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Carte à la une. Les 500 entreprises les plus riches des États-Unis : une clé d’analyse de la puissance économique

Publié le 23/05/2023
Auteur(s) : Jean-Benoît Bouron, agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences - DGESCO, ENS de Lyon.

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Le classement des 500 plus grandes entreprises étatsuniennes par revenu permet de localiser les lieux de pouvoir économique aux États-Unis. On observe des concentrations de sièges des grandes firmes, mais l’analyse à différentes échelles met surtout en évidence un fonctionnement nettement polycentrique de la géographie économique étatsunienne.

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Document 1. Les entreprises du classement « Fortune 500 » 2022

500 multinationales FTN

Les populations sont celles du recensement de 2020. Source des données : Fortune, Visualize the Fortune 500, 2023. Réalisation : Jean-Benoît Bouron, Géoconfluences, 2023.

 

Début 2023, le magazine Fortune a publié son classement pour l’année 2022 des 500 premières entreprises des États-Unis en fonction de leur revenu. Ce classement donne à voir le paysage économique de la première puissance mondiale à travers ses entreprises. Toutes ces entreprises ne sont pas des multinationales (ou FTN, firmes transnationales) : certaines réalisent une grande partie de leur chiffre d’affaires aux États-Unis. Toutefois, beaucoup de ces sièges, en particulier en haut du classement, sont ceux d’entreprises d’envergure mondiale. Quatre des dix premières entreprises du classement (document 3) sont aussi parmi les dix premières du classement mondial réalisé par le même magazine, le « Global 500 » : Walmart, Amazon, Apple et CVS Health.

Plusieurs visualisations sont possibles pour représenter ces 500 sièges sociaux. La carte originale affiche des cercles proportionnels (document 2) qui rendent très visibles les premières entreprises du classement : Walmart, Amazon, Apple, etc. Nous avons choisi une représentation en grappes de points qui laisse mieux voir les phénomènes de concentration ou de dispersion.

Le grand nombre d’entreprises classées par Fortune permet de dessiner une géographie assez fine des fonctions de commandement aux États-Unis. Le postulat de cette image à la une est que les 500 plus riches entreprises des États-Unis disent quelque chose de la géographie des lieux de pouvoir économique dans ce pays. Que nous apprend la carte sur les espaces productifs de la première puissance mondiale ?

Document 2. La carte originale publiée par Fortune

carte Fortune 500

L’original est une carte interactive dans laquelle chaque cercle est cliquable et donne accès aux informations de l’entreprise : cliquez ici pour y accéder.

 

1. Une répartition des sièges sociaux qui dépasse l’opposition entre façades maritimes et arrière-pays

La carte à la une confirme des traits bien connus de la géographie économique des États-Unis. On retrouve notamment la place de premier plan occupé par la Megalopolis, de Boston à Washington. Certes, la densité de sièges sociaux est exagérée par l’échelle de la carte, alors qu’ils sont disséminés sur un couloir de 500 kilomètres de long. Mais c’est le quart des 500 entreprises les plus riches du pays qui se concentre dans cette mégalopole du Nord-Est. La seule île de Manhattan, dans sa partie située au sud de Central Park, compte 39 sièges sociaux sur 22 km², ce qui la placerait au quatrième rang entre la Californie et l’Illinois si cette île était un État (document 1). On y retrouve notamment plusieurs géants mondiaux de la banque et de la finance, American Express, Goldman Sachs, JP Morgan, Morgan Stanley…

Un autre trait caractéristique de cette géographie est la permanence du temps long. La géographie économique a ce point commun avec la démographie que le grand basculement du pays vers la Côte pacifique, pourtant commencé depuis plus d’un siècle, est loin d’être achevé : les activités, comme la population, restent concentrées dans les anciens centres du pays. La « Rust Belt », contrairement à son image d’ancienne région industrielle en déclin, a ainsi conservé un nombre important de sièges sociaux d’envergure mondiale : huit à Pittsburgh (acier, métaux, services aux entreprises), huit à Détroit et dans sa région, autour de l’automobile (Ford, General Motors…), six à Cleveland… L’activité économique, y compris manufacturière, est loin d’avoir disparu de ces régions situées à l’ouest des Appalaches.

