Quelle transition écologique du tourisme hivernal dans les territoires de montagne français ?
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Dans le contexte de l’Anthropocène, les sociétés humaines se trouvent confrontées à un défi systémique : le changement climatique. Celui-ci remet en question les fondements mêmes des modes d’organisation socio-économiques et contribue à une incertitude croissante. Parmi les activités les plus dynamiques et influentes à l’échelle mondiale, le tourisme occupe une place singulière. Il constitue un secteur structurant pour de nombreuses économies locales, nationales et régionales. Or les transformations climatiques imposent désormais des contraintes fortes à son développement, d’autant que les aléas concernent particulièrement les espaces les plus attractifs pour la fréquentation touristique, qu’il s’agisse des littoraux ou des massifs de montagne, dont la vulnérabilité est accentuée par la concomitance de milieux fragiles et d’une anthropisation localement très concentrée dans le temps et dans l’espace. Parallèlement, les conséquences environnementales du tourisme font l’objet de critiques croissantes, en raison de leur contribution substantielle au réchauffement global (22 % des émissions mondiales de CO₂), de leur consommation accrue de ressources, de l’artificialisation des espaces fragiles et de la production de déchets dans des milieux sensibles (Tuppen, Langenbach, 2021).
Dans les espaces montagnards, l’enjeu se cristallise autour du tourisme hivernal, historiquement structuré par la pratique du ski alpin. Cette activité, qui mobilise d’importantes ressources en eau, en énergie et en infrastructures, a constitué l’ossature du développement touristique des massifs français depuis le milieu du XXᵉ siècle et le « Plan Neige ». La réduction de l’enneigement, induite par l’élévation des températures, met directement en tension la viabilité de ce modèle économique et territorial. L’ampleur de cette vulnérabilité varie cependant selon deux critères principaux : la prééminence du ski alpin dans l’offre locale et la situation géographique des massifs. Des territoires des Alpes et des Pyrénées, fortement spécialisées dans les sports d’hiver, apparaissent comme particulièrement exposées, tandis que des ensembles comme le Jura, le Massif central, les Vosges ou la Corse, où l’offre touristique est historiquement plus diversifiée (pratiques de pleine nature, randonnées, VTT), disposent d’une relative capacité d’adaptation, bien qu’ils ne soient pas exempts des pressions écologiques, économiques et sociales liées aux changements environnementaux globaux.
Face à ces défis, la transition écologique s’impose comme une orientation incontournable. Elle peut être définie comme « le passage, à l’échelle d’une société, à des modes d’habiter et des systèmes productifs plus durables » (Gonin, 2021). Appliquée au secteur touristique, elle implique une recomposition profonde des modèles dominants, en particulier dans les territoires dépendants des sports d’hiver. L’objectif est de promouvoir des trajectoires de développement plus résilientes, intégrant la diversification des pratiques touristiques, la valorisation des ressources patrimoniales et environnementales, ainsi qu’une reconfiguration des formes de gouvernance territoriale.
Ainsi, poser l’hypothèse qu’une transition écologique est possible dans les espaces touristiques des montagnes françaises nécessite de prendre en compte les disparités entre massifs : ceux où domine le modèle du ski alpin, en crise structurelle, et ceux dont la dépendance moindre à cette activité offre des marges de résilience. C’est à l’exploration de ces contrastes, notamment entre les Alpes, les Pyrénées, le Jura, le Massif central, les Vosges et la Corse, que sera consacrée la réflexion développée dans cet article.
1. Une transition écologique du tourisme nécessaire dans les territoires de montagne ?
Les territoires de montagne ont été intégrés dans l’effervescence de l’économique des services par le développement du tourisme, mais restent aujourd’hui fragilisés par le réchauffement climatique et la surexploitation des ressources. Face à ces défis économiques, sociaux et environnementaux imbriqués, ils doivent repenser leur modèle pour assurer leur résilience et leur durabilité.
