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Image à la une : jardins féminins aux portes du Sahel

Publié le 20/05/2016
Auteur(s) : Léa Billen, agrégée de géographie, ENS de Lyon, UMR 5600
Le jardin polyvalent villageois (JPV) de Widou-Thiengoly a été mis en place en 2010 par le programme environnemental et de développement panafricain de la Grande Muraille Verte (GMV). Depuis son lancement en 2005 par l'Union africaine, ce programme s'est fixé deux objectifs : la lutte contre la désertification et le recul de la pauvreté dans les régions sahéliennes de onze pays africains situés sur la ligne Dakar-Djibouti à travers des actions de reboisement et des projets de développement.
Dans le jardin de Widou-Thiengoly, les femmes se livrent à l'arrosage des manguiers
Date de la prise de vue

8 mars 2014

Auteur de l'image

Léa Billen

Localisation

Jardin polyvalent de Widou-Thiengoly, région de Louga, Sénégal

Le regard de la géographe

Les jardins polyvalents villageois constituent l'une des réalisations du volet de la Grande Muraille Verte relatif à la lutte contre la pauvreté. Onze autres jardins ont été créés depuis 2008 dans les régions de Louga et Matam au nord du Sénégal (doc. 2).

Des jardins en milieu présahélien
Sur cette image, deux femmes du groupement qui gère le jardin de Widou-Thiengoly arrosent des manguiers. Nous sommes en mars, au cœur de la saison sèche dans cette zone présahélienne qui parcourt le Sénégal d'ouest en est, le Ferlo. Cette région est caractérisée par un climat soudano-sahélien, marqué par des températures élevées (jusqu'à 45°C) et de faibles précipitations annuelles (entre 300 et 500 mm par an) concentrées durant la courte période de l'hivernage ou saison des pluies, entre juillet et octobre. On reconnaît les sols « dior » caractéristiques du Ferlo, très sableux, pauvres en matières organiques et dotés d'une faible capacité de rétention d'eau. Dans cette zone, l'agriculture tient une place marginale et la population est composée à 95 % de pasteurs peuls.
Le Ferlo sénégalais a connu depuis les années 1970 de graves épisodes de sécheresse à l'origine de bouleversements socio-économiques. Plus que jamais, le pastoralisme transhumant constitue la source principale de revenus pour la grande majorité de la population, car les grandes sécheresses ont réduit la place de l'agriculture pluviale traditionnelle. Les pasteurs ont en effet recentré leurs activités autour de l'élevage et réservent une place de plus en plus importante dans leur cheptel aux petits ruminants (chèvres, moutons), qui ont l'avantage d'apporter une réserve de liquidités nécessaire pour acheter de l'eau aux comités de gestion des forages et des produits agricoles aux marchés hebdomadaires approvisionnés par les producteurs de la vallée du fleuve Sénégal (Ancey et al, 2009). Mais ce cheptel de petits ruminants exerce une pression croissante sur les ressources naturelles, en particulier l'eau et les pâturages, et contribue à la désertification.
Dans ce contexte, de nombreux programmes nationaux et internationaux ont été mobilisés au Ferlo pour tenter de renverser la tendance. Le dernier en date, la Grande Muraille Verte, a mis en place en parallèle des parcelles de reboisement et une série de projets de développement ciblés dont le dispositif le plus abouti reste les jardins polyvalents villageois. Il s'agit de jardins de 5 à 7 ha situés à proximité des villages dotés d'un forage autour desquels s'égrainent les campements des éleveurs sur un rayon de 15 km. Ces jardins sont entourés d'une clôture qui les protège de la divagation du bétail et sont équipés d'un système d'irrigation au goutte-à-goutte relié au forage, le tout financé par l'Agence nationale de la GMV au Sénégal (ANGMV). Ils abritent des cultures de saison sèche, dont les semences sont fournies par l'ANGMV chaque année : en majorité des espèces européennes (aubergines, laitues, choux, oignons, tomates, pommes de terres, etc.), quelques espèces africaines (jaxatu, gombo), en plus des arbres fruitiers (citronniers, manguiers, cocotiers, orangers, jujubiers).
La mise en place d'une horticulture irriguée de saison sèche ne va pas de soi dans le Ferlo sénégalais, ce type d'agriculture étant plutôt situé autour de la vallée du fleuve Sénégal au nord et du lac de Guiers à l'ouest, là où l'accès à l'eau en dehors de la saison des pluies est plus facile. En effet, dans une région où la satisfaction des besoins en eau du bétail est prioritaire, les jardins sont souvent les derniers servis et le système de goutte-à-goutte à partir des forages n'est pas suffisamment approvisionné. Les groupements gérant les jardins doivent alors s'adapter en réduisant les surfaces cultivées et en pratiquant l'arrosage à la main des espèces les plus fragiles à partir des puits ou des citernes, comme ici sur la photo.

