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Image à la une : eau pure, eau polluée, le Gange à Varanasi (Inde)

Publié le 12/02/2015
Auteur(s) : Perrine Vincent, docteure en aménagement de l’espace et urbanisme, INSA Lyon ; ingénieure de recherche et d’études au sein d’Ecogeos.
À Varanasi, les eaux usées rejetées dans le Gange sacré côtoient les crémations, les ablutions religieuses, les toilettes corporelles et nettoyages de vêtement, soulevant des questionnements sur les rapports entre pollution et pureté.

Ablutions religieuses et séchage d’habits sur les ghâts de Varanasi

 

Date de la prise de vue

21 novembre 2014

Auteur de l'image

Perrine Vincent

Localisation

Shivala Ghât, Varanasi, Inde

Le regard de la géographe

Varanasi, dont l’existence est attestée au VIIIe siècle avant J-C, compte aujourd'hui 1.2 millions d'habitants. Elle est située sur la rive gauche du Gange, sur un tronçon en arc de cercle où le fleuve change de direction en opérant une remontée vers le nord, c'est-à-dire vers sa source dans les montagnes himalayennes. Selon la mythologie hindoue, Shiva, l'une des déités de la trinité hindoue [1], aurait  planté un bâton à cet endroit, modifiant le cours du fleuve et définissant ainsi l’emplacement de la ville sacrée. Varanasi est ainsi considérée par les hindous comme le centre de l’univers, la ville du commencement et de la fin de l’humanité. La multiplicité de ses noms témoigne d’ailleurs de son importance symbolique : Varanasi (contraction de Varuna et Assi, les deux affluents du Gange entre lesquels est contenue la ville jusqu’au XIXe siècle), Benarès ou Benaras (variations de Varanasi), Rudravasa (ville de Shiva), Kashi (ville de la Lumière), Avimukta (celle qu’on ne quitte jamais), Anandavana (forêt de bonheur), Mahashmashana (grande terre de crémation).

Les ghâts sont les escaliers de pierres qui plongent dans le Gange et sur lesquels se côtoient des  usages contrastés : nettoyage et séchage d’habits, ablutions et rituels hindous nommés pujas, toilettes corporelles d’hommes (doc. 1) ou lavage d’animaux tels que les buffles, pêche et balades en bateaux, crémations de cadavres (doc. 1). Ici et là, des eaux usées urbaines sont rejetées sans traitement dans le fleuve (doc. 2).

Varanasi accueille environ 40 000 visiteurs par jour. Parmi eux se trouvent des touristes étrangers étonnés par la promiscuité de ces usages, mais aussi des pèlerins indiens. Ces derniers se rendent à Varanasi pour effectuer des rituels religieux dans les temples et les eaux du Gange, ou pour accompagner des membres défunts de leurs familles. En effet, selon l’hindouisme, celui qui meurt à Varanasi et dont les cendres du corps brûlé sont jetées dans le Gange, est assuré d’être délivré du cycle des réincarnations et d'atteindre la libération de l'âme (moksha). C’est la raison pour laquelle certains ghâts sont aménagés pour permettre des crémations.
Ces usages religieux se réfèrent à la façon dont les hindous considèrent le Gange : le fleuve est une déesse nommée Ma Ganga, considérée comme une mère bienveillante et dotée d’un double pouvoir purificateur et auto-purificateur. Elle absorbe les impuretés des pécheurs qui s’adonnent à des ablutions dans ses eaux, puis les dissout en les emmenant au loin, sans en être elle-même affectée. C’est notamment ce double pouvoir qui permet de mieux comprendre pourquoi le jeune hindou en train de se laver et les enfants jouant à côté de lui semblent ne pas être perturbés par la proximité en amont des crémations et des rejets de cendres (doc.1).

La pollution du fleuve induite par les eaux issues des usages domestiques (doc.2) et des activités industrielles nombreuses en amont, est telle que le gouvernement indien a mis en œuvre entre 1986 et 2000 un programme de grande envergure, le Ganga Action Plan (GAP), afin d’améliorer la qualité des eaux du Gange. Dans les villes de plus de 100 000 habitants se situant le long du fleuve, les eaux usées des égouts qui se jettent dans le fleuve ont été dirigées vers des stations d'épuration pour traitement avant rejet dans le fleuve ou utilisation pour l'irrigation des champs. Malgré de coûteux efforts, le fleuve continue d’être pollué de sorte qu’un nouveau programme intégré, la  National Ganga River Basin Authority a été mis en place en 2009.

