Carte à la une. Des femmes dans l'exploration du Monde (Xe – XXe siècle)
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Projection de Mollweide interrompue en deux hémisphères. Réalisation : Louis Dall’Aglio et Jean-Benoît Bouron, Géoconfluences, 2026. Cliquez ici pour obtenir l'image en taille poster (1,9 Mo).
Les exploratrices ont-elles existé ? La dénomination même interroge. Parler de « femmes exploratrices » suppose que l’on parle de femmes dont la profession est d’explorer. Le métier d’explorateur est, à l’époque moderne et contemporaine, et jusqu’à Elisée Reclus et Vidal de la Blache (Calbérac, 2010), le doublet de celui de géographe : le premier visite, observe, documente, le second compile, ordonne, théorise. Or, cette profession d’explorateur se structure de façon éparse, selon les pays, au cours du XVIIIe et XIXe siècle, sans inclure les femmes ; celles-ci finissent souvent par l’être à un moment où l’entreprise occidentale de cartographie du monde est déjà largement avancée, ce qui a pu contribuer à effacer l’importance de leurs contributions. L’Explorer’s Club étasunien n’accepte les femmes dans ses rangs qu’à partir de 1981. Lorsque des géographes fondent une Society of Women Geographers, en 1925, le pôle Sud est déjà atteint depuis onze ans. Or, ces dates ne doivent pas masquer les contributions réelles et nombreuses de femmes à l’entreprise de connaissance géographique du monde, que leur statut soit celui d’exploratrice, de journaliste, de voyageuse, de navigatrice ou de guide. Le Larousse, plus sobre, définit l’explorateur comme « une personne qui voyage dans un pays lointain et peu connu ». Nous suivrons donc cette définition, en soulignant également, comme le fait la Société des Explorateurs Français, que le lointain peut aussi bien être celui des « cimes inviolées » que du « monde souterrain » voire du « système solaire et de l’infiniment petit » ((Source : site web de la Société des Explorateurs Français. Fondée en 1937 sous le nom de Club des Explorateurs Français, la Société des Explorateurs Français est une institution de partage des savoirs et d’interconnaissance des personnes touchant de près ou de loin à l’exploration.)).
Les personnes retenues pour cette carte l’ont été soit en raison de leur contribution scientifique, soit pour leur rôle dans la mise en visibilité et la défense de la capacité des femmes à voyager et découvrir le monde. Il s’agit, biais de source oblige, principalement de femmes occidentales, dont les récits nous sont parvenus et dont les aventures ont été documentées. Que cette liste ne soit donc pas vue comme exhaustive, tant du point de vue géographique qu’historique – ce dont témoigne, dans ce texte d’accompagnement, la présence de noms supplémentaires. Moins qu’une synthèse, cette carte est donc un humble carottage dans une histoire riche et spectaculaire, que nous faisons commencer au Moyen-Âge et achevons avec l’exploration de l’espace extra-atmosphérique et le début des défis sportifs planétaires.
Beaucoup d’exploratrices ont fait conjointement progresser le savoir géographique et la légitimité des femmes à y contribuer. Jeanne Barret, vraisemblablement première femme à avoir réalisé une circumnavigation, rapporte également de son voyage plusieurs milliers d’espèces végétales, qu’elle catalogue patiemment après avoir été abandonnée par l’expédition de Bougainville à la Réunion. Alors que les femmes embarquent, au début du XIXe siècle, en se travestissant ou en se dissimulant, elles participent pleinement aux expéditions au tournant du XXe siècle, à l’instar de Fanny Bullock Workman, cartographe et alpiniste qui réalise plusieurs voyages dans l’Himalaya entre 1899 et 1912. À partir des années 1910, les femmes investissent un champ nouveau de l’exploration : l’aviation. Les femmes pilotes, depuis Raymonde de Laroche, première femme à recevoir une licence d’aviation en 1910, jusqu’à Marie Marvingt, qui publie des ouvrages à partir de ses expériences de vol, contribuent à légitimer la place des femmes dans un métier qui concentre les valeurs propres à l’ethos du métier d’explorateur : risque, créativité, innovation – ou, comme le formule Henri Lauga, co-fondateur du Club des Explorateurs, « qui ont choisi de placer leur vie sous le signe du risque » (Sirost, 2009). Amelia Earheart, aviatrice américaine, est ainsi la première personne à accomplir une traversée Hawaï-Californie, une entreprise qui a coûté la vie à une dizaine de ses homologues masculins. À partir de la fin du XIXe siècle, la presse joue un rôle central en favorisant la publication de récits féminins d’exploration et de voyage en dehors du circuit des revues scientifiques. Nellie Bly, pionnière du journalisme d’investigation, qui réalise des reportages sur le monde ouvrier en se faisant embaucher sous de faux noms, réalise ainsi un tour du monde en 72 jours dont elle rend compte par des articles dans le New York World, son employeur.
