Hydroélectricité
Jean-Benoît Bouron, agrégé de géographie, responsable éditorial de Géoconfluences - DGESCO, ENS de Lyon.
L’hydroélectricité est l’énergie électrique produite par l’eau, dont la force motrice entraine des turbines dans des centrales hydroélectriques. On distingue deux grandes filières. Premièrement, les « centrales au fil de l’eau » dont la production dépend du débit des fleuves et des rivières sur lesquelles elles sont installées (Rhône, Rhin, Danube, Rio Madeira...). Deuxièmement les « centrales de haute ou moyenne chute », que l’on trouve pour l’essentiel dans les espaces de montagne ; elles utilisent les différences d’altitude, et donc la gravité, entre l’eau stockée par un barrage dans une retenue (un lac artificiel) et les turbines des centrales situées en contre-bas qui sont alimentées par de grandes conduites. Enfin, certaines technologies utilisent aussi sur les littoraux les énergies des eaux marines (usines marémotrices pour les marées, hydroliennes pour les courants marins et houlomotrices pour la houle), mais elles demeurent pour l’instant encore très marginales.
Document 1. Centrale au fil de l’eau (à gauche) et centrale de chute avec barrage (à droite)
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Centrale hydroélectrique Joseph Béthenod à Baix-Le Logis Neuf (entre Ardèche et Drôme). Le Rhône est doublé par un canal de dérivation. Mise en service en 1960 par la Compagnie nationale du Rhône (CNR), l’usine Béthenod fournit 7 % de la production du Rhône. Plus d’informations sur le site de la CNR. Source de l’image : IGN Géoportail. |
Barrage de Tignes (Savoie) sur l’Isère. Plusieurs centrales se succèdent sur le cours de l’Isère et forment le complexe hydro-électrique de Tignes-Malgovert. Le barrage de Tignes est le plus haut barrage de France (180 m). Plus d’informations sur le site d’EDF. Source de l’image : IGN Géoportail. |
L'hydroélectricité constitue un élément important de la transition énergétique par le caractère renouvelable de la ressource et décarboné de sa production, si on excepte les émissions produites par la construction du barrage. De plus, les réservoirs d’eau des barrages représentent un stock flexible d’électricité potentielle, car utilisable à tout moment pour répondre aux pics de consommation et assurer l’équilibre et la sécurité des réseaux électriques. En France, les barrages EDF ont ainsi une capacité de stockage de 6 milliards de m3 d’eau. L’hydroélectricité couvre 15 % de la consommation énergétique mondiale et représente la moitié de la production mondiale d’électricité produite par les énergies renouvelables.
Si à court et moyen terme de 2 à 5 ans, la variation de la production dépend des conditions naturelles (pluviométrie, sécheresses…), à long terme l’augmentation de 30 % de la production mondiale des quinze dernières années est due aux stratégies d’investissements des États. À l’échelle continentale, l’Asie vient en tête de la production hydroélectrique (45 %), devant l’Europe (21 %), l’Amérique du Nord (16 %), l’Amérique du Sud (14 %) et l’Afrique (4 %). À l’échelle nationale, la production mondiale est polarisée à 58 % par cinq États-continents (Chine : 29 %, Brésil : 10 %, Canada : 8,5 %, États-Unis : 5,5 % et Russie : 5 %). Cependant, l'hydroélectricité joue un rôle majeur dans des petits pays déjà bien équipés (Islande, Norvège, Suisse, Autriche), alors que de nombreux États investissent ces dernières années (Vietnam, Vénézuéla, Turquie, Éthiopie) ou lancent de nouveaux projets (Népal, Tadjikistan, Colombie).
