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Image à la une : Une « gated community low cost » au Brésil : le logement social, du droit à la ville à la distinction sociale ?

Publié le 24/04/2018
Auteur(s) : Alice Moret, étudiante en géographie - ENS de Lyon
Les quartiers résidentiels fermés font partie du paysage urbain brésilien, au point que ce type de logement, au départ l'apanage des classes aisées, séduit les classes populaires. Cette photographie montre la Privilege Tower, un logement social construit dans le cadre du programme du ministère des villes « Ma maison, ma vie », et reproduisant le modèle et les codes de la résidence fermée.

Bibliographie | citer cet article

 

Alice Moret — Privilege Tower gated community pour classes populaires

L'entrée de la Privilege Tower à São José (Santa Catarina, Brésil). Photographie du portail pour les voitures, à l’entrée de l’ensemble résidentiel fermé en copropriété (condominio fechado en portugais). Au premier plan, on distingue les dispositifs de fermeture et de sécurité. Derrière, la vitre nous laisse entrevoir la descente et le garage, ainsi que les premiers étages de l’immeuble. En arrière-plan, derrière le mur d’enceinte et les fils électrifiés, on aperçoit le reste du quartier d’Areias, qui contraste avec la résidence Privilege Tower.

 
Date de la prise de vue : 

30 mars 2016

Auteure de l'image : 

Alice Moret

Localisation : 

Quartier d’Areias, Saõ José, agglomération de Florianopolis, entre Porto Alegre et Curitiba, État de Santa Catarina dans le sud du Brésil.

Localisation Florianopolis Brésil

Le regard de la géographe

Un exemple de logement social sous forme résidentielle fermée et sécurisée

La résidence Privilege Tower est un immeuble en copropriété, équipé de dispositifs de fermeture et de sécurité : murs de 2,50 m de haut devant, piques en fer au-dessus, murs surmontés d’une clôture électrifiée sur les côtés (visibles sur le cliché), vidéo-surveillance, guérite intérieure occupée par un gardien (et un seul, pour limiter les charges), badgeuse. Les habitants, qui sont copropriétaires, peuvent y jouir d’espaces communs (une piscine, une ludothèque, un barbecue) et de quelques services (comme une crèche, voir la vidéo promotionnelle dans les références). Cette tour, construite par l’entreprise Sanford, a donc toutes les caractéristiques d’un condominio fechado, version brésilienne de la gated community (quartier résidentiel fermé). Or, il s’agit en même temps d’une tour de logements sociaux, construite dans le cadre du programme « Ma maison ma vie » (Programa Minha Casa Minha Vida((voir Le site du Programa Minha Casa Minha Vida, fait par le Ministère des Villes du Brésil : http://www.minhacasaminhavida.gov.br/)), afin d’aider les classes populaires à accéder à la propriété d’un logement neuf. Plus précisément, les appartements de la Privilege Tower peuvent être acquis, avec un soutien financier de l’État brésilien, par les ménages de la catégorie 2, gagnant de 1600 à 3200 reais par mois (environ 400 à 800 euros).

Un nom qui en dit long

Dans ce contexte de logement social, son nom détone. « Privilège  » étonne au sein d’une politique d’accès au logement qui se réclamait, à ses débuts, du droit à la ville (Marchi, 2015) par la construction de logements neufs. L’utilisation de l’anglais renforce cette proclamation de distinction sociale excluante. Le nom a été choisi par la compagnie Stanford, qui affiche dans son clip promotionnel que « C’est un privilège d’habiter une tour exclusive((l’adjectif exclusivo est très utilisé au Brésil et sert à désigner des produits d’élite, gage de qualité et d’entre-soi ; il peut être appliqué à un voyage en bus, un club de gymnastique, une résidence, un menu de restaurant… le mot revêt des connotations très différentes du français)) unique, dotée d’une architecture contemporaine ». L’apparence matérielle de l’immeuble concorde avec cette proclamation : on repère de très loin cette tour de douze étages, plantée dans un quartier de maisons basses de deux étages maximum ; ses tons gris clairs et beige contrastent avec les couleurs du reste du quartier : brique apparente, murs verts, maisons jaunes, roses ou ocres, parfois décrépies. L’utilisation du verre est significative, car ce matériau est l’apanage des résidences fermées et des centres commerciaux destinés aux clientèles les plus riches et des bureaux des grandes compagnies. Dans le quartier d’Areias, plutôt modeste, prédominent le bois, le béton et la brique (comme on peut aussi l’observer sur Google Street View, même si les vues ont été prises avant la construction de la tour).

