docteur en géographie, professeur d'histoire et géographie, académie de La Réunion
Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron
Pour citer cet article :
Vincent Capdepuy, « Penser la dimension archipélagique de l’Océanie : essai de métagéographie transculturelle », Géoconfluences, janvier 2026.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/epistemo/articles/penser-la-dimension-archipelagique-oceanie-metageographie-transculturelle



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