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Île, insularité, îléité

Publié le 28/10/2022

L’île peut être définie comme une terre entourée d’eau. Cette discontinuité physique génère en soi des contraintes : l’éloignement, l’isolement, l’enclavement. Avec la mondialisation et les processus de déterritorialisation afférents, ces contraintes tendent en partie à s’effacer (Bernadie-Tahir & Taglioni, 2005), ou être transformées en atouts. L’île constitue un « bon objet géographique », selon la formule de Philippe Pelletier. On peut l’appréhender soit comme une forme de catégorisation qui permet de mettre en exergue la singularité de l’île, soit comme un moyen pour souligner les similitudes de fonctionnement de l’île avec l’espace-monde. Nathalie Bernardie-Tahir et François Taglioni évoquent ce questionnement en parlant de « mondes en miniatures ou de mondes à part ». Cette situation géographique a donné naissance à la notion d’insularité. Philippe Pelletier emploie le vocable de « finitude » pour qualifier les territoires insulaires. Dans certains cas, elle peut conduire à une sur-insularité, lorsqu’une île ou un îlot dépendent d’une île plus grande (Okinawa par rapport au Japon, les Marie-Galante par rapport à la Guadeloupe, les Hébrides par rapport à la Grande Bretagne…)

François Taglioni précise que la topologie ne doit pas être le seul outil pour définir l’insularité. Au-delà de la singularité physique, il convient de prendre en compte les représentations de l’île, ce que l’on appelle l’îléité (Moles, 1982). Dans les Mots de la géographie (Brunet et al., 1992), l’îléité est définie comme un « mode d’existence propre aux îles, ensemble de représentations et d’affects concourant à une forme d’identité insulaire ». Philippe Pelletier insiste sur la relation dynamique qui se construit entre l’espace insulaire et la société qui y vit. S’inspirant des travaux de Roland Barthes, Bernard Debarbieux rappelle que « l'image du lieu (ici l’insularité) relève aussi de l'allégorie, c'est-à-dire qu'il est figuration d'une abstraction ». Ainsi, les paysages insulaires tropicaux génèrent l’allégorie du bonheur et de la quiétude, l’île « naturelle » (Galapagos) ou l’île « mystérieuse » (île de Pâques) donne l’image d’un monde originel, quasi mythique… Les îles renvoient également à un imaginaire très fort, qui est étudié comme tel par les géographes depuis longtemps (par exemple Staszak, 2003), et que savent bien utiliser les publicités touristiques et le marketing territorial.

L’île de l’insulaire correspond à un vécu intégrant des valeurs symboliques. « L’insulaire est un individu exprimant ses émotions et traduisant en actes ou en discours sa propre histoire, son parcours de vie à nul autre pareil. Ce vécu est par définition relatif, au sens de particulier. » (Gombaud, 2007, p. 486). La « finitude » évoquée n’est pas forcément ressentie par les sociétés insulaires. Joël Bonnemaison (1990) distingue l’insularité de l’îléité : « L'insularité, c'est l'isolement. L'îléité, c'est la rupture ; un lien rompu avec le reste du monde et donc un espace hors de l'espace, un lieu hors du temps, un lieu nu, un lieu absolu. Il y a des degrés dans « l'îléité », mais une île est d'autant plus île que la rupture est forte ou ressentie comme telle. C'est ce qui fait rêver. Mais ceux qui vivent dans l'île sont rarement ceux qui en rêvent. »

En didactique de la géographie, la référence à l’île peut être mobilisée pour comprendre comment les élèves construisent le rapport des sociétés à l’habiter, à partir de leurs expériences spatiales et de leurs imaginaires. La finitude de l’espace considéré oblige en effet à penser les fonctions répondant aux besoins des groupes sociaux partageant des lieux. Que les élèves aient une vision de l’intérieur, parce qu’insulaires, ou de l’extérieur, les relations avec le reste du monde sont aussi à penser. La spatialisation des aménagements dans cet espace restreint implique des raisonnements multi scalaires dont les élèves doivent progressivement prendre conscience. Que ce soit en recherche ou en classe, ces réflexions s’expriment au travers de discours verbaux ou iconographiques qui constituent un matériau très riche pour la géographie.

Patricia Grondin et Sylvain Genevois, pour l’équipe de recherche Géodusocle, mai 2022.


Références citées
  • Bernardie-Tahir Nathalie & Taglioni François, 2005. Les dynamiques contemporaines des petits espaces insulaires : de l'île-relais aux réseaux insulaires. Paris : Karthala, 443 p.
  • Bonnemaison Joël, 1990. « Vivre dans l'île ». Espace géographique, tome 19-20, n° 2, 1990. p. 119-125,
  • Brunet Roger, Ferras Robert & Théry Hervé (dir.), 1992. « Iléité », in : Les mots de la géographie, dictionnaire critique. Montpellier/Paris : RECLUS/La Documentation française, p. 247.
  • Debarbieux Bernard, 1995. « Le lieu, le territoire et trois figures de rhétorique ». L’Espace géographique, tome 24, n°2, pp. 97-112.
  • Gombaud Stéphane, 2007. Îles, insularité et îléité. Le relativisme dans l'étude des espaces archipélagiques. Université de la Réunion.
  • Moles Abraham A., 1982. « Nissonologie ou science des îles ». L’espace géographique, tome 11, n °4, 1982. p. 281-289
  • Pelletier Philippe, 2005, « Préface : L’île, un bon objet géographique ». In Bernardie-Tahir Nathalie, Taglioni François. Les dynamiques contemporaines des petits espaces insulaires : de l'île-relais aux réseaux insulaires. Paris : Karthala.
  • Taglioni François, 2003. Recherches sur les petits espaces insulaires et sur leurs organisations régionales, mémoire d’habilitation à diriger des recherches, vol. II, 218 p.
  • Staszak Jean-François, 2003, Géographies de Gauguin, Paris, Bréal, 2003, 256 p.
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