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Image à la une : Melbourne, mélodie du bonheur ou folie des grandeurs ?

Publié le 04/11/2014
Auteur(s) : Louise Dorignon, agrégée de géographie, École Normale Supérieure de Lyon
Depuis 2010, Melbourne est désignée de façon répétée comme la ville la plus agréable du monde dans le classement de The Economist Intelligence Unit. En parallèle, l’arrivée à la tête du Ministère de l’aménagement du territoire de l'État de Victoria de Matthew Guy, surnommé "Monsieur Gratte-Ciel" par les médias, pourrait amener à une verticalisation accélérée de la ville. Ces deux propositions sont-elles compatibles ? Ville verticale, ville agréable ?

La jetée de St-Kilda : un observatoire pour la verticalisation de Melbourne

 

Date de la prise de vue

4 décembre 2012

Auteur de l'image

Louise Dorignon

Localisation

Jetée de St-Kilda, au sud-est de Melbourne

Le regard de la géographe

Installée autour de la baie de Port Phillip au sud de l’État du Victoria, la ville de Melbourne a été désignée en 2014 et pour la quatrième année consécutive « ville la plus agréable du monde » parmi 140 villes par l’étude de l’agence britannique The Economist Intelligence Unit’s liveability. Elle est suivie dans le classement par Adelaïde en cinquième position, Sydney en septième et Perth en neuvième. La présence remarquée des villes australiennes dans cette opération médiatique mérite une lecture critique du modèle urbain australien à partir du commentaire géographique d'une photographie décrivant l'un des paysages caractéristiques de Melbourne.

Le quartier de St-Kilda au sud-est de la ville offre une vue imprenable sur son CBD : les mâts des bateaux du port de plaisance semblent vouloir concurrencer la vertigineuse ascension des tours de l’hypercentre de Melbourne. A l'arrière-plan, la skyline de la ville est encore dominée par l’Eureka Tower, une tour résidentielle aux allures d’allumette dorée inaugurée en 2006 le long du fleuve Yarra dans le quartier de Southbank. Le quartier de St-Kilda constitue un haut-lieu des loisirs pour les Melbourniens ainsi qu’une attraction touristique fréquentée : en plus d’accueillir un salon de thé, la jetée est reliée à une promenade aménagée sur plusieurs kilomètres le long de la plage. La pratique du sport et l’utilisation de modes doux de circulation y sont préconisées : le mobilier urbain de qualité installé sur le pont révèle les incitations du gouvernement local à se déplacer à pied ou à vélo. Les deux vélos en avant-plan de la photographie présentent les caractéristiques d’un style de vie se voulant à la fois durable, attentif à l’environnement tout en étant esthétiquement réussi : état excellent du matériel, style vintage de la forme et des couleurs du cadre, panier d’osier à l’avant ou l’arrière du cadre, lampe et sonnette traditionnelles. La présence de l’eau, les perspectives horizontale sur le grand espace offert par la baie et verticale sur une ville grandissante, l’invitation à la flânerie et aux loisirs, le respect de l’environnement par le recours aux modes de transport doux ainsi qu’un certain talent pour le style rejoignent les critères utilisés par l’EIU pour son classement. Si ce dernier tient compte de données ayant trait au système de santé, à l’éducation, à la stabilité politique et aux infrastructures, il s'appuie en effet aussi sur des critères liés au sport, à la culture et à l’environnement.

Malgré la forte couverture médiatique de ce classement et les effets positifs de l’annonce des résultats sur les villes à sa tête, sa pertinence générale peut être remise en question. Ce rapport sur la « vivabilité » des villes a en effet été développé comme un outil de gestion économique pour les entreprises et ne prend d’ailleurs pas en compte les questions de coût de la vie ou de prix de l’immobilier, qui ne sont pas envisagées comme de possibles freins à l’installation ou à la qualité de vie des ménages. Enfin, certains détracteurs du classement y ont vu le triomphe des villes de l’ancien Empire britannique (Australie et Canada en tête) et ont souligné ironiquement que, selon l’EIU, parler anglais devait être un critère pour déterminer la qualité de vie dans une ville (Greenway, 2010).

À Melbourne même, la valeur de ce classement peut être nuancée sur un triple front économique, social, et environnemental dès lors que l’on s’intéresse à des données de terrain à plus grande échelle. Tandis que le classement de l’EIU esquisse autour d’un hypercentre élargi une zone de « vivabilité » qui renforce l’image de marque internationale de Melbourne, les quartiers qui en sont exclus se trouvent encore davantage mis à l’écart alors que leur accessibilité, leurs infrastructures d’éducation et de santé mériteraient des améliorations. De plus, le centre de Melbourne est devenu depuis les années 2000 le théâtre d'une forte spéculation immobilière et les appartements du CBD issus des nouvelles tours tout comme les maisons victoriennes bien restaurées ont vu leurs prix exploser sous l’effet de la conjoncture économique (Shaw, 2013). S’ajoutant au phénomène de gentrification déjà observé à Melbourne depuis les années 1980, cette montée des prix de l’immobilier a fait du centre-ville un lieu certes hautement désiré mais également fui par les ménages au profit de quartiers périphériques plus abordables. D'un autre côté, des géographes australiens se sont penchés sur l’étude des discours formulés par les promoteurs immobiliers, exposant les stratégies à la fois ethniques et genrées des opérations de ventes (Fincher, 2004 ; Fincher & Costello, 2005). Le document 2 révèle ainsi comment un style de vie urbain jeune, décontracté, dynamique et sécurisé, est proposé lors de la mise en vente des appartements neufs du CBD. Ces transformations économiques ont eu pour effet de modifier le paysage sociologique des quartiers de la ville, comme à St-Kilda dont le profil social et la scène culturelle ont complètement changé dans les années 1990 : l’espace de résidence artistique est devenu un espace résidentiel pour classes moyennes supérieures. Les impacts de ces transformations sur la qualité environnementale de la ville constituent également un objet de débats importants entre le gouvernement local actuel très favorable à l’édification de tours et la société civile désireuse de garder une ville « à taille humaine » et de protéger un environnement fragile (Gibbs et al, 2013). De même que l’intensification des flux au sein de la baie de Port Philipp est dénoncée pour son impact sur le littoral, la verticalisation accrue de la ville fait l'objet de critiques très virulentes autant sociales qu'environnementales, la construction de ces tours mobilisant selon leurs détracteurs des techniques et des matériaux de constructions hautement polluants pour un lieu socialement exclusif. La métaphore des tours comme autant de mauvaises herbes dans un jardin est réactualisée (Schrader, 2010) tandis que l’on agite pour Melbourne le spectre d’une ville désertée, sujette aux courants d’air et à l’agonie de la vie sociale et culturelle (Green, 2013).