Une réduction de la marginalité féminine ?
À travers ce dispositif, l'ANGMV a souhaité cibler spécifiquement les femmes. Celles-ci sont en effet touchées par des inégalités de genre qui s'ajoutent à toutes les formes de précarité qui caractérisent les populations du Ferlo. Le bétail, marqueur essentiel de richesse et de dignité sociale dans la zone, constitue un capital essentiellement masculin, ce qui limite l'accès des femmes à un revenu propre. Ces inégalités de genre ne se mesurent pas seulement en terme de revenus. Dans le cadre d'un régime alimentaire peul déjà très carencé, les femmes consomment moins de légumes et moins de viande que les hommes car elles leur réservent la plus grosse part dans le bol collectif. De plus, les femmes sont davantage concernées par la pénibilité des mobilités : elles sont chargées d'aller chercher au forage parfois distant de 15 km, l'eau nécessaire pour le campement. Enfin, les femmes connaissent une marginalisation socio-politique car les interlocuteurs privilégiés des instances institutionnelles restent les éleveurs, donc les hommes.
Les JPV tentent d'apporter des améliorations à cette situation de marginalité. Ils sont gérés par des groupements de femmes sur le modèle associatif, et dotés de statuts et de bureaux élus. Les productions du jardin sont vendues presque exclusivement aux femmes du groupement, à un prix inférieur à celui du marché hebdomadaire. Cela permet d'une part, une meilleure accessibilité à des légumes frais, d'autre part, la constitution d'un petit capital dans la caisse du groupement qui sert de banque de prêt à faible taux d'intérêt sur le modèle de la tontine [1]. Mais faute d’un système d’appui et de conseil à l’investissement, cette forme de tontine ne permet pas l'émergence d'un entrepreneuriat féminin durable.
Comme ils sont situés à proximité des forages, les jardins tendent à multiplier des mobilités féminines déjà pénibles. Mais cette position centrale du jardin comme lieu de convergence des mobilités en fait un lieu de sociabilité féminine. Cette fonction sociale de l’horticulture n’est pas présente dans les discours officiels de la GMV : c’est pourtant l’une des premières fonctions que lui reconnaissent les femmes. Les jardins prennent alors une dimension politique : ils ont été l'occasion pour les femmes de renforcer des groupements féminins créés dans le cadre des projets de développement des années 1980-1990 mais qui s'étaient essoufflés dans les années 2000 à la suite du retrait de ces projets. Or la structure du groupement permet aux femmes de porter collectivement des revendications auprès des acteurs institutionnels du territoire et d'être identifiées en tant qu'actrices à part entière du développement de la zone.