L’ancien « cœur » du pays (Montès, 2022), le bassin du Mississippi, reste ainsi un cœur économique doté d’entreprises puissantes. Cinq firmes du Midwest, toutes localisées à proximité du 100e méridien et à l’intérieur du bassin versant du Mississippi, figurent parmi les dix premières du classement (document 3) : Walmart (1re), UnitedHealth Group (5e), Berkshire Hathaway (7e). Les onze États formant la moitié nord du bassin du Mississippi, de Minneapolis-Saint Paul (Minnesota) et Omaha (Nebraska) à Colombus et Cleveland (Ohio), représentent environ un quart du total et autant que la Megalopolis. Pour une entreprise comme Walmart, la première du classement, il faut toutefois se garder de donner une importance excessive à la localisation de son siège social : s’agissant d’une entreprise de distribution, et du premier employeur privé du pays (et du monde), on imagine que ses revenus, et les salaires qu’elle verse à ses employés, sont saupoudrés sur l’ensemble du territoire, même si une partie des cadres les mieux payés travaillent sans doute au siège. Inversement, toute l’économie de Bentonville, petite municipalité de 54 000 habitants dans l’Arkansas, repose sur la présence du siège de Walmart (Rauline, 2018). Le comté de Benton, qui a seulement 220 000 habitants, comprend deux autres sièges sociaux du classement, outre celui de Walmart : un transporteur et un géant de l’agroalimentaire, Tyson Foods. La vallée du Mississippi continue de jouer en partie le rôle de corridor central reliant le nord et le sud des États-Unis, et faisant office d’interface ouest-est.

 
Document 3. Les dix premières entreprises du classement « Fortune 500 »
Rang Entreprise Siège Secteur d’activité
1 Walmart Bentonville, Arkansas Grande distribution
2 Amazon Seattle, Washington Numérique
3 Apple Cupertino, Californie Numérique
4 CVS Health Woonsocket, Rhode Island Santé
5 UnitedHealth Group Minnetonka, Minnesota Santé
6 Exxon Mobile Irving, Texas Produits pétroliers
7 Berkshire Hathaway Omaha, Nebraska Assurance
8 Alphabet (Google) Mountain View, Californie Numérique
9 Mc Kesson Irving, Texas Santé
10 AmerisourceBergen Chesterbrook, Pennsylvanie Santé

Source : Fortune, 2023.

 

Si les sièges du Midwest fonctionnent comme un semis espacé, les firmes du Nord-Ouest, celles de Californie et du Texas sont insérées dans des réseaux d’entreprises qui composent des systèmes productifs complets. Ce sont les plus grosses grappes (ou cluster en anglais) du document 1, et parmi les plus gros revenus visibles sur le document 2. Par exemple, autour de San Francisco, Apple et Alphabet (Google) fonctionnent en interdépendance avec un réseau dense associant des géants mondiaux à des petites et moyennes entreprises, dans les logiciels, les services aux entreprises ou les matériaux (semi-conducteurs…). Si les GAFAM restent très bien positionnées dans le classement par revenu (Amazon 2e, Apple 3e et Alphabet [Google] 8e), les grappes californiennes sont séparées du reste du pays par de vastes « vides », tant démographiques qu’économiques. C’est le troisième quart du pays : additionnés au puissant Texas (avec 52 sièges sociaux, c’est l’État qui en compte le plus en nombre absolu, devant New York, document 1), les États de l’Ouest comptent près du quart des sièges sociaux du « Fortune 500 », répartis dans 8 États (Washington, Oregon, Californie, Idaho, Nevada, Arizona, Colorado, Texas). Cette géographie de la puissance économique est complétée par un Sud qu’on aurait tort de qualifier trop rapidement de « vieux », tant il est porté par des métropoles dynamiques : Richmond, Charlotte, Atlanta, Miami… Même si sa partie intérieure du « vieux Sud », formée par l’aval du Bassin du Mississippi, est très nettement en retrait.