1.1. Des territoires démarginalisés par leur mise en tourisme
Les territoires de montagne ont connu une longue histoire d’anthropisation, initialement fondée sur des activités traditionnelles — agro-sylvo-pastoralisme, artisanat ou exploitation minière — rythmées par la saisonnalité. Leur intégration dans les sociétés modernes par les touristes s’opère surtout au XIXᵉ siècle, sous l’influence du courant hygiéniste. Face à la pollution urbaine issue de l’industrialisation, les élites recherchent en montagne des environnements sains, dans un mouvement accompagné par le développement des sciences qui transforment ces espaces autrefois perçus comme hostiles en objets de découverte. Des infrastructures sont progressivement créées pour acheminer et accueillir une clientèle estivale aisée : voies ferrées, hôtels, thermes, casinos. L’hygiénisme valorisant le sport comme facteur de santé, le ski, importé des pays nordiques, devient une pratique nouvelle pour la bourgeoisie européenne. Ce glissement vers un tourisme hivernal marque un tournant. Marginal au début du XXᵉ siècle, le ski gagne en popularité, donnant naissance aux premières stations renommées avant 1939, comme Megève ou Val d’Isère. L’après-guerre constitue un moment décisif : dès les années 1950, le ski est envisagé comme levier de désenclavement et de développement économique des massifs. Cherchant à générer un tourisme de masse, les projets d’aménagement se multiplient, transformant durablement les territoires
Entre 1965 et 1980, la pratique du ski se démocratise fortement, avec 10 à 15 % de nouveaux skieurs par an (Francillon, 1980). Aujourd’hui encore, le modèle de la station touristique reste centré sur le ski alpin, qui représente 82 % du chiffre d’affaires touristique en montagne (Delcayrou et Riet, 2022). Les stations, qu’elles prolongent des villages ou soient créées ex nihilo, offrent une gamme diversifiée de services, mais la neige, « or blanc », demeure au cœur de leur économie (Reynard, 2020). La France compte désormais 250 stations de ski, accueillant dix millions de touristes annuels, pour un marché évalué à 10 milliards d’euros et générant près de 140 000 emplois directs et indirects (Giraud, 2024). Ce modèle prospère, toutefois, se trouve aujourd’hui fragilisé par le changement climatique, qui remet en cause la disponibilité même de sa ressource essentielle : la neige.
1.2. Le réchauffement climatique déstabilise ces territoires
Les espaces de montagne constituent des réservoirs de biodiversité abritant de nombreuses espèces floristiques endémiques adaptées à des conditions climatiques rigoureuses (Fort, 2015). Ils ont fonctionné comme des refuges écologiques pour les espèces adaptées au froid, chassées des plaines lors de la dernière déglaciation. Longtemps, le pastoralisme a contribué au maintien de cette diversité écologique, garantissant la résilience des écosystèmes face aux perturbations écologiques. Toutefois, le changement climatique actuel bouleverse profondément ces équilibres. Les espèces végétales, adaptées à des niches climatiques précises, subissent fortement l’augmentation des températures et les variations de précipitations. Une hausse moyenne de 1 à 2° C suffit à menacer la survie d’espèces endémiques, remplacées par d’autres colonisant les altitudes supérieures (Labonne et al., 2019). Les ressources naturelles essentielles des montagnes sont également fragilisées. Le recul des glaciers compromet les réserves en eau, tandis que les forêts subissent une hausse marquée de la mortalité (+54 % pour les sapins en dix ans) (IGN, 2022). Ces forêts jouent pourtant un rôle central dans la prévention des risques naturels comme l’érosion ou les glissements de terrain. Le réchauffement accroît par ailleurs l’assèchement des sols, les sécheresses et les incendies, tout en favorisant la prolifération de parasites menaçant certaines essences, notamment l’épicéa. Les décalages saisonniers perturbent aussi les cycles biologiques, provoquant une désynchronisation entre la faune et ses ressources alimentaires (Labonne et al., 2019).
Depuis le XIXᵉ siècle, l’exploitation intensive des ressources naturelles – bois, agriculture, eau – accentue cette fragilité. Avec le développement touristique, l’eau, sous toutes ses formes, est devenue une ressource stratégique. La généralisation de la neige artificielle, censée compenser le déficit d’enneigement, contribue à une pression accrue sur ces milieux (Reynard, 2020). L’eau, désormais ressource la plus exploitée, dépasse même la valeur attribuée aux paysages. Sa raréfaction menace non seulement les écosystèmes, mais aussi les équilibres économiques et sociaux, fragilisant les activités agricoles et de loisirs. Ces bouleversements, accélérés par le réchauffement climatique, compromettent directement l’attractivité touristique des montagnes. La baisse de l’enneigement affecte le modèle des stations de sports d’hiver, tandis que la dégradation des milieux naturels, la sécheresse et les risques accrus d’incendies ou de glissements de terrain pénalisent également les activités estivales, renforçant la vulnérabilité de ces territoires.