Alice Moret — Privilege Tower vue depuis la rue

La résidence Privilege Tower en entier, vue depuis la rue, et la maison adjacente. Cliché : Alice Moret, le 30 mars 2016.

  Alice Moret — rue Elis Regina, dans le quartier d’Areias à Sao José, Florianopolis Alice Moret — rue Elis Regina, dans le quartier d’Areias à Sao José, Florianopolis  
 

Deux vues de la rue Elisa Regina, dans le quartier d’Areias à Sao José. La rue est asphaltée au prix de quelques bricolages. Les trottoirs étant du ressort des propriétaires du terrain, ils sont très inégaux, symptômes du peu de considération pour les piétons dans l’espace public. La rue est légèrement en pente, mais le quartier, dont le nom signifie « sables », est plutôt plat et s’oppose à l’espace des collines (les morros, associés aux bidonvilles et à l’habitat précaire qui y sont souvent implantés), au moins dans l’imaginaire. Les constructions sont plutôt basses et la densité est faible. Cliché : Alice Moret, le 30 mars 2016.

 
Une séparation nette entre deux populations de richesse pourtant comparables

La rupture est donc manifestée par l’architecture. Elle est aussi vérifiée par les pratiques : les habitants de la Privilege Tower arrivent en voiture, font leurs courses ailleurs, travaillent ailleurs et les voisins comme la résidente que j’ai pu interroger ont témoigné d’une absence de relations sociales. Ce type d’urbanisme fermé est très fréquent dans les villes brésiliennes (Capron, 2006 ; Pires do Rio Caldeira, 2000). D’abord destiné aux plus riches, il s’applique désormais aussi aux classes populaires (Lopes Batista, 2015), comme ici dans le cadre du programme de logement social « ma maison ma vie » (Programa Minha Casa Minha Vida).

  Alice Moret — carte de localisation des ensembles étudiés  
Une recherche de distinction sociale

Les motifs qui conduisent une partie non négligeable des classes populaires (on estime que 25 % des constructions neuves de logement, en 2015 et en 2016, dépendait du programme « ma maison ma vie ») à la fermeture symbolique et à la fermeture matérielle se rejoignent ici, la peur et le désir de distinction sociale se trouvant, comme pour les classes sociales les plus aisées, à l’origine du choix du modèle résidentiel fermé et sécurisé. Dans le cas du programme Minha Casa Minha Vida, c’est le Ministère des Villes qui a demandé la fermeture, en laissant une marge d’interprétation, mais ce choix rencontre une demande de la part des habitants modestes, en termes de confort (garage, piscine, vue), mais aussi de sécurité et de démarcation vis-à-vis de l’espace public environnant (Blandy, 2009). Cette demande a été construite en imitation des plus aisés, au point que le modèle résidentiel fermé et sécurisé est devenu dominant et a été naturalisé par toutes les classes sociales comme le modèle normal d’habiter, tellement il est fréquent dans les paysages urbains brésiliens. Cette demande correspond aussi à un désir de distinction vis-à-vis des plus pauvres. La résidence Privilege Tower ne fait que pousser plus loin la logique de démarcation par le prestige et l’utilisation des dispositifs de fermeture comme une revendication de standing.

La première version de ce texte nous est parvenue en octobre 2017.

 


Pour compléter

Références bibliographiques
  • Lopes Batista Ricardo, Produçao do espaço urbano e controle social : os espaços residenciais populares fechados como novo modelo de moradia, Tese de Doutorado, Universidade Estadual Paulista, Presidente Prudente, 2015, 241 p.
  • Pires Do Rio Caldeira Teresa, Cidade de muros : Crime, segregaçao e cidadania em Sao Paulo, Sao Paulo, EdUsp, 2000.
Sitographie

 

 

 

Alice MORET,
étudiante en géographie, ENS de Lyon.

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

 

Pour citer cet article :

Alice Moret, «  Une "gated community low cost" au Brésil : le logement social, du droit à la ville à la distinction sociale ? », image à la une de Géoconfluences, avril 2018.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/image-a-la-une/privilege-tower-sao-jose

 

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