Une « muraille » de jardins ?  
Sans sa mise en œuvre au Sénégal, la GMV a dû prendre en compte un double héritage : celui des projets de développement qui se sont succédés sur le territoire du Ferlo, et celui des diverses tentatives de « ceintures » et « barrages » verts lancées par les États africains depuis les années 1960. C’est ce double héritage – et cette double échelle de réflexion, locale et panafricaine – qui permet de comprendre la spécificité de la GMV et des outils qu’elle mobilise.  
Des années 1960 aux années 1980, le Sahel a vu se succéder des programmes environnementaux dont l'objectif était de préserver ou de reconstituer les ressources naturelles. Ces programmes sont longtemps restés répressifs envers une population locale regardée comme une menace pour les ressources naturelles : le mode d'action traditionnel de ces programmes était en effet le reboisement et la mise en défens qui suppose un arrêt – au moins temporaire – des activités productives sur la zone concernée. À partir des années 1990, les programmes environnementaux optent pour une approche dite « intégrée » et se donnent pour objectif de réaliser les conditions d'une exploitation « rationnelle » des ressources, respectueuse de l'environnement et des aspirations des populations locales.
La GMV ancre son discours officiel dans cette exigence d'une approche intégrée qui combine la restauration des équilibres naturels et le recul de la pauvreté dans la zone sahélienne. Les parcelles de reboisement de la GMV sont conçues comme des outils intégrant la double dimension environnementale et économique : elles devraient permettre de restaurer le couvert végétal et la biodiversité, mais également d'offrir aux populations locales des ressources utiles suivant les espèces plantées (fourrage, fruits, gomme arabique, bois de chauffage, etc). Les jardins, quant à eux, ont d'abord été pensés pour répondre au second objectif : le recul de la pauvreté et de la malnutrition. Pourtant, ils pourraient aussi participer d’une forme de reverdissement du Ferlo, notamment avec l’arboriculture. Et surtout, ils introduisent une alternative à l’élevage. S’il est peu probable que les revenus complémentaires générés par l’agriculture intensive suffisent à réduire la place du cheptel bovin qui constitue un capital économique et symbolique trop important, ils peuvent à long terme conduire à la diminution, ou au moins à la stabilisation en nombre, du cheptel ovin et caprin. De plus, la généralisation de l’utilisation des résidus maraîchers et des mauvaises herbes comme fourrage pour les moutons et les chèvres permettrait de réduire la pression exercée par ceux-ci sur les pâturages. La fonction environnementale des jardins est donc bien présente, même si elle est peu présente dans les discours officiels. Les jardins ont donc toute leur place au sein de cette « muraille verte » qui sur le terrain n'a rien d'une ligne verte qui traverserait le Sahel (doc.1) mais qui s'apparente davantage à un pointillé irrégulier de taches vertes à l'échelle desquelles s'élabore un compromis local entre reboisement, élevage et agriculture. Une timide mise en réseau des jardins s'élabore à l'occasion de rencontres régulièrement organisées entre les agent(e)s horticoles de l'ANGMV pour favoriser l'échange d'expériences. Les présidentes de groupements ont été réunies lors d'une formation initiale organisée par l'ANGMV avant la mise en œuvre du projet. Les femmes ont conscience de faire partie d'un réseau régional : la rumeur de l'arrivée des semences depuis Dakar ou du don du programme alimentaire mondial (PAM) accordé aux travailleuses des jardins se diffuse rapidement d'un jardin à un autre. Pour autant, chaque jardin reste un cas particulier, dont la mise en œuvre varie en fonction de contraintes locales et suscite dans les villages où il est implanté des recompositions spécifiques. C'est cette collision entre les échelles locale, régionale, voire transnationale qui caractérise la mise en œuvre des projets de la GMV sur le terrain.

[1] La tontine est une forme traditionnelle d'épargne et de microcrédit.  Chaque membre verse à une date fixée de l'argent à une caisse, la somme étant remise à tour de rôle à chacune des participantes qui doit ensuite rembourser, avec un taux d'intérêt fixé par le groupe. Pour découvrir l'origine des tontines en Afrique de l'Ouest, lire Semin J., 2007, « L’argent, la famille, les amies : ethnographie contemporaine des tontines africaines en contexte migratoire », Civilisations, n°56.

Documents complémentaires

Doc. 1 - La "grande muraille verte" : une bande de 7 600 km de long et 15 de large sur la carte, des pointillés très espacés en réalité.

Doc. 2 - Les onze jardins polyvalents villageois situés dans la région du Ferlo entre Louga et Matam.

Ressources complémentaires

Léa BILLEN,
agrégée de géographie
ENS de Lyon.

 

Pour citer cet article :
Billen, Léa, 2016, « Image à la une : jardins féminins aux portes du Sahel », Géoconfluences, mis en ligne le 20 mai 2016
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/image-a-la-une/image-a-la-une-jardins-feminins-sahel

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