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Carte à la une. Comment les jeunes géographes ressentent-ils le monde contemporain ? Un exercice de cartographie des émotions

Publié le 20/05/2020
Auteur(s) : Anne Lascaux, professeure certifiée d'histoire-géographie, doctorante en géographie - université Jean-Moulin Lyon 3
Les étudiants du master MEMED de l'université Lyon 3, promotion 2019-2020.

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Un exercice de cartographie sensible proposé à des étudiants de master destinés à s'orienter vers le monde associatif donne un regard sur leurs représentations du monde. Environnement menacé, mobilités généralisées, et questionnements autour de la mondialisation émergent de ces cartes mentales, témoignant des inquiétudes d'une génération.

Bibliographie | citer cet article

Introduction : un exercice de cartographie sensible

Ces cartes sont le produit d’une expérience exploratoire réalisée dans le cadre du cours de master 1 « Mobilité, réseaux et sociétés en développement » du parcours Mondes émergents, mondes en développement (MEMED) de l’université Jean-Moulin Lyon 3. Le public de ce master regroupe essentiellement des étudiants qui se destinent au monde associatif. L’objectif de ce cours de géographie est de mieux comprendre les mobilités contemporaines dans une société mondialisée et fragmentée à toutes les échelles.

Cet exercice fait suite à une réflexion débutée en cours à propos de la subjectivité qui accompagne nécessairement l’activité cartographique, et plus largement scientifique. Il s’agit de s’interroger sur des pratiques scientifiques plus inclusives dans le processus de construction des représentations collectives, en s’inspirant notamment des travaux du collectif antiAtlas des frontières (Mekdjian, Amilhat Szary, 2015). Le but de cet exercice était d’inviter les étudiants à reconsidérer leurs modes de production graphique par le biais de la géographie des émotions. Il s’agit donc d’appréhender les émotions comme un fait social, favorisant la compréhension de la relation des individus à l’espace (Guinard, Tratnjek, 2016). Ces œuvres sont le produit d’une cartographie sensible dont l’objectif est d’exprimer des émotions et non des savoirs. Je propose ici de les étudier pour ce qu’elles disent de leur auteurs, et non du réel.

 
Cartographier ses émotions : méthodologie d’une expérience

Cette expérience a été réalisée en 2019 à la suite de deux séances de 3 h consacrées à la géographie des représentations. Ce cours avait été introduit par la reproduction de l’expérience de Thomas Saarinen et Charles MacCabe qui avaient demandé à leurs étudiants de dessiner des cartes mentales du monde (Bailly, Saarinen, MacCabe, 1992). Il s’agissait alors de clore cette séance de déconstruction des représentations en invitant les étudiants à en créer de nouvelles via une expérience cartographique subjective assumée.

Les consignes étaient les suivantes :

« - Constituez des groupes de votre choix (deux groupes de 4 personnes et un de 3)
- Faites une carte à l’échelle de votre souhait
- Faites une légende en deux parties :
1) Représentez ce que vous aimez dans le monde en 5 figurés maximum
2) Indiquez ce que vous voulez voir changer dans ce monde en 5 figurés maximum
- Défendez votre point de vue à l’oral : 5 minutes par groupe »

Deux semaines plus tard, lors de la restitution orale des travaux, leur richesse nous a donné l’envie de prolonger l’expérience. L’exercice s’est transformé en devoir maison dans lequel les étudiants devaient :

- Retravailler et organiser leur légende
- Écrire un court paragraphe sensible traduisant leur ressenti de l’état actuel du monde et ce qu’ils avaient voulu en montrer dans leur carte
- Rédiger un autre court paragraphe plus explicatif questionnant les origines de ces sentiments à l’aune de leurs connaissances scientifiques.

Ils ont disposé d’un mois pour rendre ce travail, qui est ici présenté.


 

Les trois cartes qui ressortent de cet exercice de pédagogie expérimentale sont finalement très informatives sur les représentations actuelles du monde qu’ont de jeunes géographes d’une vingtaine d’années, ainsi que de leur expérience de ce monde. Deux thématiques ressortent notamment, la question migratoire et les préoccupations environnementales.

Trois cartes, trois visions du monde

Carte n° 1. La Terre et les Hommes : utopie ou dystopie ?

vision utopique ou dystopie ?

Auteurs : Achille Audouard, Bastian Hurtrel, Léna Kuntz et Manon Loeltz.

 

Cette carte, intitulée « Vision utopique du monde », prend le parti original de représenter les dynamiques globales à travers l’aspect environnemental. Sur les trois productions graphiques de la classe, c’est la seule à rendre visible dans la légende la partition demandée dans la consigne entre  les éléments appréciés dans le monde et ce qui devrait changer. Ici, ce sont les éléments considérés comme naturels, à l’image des océans et des barrières de corail, qui sont désignés comme désirables. C’est leur altération par les activités humaines, notamment par les sociétés développées du « Nord », qui est pointée du doigt, telles les activités nucléaires, la déforestation, et la fonte des glaces, qui affectent la planète dans son ensemble.

Cependant, cette question environnementale est articulée à une gouvernance mondiale jugée insuffisante, comme le montre la dénonciation des pays émetteurs de gaz à effets de serre, et ceux ne respectant pas les Accords de Paris. Le choix d’une projection polaire et l’absence de figuré représentant des frontières étatiques mettent en avant le caractère transnational des enjeux environnementaux globaux, et la nécessité d’une gouvernance à l’échelle mondiale.