Ces exploratrices repoussent les limites des lieux où les femmes sont autorisées, en particulier dans la navigation marine, où la présence féminine est un sujet historique de superstitions sexistes – ce qui n’a jamais empêché l’existence de femmes marins, ou de femmes pirates (Sténuit, 2015). Dans ce « morceau flottant d’espace », ce « lieu sans lieu » (Foucault, 1964), les femmes réinventent leur place, littérale et figurée, dans la société ; souvent d’origine bourgeoise, les exploratrices s’y libèrent des normes sociales, en particulier vestimentaires, qu’elles instrumentalisent à leurs fins. De même, l’éloignement géographique vis-à-vis des métropoles favorise une prise de liberté plus ou moins implicite avec les attendus bourgeois. Si certaines exploratrices, en particulier celles qui accompagnent leurs maris, perpétuent en mer les mêmes pratiques que sur terre, à l’instar de Rose de Freycinet, qui maintient volontairement sur mer le port de ses robes, d’autres défendent, par le voyage, l’autonomie féminine. Jeanne Dieulafoy obtient une « autorisation spéciale de travestissement » du préfet de Paris afin de pouvoir librement porter des pantalons plutôt que des robes dans ses expéditions, les vêtements d’hommes la dispensant du port du voile dans ses terrains musulmans ; « le tour du monde, si un homme peut le faire, alors je peux le faire », note Annie Londonderry ; plus simplement encore, Alexandra David-Néel, exploratrice, anarchiste et lauréate de la Société de Géographie, écrit : « L’obéissance, c’est la mort ». Ces positions féministes ne sont cependant pas partagées par toutes : Gertrude Bell, archéologue britannique très active au Moyen-Orient au début du XXe siècle, voyant dans sa propre indépendance une anomalie, est ainsi résolument opposée au mouvement des suffragettes qui réclame, entre autres, le droit de vote pour les femmes.
Femmes, ces personnes n’en restent également pas moins exploratrices, participantes plus ou moins enthousiastes d’une aventure géographique indissociable du projet colonial, lequel fonde la légitimité des expéditions et permet, souvent, leur financement. La rencontre avec des personnes issues de cultures méconnues ne nourrit pas moins chez certaines femmes que chez leurs homologues masculins un sentiment, au mieux, d’étrangeté, au pire, de mépris mêlé de supériorité raciale explicite. Ida Pfeiffer, dans sa description de Madagascar, conclut au sujet de l’île qu’il y a « peu de bien à dire du peuple de cette île », de son « gouvernement déraisonnable », et qu’il conviendrait plutôt de faire visiter l’île par des « missionnaires », pour « inculquer au peuple le véritable esprit du christianisme » (1881, p. 241–242). Néanmoins, certaines exploratrices, à l’instar de leurs homologues masculins, soutiennent activement les mouvements autonomistes des colonies qu’elles parcourent : ainsi du rôle joué dans l’Inde nouvellement indépendante par Gerturde Emerson Sen, qui accompagne activement l’autonomisation agricole du pays.