1.3. Une multitude de défis
Les territoires de montagne en France font aujourd’hui face à divers défis majeurs qui conditionnent leur avenir. Ces enjeux, à la fois économiques, environnementaux, sociaux et énergétiques, sont interconnectés et varient selon les spécificités de chaque massif. La majorité de ces territoires présente une forte dépendance économique à un tourisme saisonnier, principalement hivernal, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux aléas climatiques, tandis que d’autres reposent davantage sur la saison estivale et accentue la nécessité d’une transition adaptée (Tuppen, Langenbach, 2021).
Les ressources naturelles
Le changement climatique bouleverse le cycle de l’eau. En hiver, les précipitations augmentent mais tombent davantage en pluie qu’en neige, réduisant le stockage pour les saisons suivantes et fragilisant l’équilibre hydrique. Leur intensité croissante accroît les risques d’inondations et de glissements de terrain, aggravés par la fonte des glaciers. En été, la raréfaction des pluies intensifie le stress hydrique : forêts face aux incendies, captages d’eau potable à sec obligeant l’acheminement par camions citernes (Ventron, 2022 ; Bouleternère, 2023). La hausse des températures accentue encore évaporation et transpiration végétale, renforçant sécheresses et tensions sur les ressources.
Document 1. Le glissement de terrain du Bersend depuis les Cernix, massif du Beaufort, Savoie

Cliché de Rémih sous licence CC BY 2.0 (source).
La production énergétique
Les montagnes jouent un rôle important dans la production énergétique, notamment via les barrages hydroélectriques, représentant environ 14 % de l’énergie totale en France. Toutefois, cette productivité dépend étroitement des ressources en eau, qui diminuent à mesure que les glaciers reculent et que les périodes de sécheresse deviennent plus fréquentes et prolongées. Cette baisse menace l’approvisionnement en énergie, réduisant l’efficacité des infrastructures existantes. La production hydroélectrique en France a connu sa plus faible production en 2022, égalant celle de 1976. Les lacs qui constituent la réserve d’eau pour alimenter les centrales hydroélectriques jouent un rôle touristique en offrant de nombreuses activités, mais ont dû fermer leurs accès pour protéger les infrastructures comme pour certaines plages du lac de Serre-Ponçon (Alpes du Sud) en 2022.
Les systèmes productifs
L’économie des montagnes repose sur l’industrie, l’agriculture et surtout le tourisme. Dans les Alpes et les Pyrénées, le ski a dynamisé les territoires, tandis qu’en Corse, l’agriculture domine faute d’infrastructures conséquentes. Mais le modèle centré sur la neige s’effondre avec le réchauffement climatique : baisse de l’enneigement, fermeture de petites stations (Grand Puy en 2024, Puyvalador en 2017, Hautacam en 2025). Le manque de diversification fragilise le tourisme, et la raréfaction de l’eau menace aussi les activités estivales. L’agriculture, essentielle aux paysages et productions locales, subit sécheresses, feux, inondations, et chute des ressources en eau et fourrages, affectant l’élevage.
Document 2. Une station de moyenne altitude dans les Hautes-Pyrénées : Hautacam

Hautacam est une station de sports d'hiver et d'été (1 500 à 1 800 mètres d’altitude), le 28 décembre 2010. Domaine public (source).
L’environnement
Les milieux de montagne subissent une mutation profonde menaçant leur biodiversité. Leur préservation est essentielle, tant pour leur valeur écologique que pour le soutien d’activités comme l’agriculture et la sylviculture. La dégradation de ces écosystèmes fragiles et la surexploitation des ressources en eau compromettent l’équilibre économique et environnemental, affectant faune, flore et populations locales. Localement, ces processus peuvent être aggravés par la surfréquentation.