Ceci conduit à réfléchir au paradoxe suivant : comment le Gange peut-il être à la fois pollué et pur ? Le recours à la mythologie hindoue permet de comprendre la distinction entre le Gange et ses eaux : le Gange correspond à la déesse Ma Ganga tandis que les eaux constituent son corps matériel (doc. 3). Cette distinction se retrouve dans les types de pouvoirs incarnés par le Gange. Dans les représentations de la réalité du monde, la tradition hindoue oppose deux axes : d’une part la transcendance de l’esprit associée à la masculinité et renvoyant à la permanence, l’idéalité, la perfection ; d’autre part l’immanence de la matière caractéristique de la féminité, l’intériorité, la contingence (Sherma, 1998). Dans le cas du Gange, on retrouve ces deux axes intimement associés : la pureté est associée à l’esprit transcendant du fleuve qui correspond à la déesse Ma Ganga, tandis que la fertilité est du ressort de son pouvoir immanent et prend la forme de l’eau, c’est-à-dire jal. Ainsi, la déesse ne peut en aucun cas être impure, même si ses eaux contiennent des impuretés à certains moments. Dans la mythologie hindoue, la transcendance de pureté est en correspondance avec des procédés de sacralisation des lieux ou éléments naturels – montagnes, rivières, forêts, arbres - qui prennent des caractéristiques féminines et maternelles, de sorte qu’ils sont ainsi supposés apporter à leurs enfants – les humains – ce dont ils ont besoin, et ne rien attendre en retour.
Ma Ganga, caractérisée par sa capacité d’abnégation, pardonne aux humains leur exploitation abusive et notamment le rejet de déchets dans ses eaux. Ces représentations féminines associées à une figure sacrificielle limitent ainsi une prise en compte des enjeux environnementaux par la population hindoue en général et les personnalités religieuses en particulier. Malgré les discours officiels relatifs à la pollution au sens environnemental du terme, les pèlerins et riverains continuent de considérer que le Gange est pur et donc non pollué et de pratiquer leurs ablutions quotidiennes à proximité des rejets d’eaux usées.

On est donc amené à se demander dans quelle mesure les programmes de dépollution du Gange, qui impliquent l’utilisation de techniques éprouvées en Europe et aux États-Unis et qui mobilisent des discours scientifiques sur la qualité de l’eau, peuvent participer à modifier les façons dont les hindous considèrent et perçoivent le Gange. Réciproquement, comment ces représentations collectives du Gange peuvent-elle infléchir les manières de mettre en œuvre les programmes de dépollution du Gange ?

[1] La trinité hindoue, nommé Trimurti, qui domine la hiérarchie des dieux est constituée de Brahma (le Créateur), Vishnu  (le Conservateur) et Shiva (le Destructeur).

 
Documents complémentaires

Doc 1 - Crémations et toilette corporelles à Harish Chandra Ghât

Doc. 2 - Eaux usées à Assi Ghât

Doc. 3 - Illustration de la naissance du Gange avec Ma Ganga et Shiva
Ma Ganga (en haut de l'image) serait venue sur terre pour ramener l’eau disparue durant un millénaire et donc sauver les hommes de la sécheresse. Pour autant, sa puissance destructrice risquant de tout dévaster sur son passage, Shiva (au centre) se serait interposé pour adoucir son arrivée sur terre. 
Les flots de Ma Ganga auraient alors coulé en douceur au travers des cheveux de Shiva, donnant naissance aux sept rivières sacrées de l’Inde.

Ressources complémentaires
  • Kelly D. Alley, 1994, « Ganga and Gandagi : Interpretations of pollution and waste in Benaras » in Ethnology, n°2, vol. 33, pp. 127-145
  • Kelly D. Alley, 1998, « Idioms of degeneracy : assessing Ganga’s purity and pollution» in NELSON L.E. (Dir.), Purifying the Earthly Body of God, Éd. State University of New York Press, New York, pp. 297-330
  • Kelly D. Alley, 2002, On the bank of the Ganga : when wastewater meets a sacred river, Ed. University of Michigan Press, Ann Arbor, 312 p.
  • Diana Eck, 2003, « Ganga : The Goddess Ganges in Hindu sacred geography » in BAVISKAR A. (Dir.), Waterlines, Éd. Penguins books India, New Delhi, pp. 29-49.
  • Rita Sherma, 1998, « Sacred immanence: reflections of ecofeminism in hindu tantra » in L.E. Nelson (Dir.), Purifying the Earthly Body of God, Éd. State University of New York Press, New Delhi, pp. 89-131,
  • Perrine Vincent, 2013, Modalités d’existence de dispositifs urbains. Le cas de  l’assainissement à Kanpur et Varanasi, Inde, Rapport de thèse, INSA Lyon, ronéo, 293 p.
  • Perrine Vincent, Joëlle Forest, 2010, « Réformes des services urbains en Inde, le cas du dispositif technique et spatial d’assainissement de Varanasi », Revue Tiers-Monde, n°203, pp. 81-102
  • Perrine Vincent, 2015, « Le paradoxe entre pureté et pollution de l’eau du Gange comme cristallisation d’une confrontation de perceptions du monde », in Jean-Philippe Pierron, Claire Harpet, Cécile Nou (dir.), L'usé, le sale, l'impur : rationalités, usages et imaginaires de l'eau, Éditions Modulaires Européennes, Coll. transversales philosophiques. À paraître.

 

- Sanka Mochan Foundation, basée à Vanarasi,
- Ecofriends, basée à Kanpur et son bilan critique du Ganga Action Plan, 2007 (en .pdf).

Perrine VINCENT,
docteure en aménagement de l'espace et urbanisme.

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