21 parcours ont été représentés sur cette carte, mais le lecteur l’aura compris : elle est loin d’être exhaustive. Loin de n’avoir eu pour rôle que celui d’accompagner leurs maris ou maîtres, les femmes ont participé activement à l’entreprise de connaissance géographique du monde, et à la diffusion d’un esprit de découverte et d’aventure. L’exploration a ainsi été un des vecteurs par lesquels les femmes, en particulier de la bourgeoisie et de l’aristocratie, ont contribué à faire évoluer, parfois à leur corps défendant, parfois avec un enthousiasme militant, les représentations associées à leur genre.
Bibliographie
Sur les femmes exploratrices
- Azema Lucie, 2021, Les femmes aussi sont du voyage. L’émancipation par le départ.
- Bertrand Romain, Blais Hélène, Calafat Guillaume et Heullant-Donat (dir.), 2019, L’Exploration du Monde. Une autre histoire des Grandes Découvertes, Seuil, 528 p.
- Blais Hélène et Weber Serge, 2022, « Montrer les invisibles de l’histoire de l’exploration. Recherche académique et muséographie », EchoGéo, n°62.
- Boulain Valérie, 2019, Femmes en aventure. De la voyageuse à la sportive, 1850 – 1936, Presses Universitaires de Rennes, 360 p.
- Calberac Yann, 2010, Terrains de géographes, géographes de terrain. Communauté et imaginaire disciplinaires au miroir des pratiques de terrain des géographes français du XXe siècle. Thèse de géographie. Université Lumière - Lyon II.
- Chevalier Amélie, 1889, Les Voyageuses au XIXe siècle, Alfred Hame, 255 p. Disponible sur Wikisource.
- Christinat Carole, 1996, « Une femme globe-trotter avec Bougainville : Jeanne Barret (1740 – 1807), Outre-Mers. Revue d’histoire, vol. 310, p. 83–95.
- Heimermann Benoît, 2024, Dix aventurières en quête d’absolu, Paulsen.
- Rigiel Caroline., 2023, Une histoire des grandes exploratrices, Glénat, 128 p.
- Sirost Olivier, 2009, « Le Club des explorateurs français : des pratiques de plein air aux musées », in Denis-Michel Boëll (dir.), Du folklore à l’ethnologie, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
- Sténuit Marie-Eve, 2015, Femmes Pirates. Les Écumeuses des mer, Ed. du Trésor, 200 p.
- Zanglein Jayne, 2021, The Girl Explorers, Sourcebooks, 461 p.
Écrits et récits d’exploratrices
- Bell Gertrude, 1919, Syria, the desert and the sown, William Heinemann, 478 p. Disponible sur Archive.org.
- Bird Isabella, 1888, Voyage d’une femme aux montagnes rocheuses, Plon, 270 p. Disponible sur Wikisource.
- Bly Nellie, 1890, Around the World in 72 days, Pictorial Weeklies. Disponible sur Wikisource.
- D’Aunet Léonie, 1854, Voyage d’une femme au Spitzberg, Hachette, 325 p. Disponible sur Wikisource.
- David-Neel Alexandra, 1898, Pour la vie, Les Nuits Rouges.
- De Freycinet Rose, 1927, Journal de Mme Rose de Saulces de Freycinet : campagne de l’Uranie (1817 – 1820), Société d’éditions géographiques, maritimes et coloniales, 329 p.
- Emerson Sen Gertrude, 1944, Voiceless India, John Day Co., 458 p.
- Peary Josephine, My Artic Journal, 1893, Contemporary Publishing Co, 294 p Disponible sur Archive.org.
- Pfeiffer Ida, 1881, Voyage à Madagascar, Hachette, Paris. Disponible sur BNF Gallica.
Liens externes
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Louis DALL'AGLIO
Agrégé et docteur en géographie, attaché temporaire d'enseignement et de recherche (ATER), École normale supérieure de Lyon
Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron
Pour citer cet article :
Louis Dall'Aglio, « Carte à la une. Des femmes dans l'exploration du Monde (Xe – XXe siècle) », Géoconfluences, février 2026.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/des-femmes-dans-lexploration-du-monde



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