La justice sociale et environnementale
Les montagnes sont parmi les territoires les plus touchés par la crise écoclimatique (Huss, 2024). Cela soulève des questionnements majeurs quant à la manière dont ces territoires sont socialement produits : dans un premier temps par les représentations de leur futur, et dans un second temps, par les rapports de pouvoir, les intérêts et les conflits qui façonnent les interconnections actuelles. Les espaces montagnards constituent donc un terrain essentiel où l’émergence de nouveaux conflits autour des ressources et des représentations, mais aussi autour des modes de gouvernance et des questions d’équité dans des contextes de transition ou de tension (Zinzani, Proto, Immovilli, 2025).
Face à ces défis spécifiques et imbriqués, les politiques publiques doivent être finement adaptées à chaque massif, en concertation avec les acteurs locaux. Ces derniers jouent un rôle essentiel pour maintenir la dynamique économique et sociale tout en préservant les équilibres écologiques. Malgré les incertitudes, des initiatives prometteuses émergent dans chaque massif, offrant des pistes concrètes pour renforcer la résilience des territoires de montagne et accompagner leur transformation vers un modèle plus durable et diversifié.
2. Les initiatives territoriales
Face aux effets toujours plus marqués du changement climatique, les territoires de montagne ont progressivement pris conscience de la nécessité d’adapter leur modèle économique et social. Cette transition, souvent tardive et inégale selon les massifs, se traduit aujourd’hui par des initiatives locales visant à diversifier l’offre touristique et à renforcer la résilience des stations. Ces démarches, encore fragiles, reposent sur la coopération des acteurs locaux et la recherche de solutions plus durables.
2.1. Une prise de conscience globale tardive
La prise de conscience concernant les enjeux climatiques pour les territoires de montagne reste inégale et difficile à cerner dans le temps, malgré les avertissements répétés des scientifiques. L’adaptation à ce changement doit être abordée en fonction des particularités géographiques et des échelles territoriales. Depuis les années 1970, plusieurs stations ont fermé en raison de facteurs divers, tels que la petite taille des stations face à la concurrence des plus grandes (Notre-Dame-du-Pré en Savoie, Les Crozets-Nanchez dans le Jura), les crises économiques (l’Alpe du Grand Serre en Isère, Céüze dans les Hautes-Alpes, Puigmal dans les Pyrénées Orientales, Les Crozets-Nanchez dans le Jura, Xonrupt-Longemer dans les Vosges), la fermeture d’infrastructures comme les colonies de vacances, ainsi que les hivers de plus en plus doux et secs (Metral, 2021). En outre, la majorité de ces stations sont situées en basse ou moyenne altitude, ce qui n’a pas facilité leur adaptation. Depuis plus de dix ans, elles se retrouvent plus directement confrontées au changement climatique, un phénomène qui modifie la nature des crises. Autrefois ponctuelles et dues à une situation météorologique exceptionnelle, ces crises sont désormais plus fréquentes et plus graves, entraînant des fermetures économiques plus nombreuses (Bourdeau, 2021). Le manque de neige s’accompagne d’une crise énergétique, un nombre important de stations ayant recours à la neige artificielle, un processus énergivore et coûteux (Vlès et Hatt, 2019). De plus, la crise sanitaire du covid 19 a accéléré le processus de fragilisation des stations.
Encadré 1. La fermeture de la station Puigmal 2900 dans les Pyrénées Orientales
La fermeture de la station Puigmal 2900 résulte d’une décision de justice et illustre bien la crise qui frappe l’industrie du ski alpin. Inaugurée en 1970, la station a été créée dans l’ouest du département des Pyrénées-Orientales, en contrebas du sommet le Puigmal dont l’altitude est de 2 900 mètres. La station, située sur la commune d’Err à 1 835 mètres d’altitude, est l’une des plus hautes des Pyrénées françaises. Sa gestion est assurée dès le départ par un syndicat mixte, le Syndicat du Puigmal, composé de la commune d’Err et du conseil départemental. En 1992, le Conseil général se retire et le Syndicat change de statut et devient un syndicat intercommunal. Plusieurs communes y adhèrent : Err, Saillagouse, Nahuja, Palau-de-Cerdagne, Estavar et Sainte-Léocadie. Le domaine skiable est composé de 35 pistes de ski pour 13 remontées mécaniques, s’étalant entre 1 835 et 2 665 mètres d’altitude. Le domaine s’étend sur plus de 35 kilomètres de pistes, situés pour la majeure partie dans une forêt de sapins et de pins. Les départs des pistes ne sont pas insérés dans un urbanisme accueillant des touristes tels que des hôtels ou restaurants, comme dans les stations intégrées. Il n’y a que quelques centres de vacances.