L'exemple de Melbourne est révélateur de la transformation du modèle urbain australien qui manifeste la volonté de l’Australie de jouer un rôle plus actif au sein des conseils décisionnels de la région Asie-Pacifique, voire à être reconnue dans les échanges économiques et financiers comme un pays asiatique à part entière. Dans les capitales d’État australiennes, les transformations architecturales monumentales pour l’accueil d’événements politiques ou sociaux, comme le G20 à Brisbane en 2014, et le développement du marketing urbain qui les accompagne témoignent de cette évolution. Localement, les quartiers et les habitants se réorganisent, intégrant, rejetant ou modifiant ces nouveaux lieux, offrant une géographie renouvelée de la ville et des nouveaux centres de l’urbanité australienne, parfois loin de la ville-spectacle proposée au touriste et à l’homme d’affaires.
La réussite de Melbourne montre aussi que l’indicateur de niveau de vie proposé par l’EIU séduit les politiques urbaines : les gouvernements locaux n’hésitent pas à s’en servir comme un levier pour attirer plus d’investissements pour leur ville. Plus pragmatique que le Bonheur National Brut (BNB) créé par le roi du Bouthan en 1972, moins social que l’Indice de Développement Humain (IDH) de l’ONU mis au point en 1990, le classement de l’EIU et ses critères quantitatifs constituent une tentative de mesurer la qualité de vie des habitants plus que leur niveau de vie, mais c’est sans compter la multiplicité des critères à l’œuvre dans la ville. Il faut aussi noter la particularité de ce classement : l’attention portée au caractère durable de la ville et son lien avec le bonheur, sinon le plaisir des habitants. Cette corrélation entre durabilité et « vivabilité » participe à enrichir ou à flouter la notion de développement durable. En effet, au triptyque environnemental-économique-social est déjà greffé un quatrième volet incarné par la gouvernance. Le critère du bien-être ajouté à cet ensemble contribue-t-il à rendre plus nébuleuse la notion de développement durable ? ou exprime-t-il le besoin d'une nouvelle approche pour penser la relation des sociétés à leur espace présent ?
 

Documents complémentaires

Doc. 1 - Melbourne et la baie de Port Phillip
Voir le fichier .kmz de Melbourne, latitude 37°51'S et longitude 144°57'"E

L'image satellite de la partie centrale de Melbourne prise en 2009 offre une perspective sur les quartiers portuaires anciennement industrialisés de l’embouchure du Yarra. Avec la spécialisation tertiaire de la ville, des quartiers entiers tels les Docklands ont été reconvertis lors de vastes opérations immobilières en des espaces résidentiels et récréatifs. Ces reconversions ont été vivement contestées et les nouveaux lieux destinés aux loisirs (restaurants, cafés, cinémas etc.) boudés par les Melbourniens.


 

Doc. 2 - Une vie d’envie (A life of envy) : le bonheur à partir de 345 000 dollars (environ 250 000 euros).
Les tours et les immeubles du CBD de Melbourne n’abritent pas qu’un centre d’affaires avec ses bureaux : la plupart des tours en construction sont destinées à remplir une fonction résidentielle, bien que beaucoup de ces appartements soient laissés vides et servent à la spéculation immobilière.

Ressources complémentaires
  • Fincher, R. 2004. « Gender and Life Course in the Narratives of Melbourne’s High‐rise Housing Developers », Australian Geographical Studies 42 (3) : 325-38.
  • Fincher, R. et Costello, L., 2005. « Narratives of high-rise housing : placing the ethnicized newcomer in inner Melbourne », Social & Cultural Geography 6 (2): 201‑17.
  • Gibbs, D., Krueger, R., Macleod, G., et Shaw, K. 2013. « Docklands Dreamings : Illusions of Sustainability in the Melbourne Docks Redevelopment », Urban Studies 50 (11).
  • Green, S., 2013. « Apartment towers are killing the world's most livable city », The Age.
  • Greenway, H.D.S, 2010. « The Best Place to Live ? », The New York Times.
  • Schrader, Ben. 2010. « Paris or New York ? Contesting Melbourne’s Skyline, 1880-1958 », Journal of Urban History 36 (6): 814‑30.
  • Shaw, K., 2013. « Australia’s Unintended Cities: The Impact of Housing on Urban Redevelopment », Urban Policy and Research 31 (3): 379‑83.
     

Louise DORIGNON,
agrégée de géographie,
ENS de Lyon

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