On compte dans le monde environ 6 000 barrages uniquement hydroélectriques et 4 400 barrages mixtes. Le développement de ces derniers pose souvent la question géopolitique de la gestion des ressources en eau dans les bassins versants transfrontaliers et peut parfois aboutir à des conflits hydrogéopolitiques entre les États de l’amont et de l’aval. Dans le bassin du Nil, l’Égypte et le Soudan s’apposent ainsi à l’Éthiopie depuis la construction du grand barrage de la Renaissance ; dans les bassins du Tigre et de l’Euphrate, la Turquie à la Syrie et à l’Irak (Roussel, 2025). Le développement de l'hydroélectricité est en effet souvent associé à des opérations politiques de prestiges (Assouan en Égypte, Itaipu au Brésil, Trois-Gorges en Chine...) qui comportent de vastes opérations d'aménagement et de mise en valeur de terres nouvelles (régulation des cours d’eau, nouveaux périmètres d’irrigation, fronts pionniers agricoles...), comme en témoignent les travaux sur la Tennessee pilotés par la Tennessee Valley Autority lors du New Deal américain des années 1930, les investissements dans le Grand Nord d'Hydroquébec dans les années 1970–80 ou le GAP (Guneydogu Andolu Projesi) turc sur le Tigre et l’Euphrate.
Dans ce contexte, la construction de nouveaux barrages hydroélectriques sont contestés depuis les années 1970 par des courants écologistes, certaines ONG et une partie des populations locales concernées (Australie, Brésil, Chili, Laos, Inde, Chine, Labrador canadien…). On leurs reproche localement en particulier le déplacement des populations résidentes et les pertes de terres agricoles dans les vallées ennoyées par la montée des eaux des barrages. Le barrage est parfois aussi un moyen pour l’État central de reprendre le contrôle de communautés rurales jugées trop autonomes (Benassaya, 2022). À l’échelle du bassin, l’hydroélectricité est un forçage anthropique du fonctionnement des hydrosystèmes. Elle conduit à des changements de régime hydrologique fluvial, à la modification des dynamiques morphologiques (érosion, transport, accumulation) et à la perturbation des cycles de vie des animaux (migration, reproduction). Ces protestations sont parfois relayées par des ONG comme la Commission internationale des grands barrages. Les critiques sont d’autant plus vives que les projets de barrages sont souvent associés à de mégaprojets miniers ou industriels polluants et énergivores comme la production d’aluminium (par exemple en Islande, Laslaz, 2016). Si dans les États autoritaires comme la Chine, la contestation a pu de chances d’aboutir, en démocratie elle peut avoir raison d’un projet de barrage, comme en Tasmanie (Flaminio, 2017)
Comme souvent en matière d’énergie, le débat est donc difficile à trancher entre nécessité d’une source d’énergie décarbonée pour assurer le développement économique pour les pays émergents et précaires d’un côté, et atteintes supplémentaires aux milieux, aux terres agricoles ou aux populations autochtones déjà fragilisés par les changements globaux de l’autre.
Laurent Carroué et (JBB), janvier 2026.
Références citées
- Benassaya Marion (2022), « Paix Territoriale et intégration d’une zone rouge de la violence armée en Colombie par des projets de développement : le cas du barrage d’Ituango », Géoconfluences, novembre 2022.
- Flaminio Silvia (2017), « L'eau en Australie : de l'exploitation des ressources à la gestion des milieux ? L'exemple du bassin versant du Gordon en Tasmanie », Géoconfluences, février 2017.
- Laslaz Lionel (2016), « Image à la une : Kárahnjúkar, le diable dans l’éden. Hydroélectricité et espaces protégés en Islande », Géoconfluences, septembre 2016.
- Roussel Cyril (2025), « L'Irak : un pays post-conflit en manque d'eau », Géoconfluences, novembre 2025.
Autres sources
- International Hydropower Association : 2025 World Hydropower Outlook
- Commission internationale des grands barrages
Pour aller plus loin
- Paul Arnould et Yvette Veyret, Atlas du développement durable. Un monde en transition, coll ; Atlas, Autrement, Paris, 2022
- Bertrand Barré et Bernadette Mérenne-Schoumaker : Atlas des énergies. Vers un monde plus vert ?, coll. Atlas, Autrement, Paris, 2021.
- Bernadette Mérenne-Schoumaker : « Énergie et minerais. Des ressources sous tension », La documentation photographique n° 8098, La Documentation française, Paris, 2018.
Des études de cas sur le site partenaire, Géoimage du CNES
- Les grands aménagements hydroélectriques du Québec : une stratégie volontariste
- Le bassin du Nil : conflits hydrogéopolitiques
- D’autres grands barrages : de vastes opérations d’aménagement