La station a connu plusieurs périodes économiques difficiles. Elle a connu des saisons sans neige et a consenti à des efforts d’investissement entre 2004 et 2007. Pourtant, les dettes s’accumulent jusqu’à une première décision du préfet en 2013 de dissoudre le syndicat : le niveau d’endettement a atteint 9,2 millions d’euros. La commune d’Err a dû augmenter les taxes d’habitation et foncières pour réduire son endettement. En 2018, la commune d’Err relance le projet d’ouverture de la station en s’appuyant sur une diversification des activités, notamment durant la saison estivale, et en 2021, un groupe de six investisseurs reprennent la station sous la forme d’une délégation de service public. Ils ont établi un plan de diversification des activités pour ne pas dépendre de la neige. Malgré ces différentes offres d’activité, l’activité ski est le principal revenu. Le manque de neige des années 2021 et 2022 a sonné le glas du projet et en 2023 la justice ferme définitivement la station.
Cependant, certaines stations ont anticipé cette évolution en entamant des démarches de transition bien avant que la crise ne devienne structurelle. Par exemple, la station de Métabief, dans le Doubs, s’est imposée comme un modèle de gouvernance de transition, transformant sa station de ski en une station de montagne active toute l’année. Cette démarche s’appuie sur la diversification des activités économiques grâce à la pluriactivité. Cette initiative a inspiré d’autres stations qui, à leur tour, ont commencé à élaborer des plans de transition en concertation avec les différents acteurs locaux : habitants, élus, et socioprofessionnels.
Encadré 2. Le cas de la station de Métabief
En 2016, la Station de ski de Métabief a initié une réflexion sur son avenir économique face aux enjeux climatiques. Avec le soutien d’experts de Météo France et de l’INRAE, un diagnostic a été réalisé concernant les équipements de remontées mécaniques et les projections climatiques pour les prochaines décennies. L’analyse a révélé qu’à partir de 2030, la viabilité du ski alpin serait compromise ; d’ici 2040, la neige artificielle serait la seule option viable, et principalement au-dessus de 1 100–1 200 m d’altitude. À l’horizon 2050, le ski alpin serait impossible. En réponse, le Syndicat Mixte du Mont d’Or (SMMO), soutenu par le département du Doubs et détenteur de la marque « haut Doubs », a décidé de transformer la station en « station de montagne » afin de diversifier ses activités. Actuellement, le ski alpin représente 90 % de l’économie touristique du haut Doubs – la partie montagneuse du département – mais les pressions climatiques et environnementales rendent ce modèle obsolète. Pour anticiper ce changement, un schéma directeur touristique a été lancé en 2022 pour imaginer de nouvelles attractivités et activités de loisirs, impliquant toutes les parties prenantes locales.