Un autre enseignement du classement est la place du secteur de la santé et de la pharmacie. Cette troisième année d’épidémie de covid 19 a confirmé une importante recomposition dans la tête du classement, avec la montée de plusieurs géants de la santé parmi les toutes premières places. Quatre des dix entreprises ayant dégagé le plus de revenus en 2022 sont ainsi des entreprises de santé. En fait, la pandémie a surtout favorisé les entreprises qui étaient déjà des géantes de leur secteur. CVS Health, 4e en 2022, était déjà 7e en 2018 ; UnitedHealth, 5e en 2022, avait le même rang avant la pandémie. Globalement, c’est le secteur de la santé tout entier qui a gagné des rangs dans le classement (donc gagné des revenus, relativement aux autres entreprises), sans bousculer la hiérarchie à l’intérieur du secteur.

 

2. Ne pas nier le poids des métropoles, ne pas non plus le surestimer

À l’échelle du pays, la carte à la une dessine, en tout cas en première analyse, une géographie des principales métropoles : celles qui composent la « Boswash », la mégalopole du Nord-Est, mais aussi San Francisco, Dallas, Seattle, Atlanta, Chicago… On pourrait y voir une géographie de la centralité économique. Or, à bien y regarder, ce n’est pas le cas, et c’est même souvent le contraire : la répartition des sièges sociaux du « Fortune 500 » est largement polycentrique, et ce à toutes les échelles.

À l’échelle nationale, les métropoles de rang mondial sont loin de rafler la totalité des 500 premières places dans le classement des entreprises en fonction de leur revenu. Bien des villes placées au premier plan dans la géographie économique du pays sont ce que Cynthia Ghorra Gobin (2020) appelle des « métropoles secondes » : Détroit (Michigan), Charlotte (Caroline du Nord), Milwaukee (Wisconsin), Minneapolis-Saint Paul (Minnesota), Richmond (Virginie)… Colombus, dans l’Ohio, est la 32e ville du pays avec 2,1 millions d’habitants pour l’aire métropolitaine. En 2022, elle compte 3 entreprises classées au Fortune 500 dont une est placée au 15e rang (Cardinal Health, dans le secteur de la santé).

Mais surtout, beaucoup de ces sièges sociaux sont installés dans des villes petites et moyennes ou dans les espaces ruraux. Outre Walmart, citée plus haut, de grosses entreprises de l’agrobusiness ont leur siège dans des petites villes du Midwest : le constructeur de machines agricoles John Deere (84e rang) à Moline (Illinois, 40 000 habitants) ou le groupe financier State Farm (42e rang en 2022) à Bloomington (Illinois, 80 000 habitants). Boise, dans l’Idaho, compte 230 000 habitants, et trois sièges d’entreprises classées au Fortune 500. La Marathon Petroleum, 19e du classement, qui exploite sept raffineries aux États-Unis, a son siège à Finlay, Ohio, 40 000 habitants.

À l’échelle infra-urbaine, tous les géants américains n’ont pas leurs sièges dans les quartiers d’affaires centraux (CBD). La carte originale (document 2) indique la municipalité dans laquelle se localisent les sièges des 500 premières entreprises américaines : beaucoup ne sont pas situées dans les villes-centres. L’exemple de Minneapolis-Saint-Paul, étudié par Cynthia Ghorra-Gobin dans Géoconfluences (2020), l’a déjà montré : cette métropole seconde compte plusieurs sièges d’entreprises de Fortune, mais un seul est situé dans le CBD au moment de l’article, celui de l’entreprise de grande distribution Target. Les autres sont situés dans les suburbs, au sein de centralités urbaines secondaires, voire dans le périurbain, au-delà des suburbs. C’est notamment le cas de UnitedHealth, la 5e entreprise du classement de 2022, située à Minnetonka, dans la banlieue ouest de Minneapolis-Saint-Paul.

Document 4. Les sièges sociaux des principales firmes de haute technologie de la Silicon Valley

SIlicon Valley 1300px

Source : extrait de Laurent Carroué, « La Silicon Valley, un territoire productif au cœur de l’innovation mondiale et un levier de la puissance étatsunienne », Géoconfluences, mai 2019.