Carte n° 2. Un monde mobile mais fragmenté
monde mobile mais fragmenté monde mobile mais fragmenté

Auteurs : Quentin Bobin, Marie Dussaux, Stéphane Presson et Lucas Wullschleger.

Cette carte met en regard les déplacements humains et animaux au travers du couple mobilités désirées/mobilités forcées. Cette association entre des préoccupations migratoires et environnementales porte un discours prônant une liberté de (non) circulation, opposée aux constructions étatiques qui découpent le monde. Cette idée est exprimée par une carte silencieuse, sans frontières politiques, titre, ni toponymes. La réflexion proposée autour de l’entrave à la liberté de mouvement des êtres vivants, entre rétention et protection, témoigne d’un sentiment ambigu vis-à-vis de la mondialisation et des tentatives de régulation qui voient le jour.

Le choix de représenter les mobilités humaines par le cas des réfugiés illustre l’importante médiatisation qui accompagne ce phénomène migratoire humainement très sensible, mais numériquement inférieur à d’autres types de mobilités. Le parcours universitaire de ces étudiants inscrits dans une formation centrée sur les sociétés en développement se manifeste ici par une plus grande valorisation graphique de l’hémisphère sud.

Carte n° 3. L’alimentation, une richesse culturelle qui soulève des inquiétudes
alimentation alimentation

Auteurs : Soline Carl, Maxime Durand et Solenn Le Bray.

Dans cette carte, on ressent l’ambiguïté des sentiments contradictoires qu’éprouvent les auteurs face au monde dans lequel ils vivent. Les photographies de différents plats célèbres mettent en avant la nourriture comme construction culturelle valorisée et désirable. Ce tour du monde culinaire illustré sollicite l’œil, mais aussi le souvenir du goût, rendant l’exercice sensible par une carte qui en devient appétissante. Le désir qui en ressort sert le discours d’une carte valorisant les mobilités et les échanges comme vecteur de diversité.

Cependant, derrière les plats au dressage soigné, c’est le système alimentaire mondial et ses conditions de production qui sont dénoncés. Le goût mondialisé et accessible à tous a ici un coût écologique, celui de l’exploitation animale, de l’épuisement des ressources et des émissions de carbone. Finalement, cette carte expose le dilemme contemporain d’une société mondialisée et de consommation dont on apprécie les produits qu’elle crée et auxquels elle permet d’accéder, mais dont on prend conscience que les pratiques ne sont pas durables.

Conclusion

Cette expérience de cartographie sensible auprès d’un public d’étudiants de master permet de comprendre partiellement qui sont les jeunes géographes contemporains et les questions de société qui les animent et les préoccupent. Tout d’abord, ces cartes mentales donnent à voir le monde tel qu’ils se le représentent, sous l’influence de leurs connaissances et de l’actualité, mais aussi en tant que génération. Ainsi, la prédominance des thématiques environnementales et migratoires témoignent de leur appropriation de ces sujets très médiatisés. Ces productions parlent aussi de leurs auteurs eux-mêmes. À travers leur alimentation, leurs peurs, leurs opinions politiques, c’est leur intimité qui transparaît. Ce que ces cartes montrent, ce sont aussi les relations complexes qu’entretiennent les jeunes générations face à l’état du monde actuel. D’un côté, elles témoignent d’une appréciation positive des espaces et des sociétés dans lesquelles elles vivent. De l’autre, les changements qu’elles promeuvent sont les indicateurs d’une prise de conscience et d’une appréhension des mutations sociales, politiques et environnementales d’ordre global qui sont en train d’advenir. Dès lors, cette expérience exploratoire permet de saisir les intérêts et les motivations d’une génération de géographes engagés à travers des productions cartographiques promouvant la diversité culturelle, le mouvement humain et l’intégrité environnementale comme sources de richesse et valeurs désirables.


Bibliographie

  • Bailly A., Saarinen T., MacCabe C., 1992, « Image des pays de la francophonie et pays de la francophonie en image », Tréma, n° 2, p. 47-58.
  • Guinard Pauline, Tratnjek Bénédicte, 2016, « Géographies, géographes et émotions. Retour sur une amnésie… passagère ? », Carnets de géographes, n° 9.
  • Mekdjian Sarah, Amilhat Szary Anne-Laure, 2015, « Cartographies traverses, des espaces où l’on ne finit jamais d’arriver », Visioncarto.
Sitographie

 

 

Anne LASCAUX
Professeure certifiée d'histoire-géographie, doctorante en géographie, Université de Lyon, laboratoire Environnement Ville Société (UMR 5600)

Et les étudiants du master MEMED de l'université Lyon 3, promotion 2019-2020 : Achille Audouard, Quentin Bobin, Soline Carl, Maxime Durand, Marie Dussaux, Bastian Hurtrel, Léna Kuntz, Solenn Le Bray, Manon Loeltz, Stéphane Presson, Lucas Wullschleger

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Anne Lascaux, « Comment les jeunes géographes ressentent-ils le monde contemporain ?  Un exercice de cartographie des émotions », Carte à la une de Géoconfluences, mai 2020.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/cartographie-emotions-monde-contemporain

 

Pour citer cet article :  

Anne Lascaux et Les étudiants du master MEMED de l'université Lyon 3, promotion 2019-2020., « Carte à la une. Comment les jeunes géographes ressentent-ils le monde contemporain ? Un exercice de cartographie des émotions », Géoconfluences, mai 2020.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/cartographie-emotions-monde-contemporain

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