2.2. Des projets de diversification pour sortir du tout-neige
Les territoires de montagne s’engagent activement dans la recherche de solutions pour atténuer les effets du changement climatique, en développant divers projets depuis deux décennies. Ces initiatives se basent sur la diversification des activités touristiques et récréatives pour compenser la diminution, voire la disparition, de l’activité neige. L’objectif est de multiplier les sources de revenus et de dynamiser la vie sociale locale. La diversification des activités est une des principales réflexion et projets mis en place dans les stations. Ces diversifications concernent les quatre saisons pour les plus importantes et en haute altitude, hiver compris, et principalement les trois autres saisons de l’année pour la majorité des stations qui subissent une baisse de l’enneigement, afin de renforcer le tourisme tout au long de l'année. De plus en plus de territoires mettent en place des stratégies pour rendre leur région attractive, en l’associant à des images plus globales de la montagne, au-delà de la neige. Les sentiers de randonnée, présents depuis des décennies, sont réaménagés et valorisés pour favoriser l’itinérance. De nouvelles infrastructures, telles que des gîtes et des refuges modernisés, sont construites pour accueillir les randonneurs, tandis que d’anciennes structures, historiquement utilisées pour le pastoralisme, sont réaménagées pour offrir plus de confort. Une autre forme de diversification concerne le VTT avec des circuits balisés et des bike parks, où les remontées mécaniques, adaptées aux vélos, permettent d’accéder aux pistes. Parallèlement, des projets de luge d’été sont développés, permettant la pratique de cette activité, indépendamment des conditions climatiques. Ces trois activités, randonnée, VTT et luge d’été, sont désormais présentes dans de nombreuses stations de ski. Toutefois, la diversification des stations reste relativement limitée, avec des offres principalement centrées sur ces trois activités. Ces initiatives suivent le modèle industriel de la neige, avec une logique marchande qui reprend le schéma du tourisme de masse : un lieu concentrant l’ensemble des services touristiques et une offre phare concentrée autour d’activités spécifiques. Les solutions envisagées face au changement climatique ne répondent donc pas pleinement aux défis des territoires. La consommation excessive d’énergie, l’utilisation des ressources en eau, les pollutions liées aux mobilités et la forte population dans des zones fragiles sont des problèmes qui ne sont pas suffisamment pris en compte dans ces projets. De plus, la concurrence entre territoires s'intensifie, car de nombreuses stations proposent des activités similaires. Par exemple, la France compte 92 bike parks, dont une majorité se trouve dans les Alpes, ce qui pousse les acteurs économiques et politiques à chercher des moyens de se différencier, notamment à travers des initiatives de protection de l’environnement et de justice sociale. Ainsi, pour certaines stations comme Saint-Nizier-du-Moucherotte dans l’Isère, ce n’est même pas l’après-neige qui est en réflexion, mais l’après-tourisme (Bachimon et al., 2014).
2.3. Les difficultés inhérentes aux politiques locales
Le développement et la diversification des offres touristiques dans les territoires de montagne, longtemps dépendants d’une mono-industrie, se heurtent à plusieurs difficultés comme la prise de conscience, la fuite en avant face aux problèmes des acteurs locaux comme certains élus, acteurs économiques ou habitants, ou encore le manque de soutien financier. Ces territoires évoluent en fonction des choix politiques, qui déterminent les investissements économiques et l’accueil d’acteurs privés. Ainsi, il est important que les élus des zones les plus touchées par le changement climatique soient conscients des enjeux et capables de piloter une transition. Cependant, les modèles économiques établis, bien que robustes, peuvent freiner l’adoption de solutions alternatives en conservant des vulnérabilités similaires à celles du système initial (Vlès, 2021).
De ce fait, les territoires de montagne se développent de manière différente en fonction des choix des élus qui acceptent ou non de remettre en question le modèle du ski hérité du XXe siècle. Au cours de la dernière décennie, de nombreux territoires ont amorcé une diversification de leurs activités touristiques, marquant ainsi les premiers pas d’une transition. Ce processus exige une gouvernance renouvelée, fondée sur une approche transversale. La co-construction et la collaboration doivent mobiliser une large diversité d’acteurs : élus, socioprofessionnels, habitants, et représentants de l’État. Cette méthode favorise une meilleure appropriation des nouveaux modèles de développement et renforce l’adhésion au changement. Dans ce cadre, l’État a intégré au programme Avenir Montagnes un accompagnement spécifique pour 10 territoires pilotes. Cette aide vise à les initier à la co-construction de projets de territoire, en instaurant des démarches collaboratives impliquant l’ensemble des parties prenantes, dans une approche systémique. L’objectif de cette démarche est de créer une dynamique au sein de ces territoires, qui deviendront des démonstrateurs pour l’ensemble des lauréats du programme. Les projets ainsi élaborés s’appuieront sur les transitions écologiques, en plaçant le tourisme comme levier initial de transformation.
Document 3. Territoires lauréats du programme Avenir Montagnes

Source : ANCT, Mars 2022, Avenir Montagnes : transitions engagées, dossier de presse, 32 p.
Encadré 3. le programme Avenir Montagnes et ses résultats
Le programme Avenir Montagnes, lancé le 27 mai 2021 par l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires (ANCT), constitue une réponse concertée de l’État et de ses partenaires (Ademe, Banque des Territoires, Fabrique des Transitions, Mountain Wilderness, etc.) pour accompagner les territoires de montagne, durement touchés par les changements climatiques, aggravés par la crise sanitaire. Ce programme vise à financer des projets de transition structurants et innovants.