 

On observe le même phénomène dans d’autres métropoles. Certes, les CBD sont toujours des lieux d’implantation privilégiée des sièges sociaux, et Manhattan en est l’exemple archétypal. On retrouve cette concentration dans le Loop à Chicago par exemple. Mais dans la plupart des métropoles, ce sont souvent plus de la moitié des sièges sociaux qui sont situés en dehors du CBD, parfois en lointaine périphérie. À Philadelphie (Pennsylvanie), outre une entreprise située dans le New Jersey, face au centre mais sur l’autre rive de la Delaware, on trouve cinq sièges dans les banlieues cossues s’étalant le long de la Schuylkill, à vingt kilomètres au nord-ouest du centre, plus que dans le CBD lui-même. L’un de ces cinq sièges est celui de la première entreprise de l’agglomération par son revenu, 10e du « Fortune 500 », Amerisource Bergen à Chesterbrook, encore une firme du « big pharma ». Le cas de San Francisco est également exemplaire, la Silicon Valley étant située dans la lointaine périphérie du noyau urbain initial. Les sièges sociaux sont dispersés dans le tissu urbain : Apple est à Cupertino, Hewlett-Packard à Palo Alto, Google à Mountain View, dans un paysage de suburbs (Carroué, 2019). Ces deux cas sont loin d’être isolés (document 5). À Chicago même, l’entreprise placée le plus haut dans le classement de Fortune est située à Deerfield, en lointaine banlieue (Walgreens Boots Alliance, l’une des nombreuses entreprises du secteur pharmaceutique dans le classement de 2023).

 
Document 5. Sièges d’entreprises « Fortune 500 » dans et hors du CBD dans sept métropoles
  Sièges dans le CBD Sièges hors CBD Part des sièges hors CBD (%)
Atlanta 4 13 76,47
Boston 8 8 50
Chicago 12 21 63,64
Dallas 6 18 75
Minneapolis* 7 7 50
Philadelphie 2 6 75
San Francisco 8 26 76,47

*Y compris dans le CBD de la ville jumelle de Saint Paul.
Source : Fortune, 2023.

 

À New York, même, tous les sièges sociaux ne sont pas situés à Manhattan. Onze des quatorze sièges situés dans l’État du New Jersey se trouvent en fait dans la banlieue de New York. La 4e entreprise du classement de 2022, CVS Health, est à Woonsocket, une ville de 40 000 habitants dans le Rhode Island, à la frontière avec le Massachusetts, située à 20 km du centre de Providence et à 50 km du CBD de Boston. Le tableau du document 3 est d’ailleurs révélateur : à part Seattle, et à la rigueur Irving, une municipalité proche du centre de Dallas, les dix premières entreprises du classement sont situées dans des périphéries urbaines ou dans des villes secondaires plutôt que dans les CBD des grandes métropoles.

Conclusion

La carte laisse apparaître en filigrane une géographie des espaces productifs étatsuniens, à plusieurs échelles : celle des grands bassins économiques, principaux (Nord-Est, Grands Lacs, Californie, Texas) et secondaires (Nord-Ouest, vieux Sud, Floride), et celle des métropoles. Ces dernières sont organisées autour d’un noyau central et, de plus en plus, de noyaux secondaires en lointaine périphérie, auxquels s’ajoutent des sièges sociaux disséminés dans les suburbs.

L’étude du classement de Fortune pose des limites méthodologiques : on ne saurait réécrire la géographie économique des États-Unis à l’aune d’un seul critère qui serait la localisation des sièges sociaux des 500 entreprises ayant les revenus les plus élevés en 2022. Pourtant, elle autorise quelques remarques qui permettent de nuancer un récit métropolitain angélique, lequel comporte parfois des raccourcis : la réussite économique de la première puissance mondiale, comme d’ailleurs celle de sa rivale chinoise, repose essentiellement sur un fonctionnement polycentrique, à plusieurs échelles : celle du pays comme celle du fonctionnement intra-urbain.

 


Bibliographie

Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : CBD | espaces productifs | fonctions de commandement | GAFAM | mégalopole | métropoles polycentrisme | « Rust Belt » | suburbs | systèmes productifs.

 

 

Jean-Benoît BOURON

Professeur agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences, DGESCO, École normale supérieure de Lyon

 

 

Pour citer cet article :  

Jean-Benoît Bouron, « Carte à la une. Les 500 entreprises les plus riches des États-Unis : une clé d’analyse de la puissance économique », Géoconfluences, mai 2023.
http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/fortune500-ftn-etats-unis

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