Sa mise en œuvre s’est articulée en deux étapes :
- Un financement de projets finalisés : avec une enveloppe de 300 millions d’euros, cette première phase a soutenu des initiatives à l’échelle de tous les territoires de montagne en France.
- Un accompagnement ciblé pour 60 territoires sélectionnés : ces territoires bénéficient d’un appui spécifique de l’État et de ses partenaires pour concevoir et mettre en œuvre des projets de redynamisation et de diversification touristiques.
Les résultats
Le plan Avenir Montagne, lancé depuis 2021 et doté de 330 M€, a permis de soutenir 669 projets dans les différents massifs français, avec 482 projets générant 560 M€ d’investissements totaux. L’axe 1, Diversification touristique, concentre la majorité des aides, 72 et 73 % dans les Pyrénées et dans le Massif central et jusqu’à 78 % en Corse. L’axe 2, Transition écologique, et l’axe 3, Rénovation de l’habitat touristique incluant le thermalisme, ont été plus ou moins valorisés selon les massifs : 38 % d’aide pour l’axe 2 dans les Alpes alors que dans les Vosges, 35 % des aides sont allés financer l’axe 3. Les collectivités territoriales ont porté 67 % des projets, recevant 64 % des subventions (Conseil national de la montagne, 2023).
La station de Métabief est un exemple de territoire pilote ayant adopté cette méthode collaborative. Grâce à l’impulsion des élus, un projet incluant diverses parties prenantes a été mis en œuvre. Cependant, malgré des résultats initiaux encourageants, des limites ont été atteintes en 2024. La décision de fermer un tiers de la station, prise sans le consensus de tous les acteurs, a engendré une crise politique et un déficit de confiance au sein du groupe (Tenoux, 2024).
Conclusion
La transition des stations de ski et de leur territoire face au changement climatique repose sur une remise en question profonde de leurs modèles économiques et touristiques. Historiquement centrés sur l'industrie de la neige, ces territoires se mobilisent pour diversifier leurs activités afin d'assurer leur viabilité économique et environnementale. Bien que des initiatives innovantes aient vu le jour, comme les projets de diversification ou les stations pilotes, elles révèlent aussi leurs limites, notamment en termes de gouvernance et d’adaptation aux enjeux écologiques. La dépendance persistante à des infrastructures lourdes et énergivores, ainsi que la concurrence entre territoires, soulignent les défis à surmonter.
Les acteurs locaux, notamment les élus, jouent un rôle central dans cette transition. Leur compréhension des enjeux climatiques et leur capacité à fédérer des projets collaboratifs conditionnent le succès des transformations nécessaires (Tuppen, Langenbach, 2021). Cependant, les modèles alternatifs doivent encore trouver un équilibre entre attractivité touristique, préservation des ressources naturelles et justice sociale. Si des progrès significatifs ont été réalisés des tensions subsistent lorsqu'un consensus n'est pas atteint, illustrant l’importance d’une gouvernance inclusive.
Bibliographie
Références citées
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- Labonne Sophie, Cordonnier Thomas, Kunstler Georges et Fuhr Marc, 2019, « Forêts de montagne et changement climatique : impacts et adaptations », Sciences Eaux & Territoires, numéro 28 (2), p. 38–43.
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- Tenoux Jean-Pierre (2024), « Dans le massif jurassien, pleurs et colère autour de la fermeture de pistes de ski », Le Monde, 28 septembre 2024.
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Pour aller plus loin
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- Bouchon M., Martin B., Bord C., et al., 2025, “Adaptation strategies to manage summer forage shortage improve animal performance and better maintain milk and cheese quality in grass-versus corn-based dairy systems”, Journal of Dairy Science, volume 108, issue 5, 4796–4817.
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Alexandre TANNAI
Docteur en géographie.
Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron
Pour citer cet article :
Alexandre Tannai, « Quelle transition écologique du tourisme hivernal dans les territoires de montagne français ? », Géoconfluences, janvier 2026.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/les-nouvelles-dynamiques-du-tourisme-dans-le-monde/articles-scientifiques/quelle-transition-ecologique-du-tourisme-hivernal-dans-les-territoires-de-montagne-francais



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