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Image à la une : La ville ordinaire : le laboratoire lyonnais de la rive gauche du Rhône

Publié le 04/11/2015
Auteur(s) : Anne-Sophie Clémençon, Historienne des formes urbaines et de l’architecture, Chargée de recherche au CNRS, Université de Lyon, Environnement Ville Société (UMR 5600), ENS de Lyon
La comparaison de la photographie aérienne verticale d'une partie centrale de la ville de Lyon, la rive gauche du Rhône, prise en 2012 avec celle datant de 1925, presque un siècle plus tôt, permet de visualiser les nombreuses transformations survenues qui témoignent de la reconstruction progressive de la ville sur elle-même. En décrivant les processus qui sont à l’origine de ces mutations formelles, on comprend comment se fabrique l’urbain, entre planification volontaire et ville ordinaire impensée.
Entre Rhône et enceinte ferroviaire, le centre de Lyon en rive gauche du Rhône

Source : couverture photographique aérienne verticale (appelée aussi "orthophoto") de Lyon réalisée pour le Grand Lyon en 2012 (licence ouverte sur le site de la Métropole de Lyon).
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Détail de la photo aérienne verticale réalisée en 1925 par le capitaine Fleury Seive, l'une des premières photos aériennes de Lyon. Pour favoriser les comparaisons, elle a été recadrée de la même façon que l'image voisine.
Source : Archives municipales de Lyon, 1C 450021, feuille 53. Numérisation AML.
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Dates de la prise de vue

2012 et 1925

Localisation

Au centre de Lyon, en rive gauche du Rhône (visible à l'ouest), entre la rue Vauban au nord, le cours Gambetta au sud et le quartier de la Part-Dieu à l’est.

Le regard de l'historienne des formes urbaines

La ville ordinaire
D’apparition récente en histoire de l’architecture et de l’urbanisme, le concept de « ville ordinaire » désigne la partie spontanée, impensée de la ville. Il s’applique à l’espace urbain tel qu’il s’est tissé au cours de l’histoire, en marge de la ville planifiée (plans de développement et d’urbanisme, monuments et réalisations architecturales d’envergure). Cependant, si pour des raisons scientifiques, ces deux manières de faire la ville doivent être distinguée, elles sont souvent imbriquées dans la fabrication de la ville. La « ville ordinaire » est peu connue dans son mode de fabrication, en particulier formel, alors qu’elle constitue une partie importante du tissu des villes européennes, une fois mis de côté les grands modèles urbains et architecturaux. La façon dont elle est produite par une société sur la longue durée, véritable fabrique urbaine, est un sujet essentiel longtemps négligé, pour lequel l’intérêt s’amplifie depuis peu.
Les deux photos choisies, l’une récente et l’autre prise un siècle plus tôt, permettent de distinguer la ville planifiée (le damier rigoureux) et la ville ordinaire (l’intérieur des îlots). Par comparaison, elles permettent aussi de saisir les nombreuses transformations, parfois infimes, qui affectent le tissu urbain sur un siècle. En étudiant ces évolutions, il est possible d’identifier les nombreux acteurs qui sont à l’origine de ces mutations : propriétaires fonciers, acheteurs ou locataires des terrains, maires, techniciens de la ville, architectes…
Ici, l’accent va être mis sur un des acteurs importants de la fabrique urbaine, le propriétaire foncier lotisseur. Les Hospices civils de Lyon, puissante structure hospitalière constituée de la réunion des hôpitaux de la ville, possédaient au XIXe siècle un territoire important situé sur la rive gauche du Rhône, proche du centre-ville de la rive droite, et appelé à devenir, en un peu plus d’un siècle, le deuxième centre de Lyon. Leurs riches archives permettent de comprendre cette transformation et d’utiliser l’exemple lyonnais pour dégager les lois générales de fabrication de la ville ordinaire.

Le réseau viaire, rencontre du damier et de l’étoile
L’urbain est constitué de trois éléments : le réseau viaire (ou réseau des rues), le parcellaire (les limites des propriétés foncières au sein des îlots), et le bâti (ce qui est construit sur le sol). Des trois, le réseau viaire est celui qui perdure le plus longtemps. C’est clairement visible sur les deux photos de 1925 et 2012 où les modifications de voies sont peu nombreuses en presque un siècle. La forme des voies en damier est nettement dominante par rapport à la forme en étoile de l’ancien faubourg de la Guillotière au sud. En effet, la planification géométrique, initiée par l’architecte Morand en 1781 à partir du quartier des Brotteaux au nord, est tellement puissante, qu’elle a été réactivée à plusieurs moments historiques différents (1827, puis 1843) pour s’étendre finalement à une grande partie de la rive gauche du Rhône. Elle forme sans doute la plus grande grille orthogonale urbaine d'un seul tenant, existant en France sur 3 km. On peut considérer le projet de Morand comme un lotissement a minima, c’est à dire où seules les voies sont planifiées et où les îlots se remplissent progressivement, au fil du temps. Il se distingue des lotissements a maxima, où tout est conçu dès l’origine, voies, parcelles et bâtiments, et construit dans un court laps de temps. La majorité des grandes opérations décrites dans les histoires de l’architecture et de l’urbanisme relèvent de ce dernier type, le modèle le plus souvent cité étant celui de la rue de Rivoli à Paris au XIXe siècle.

Les bâtiments publics, vecteurs de plus-value
Les bâtiments publics ont un rôle déterminant dans l’urbanisation car ils créent dans leur zone d’influence une plus-value foncière certaine. Sur la rive gauche du Rhône se sont succédées plusieurs vagues de constructions, qui correspondent à des types de bâtiments publics différents selon le stade d’urbanisation. La première vague, au début du XIXe siècle, concerne des équipements de loisir gourmands en surface de terrains et éphémères tels que le Cirque olympique. La seconde vague, à partir de 1850, est constituée de bâtiments religieux, principalement des églises et des chapelles, dont le rôle d’encadrement moral de la population ouvrière du quartier est délibéré. La lutte contre la prostitution menée par les Hospices en est un exemple révélateur. La troisième vague, à la fin du XIXe siècle, est celle des bâtiments administratifs qui confirment la rive gauche dans son rôle de nouveau centre de Lyon, en complément du centre ancien à l'étroit sur la presqu’île entre Saône et Rhône. Le cas le plus emblématique est celui de la préfecture du Rhône, symbole de l’État, qui prend place non loin du fleuve. Ce grand bâtiment entouré d’un jardin est parfaitement visible sur les deux photos. Sur celle de 1925, on discerne encore, entre le Rhône et la façade principale, l’un des deux îlots qui sera détruit par la suite pour agrandir le jardin et ouvrir l’espace. Tous ces bâtiments ont été implantés grâce à une politique volontaire de la part des Hospices qui ont compris que les bâtiments publics augmentent la plus-value des terrains alentour. C’est pourquoi ils donnent, ou vendent à bas prix, le terrain qui doit les accueillir pour faciliter leur implantation.

Le devenir des îlots entre vente et location
La politique urbaine que les Hospices inventent pour gérer au mieux leurs terrains de la rive gauche et en retirer un bénéfice maximum est complexe et évolue dans le temps. Ils mènent deux politiques parallèles, la vente ou la location. Ils mettent en vente certains de leurs terrains lorsqu’ils considèrent qu’ils sont « mûrs », c’est-à-dire qu’ils ont atteint un prix suffisant. Au sein de certains îlots, ils font des micro-planifications, c’est à dire qu’ils imposent aux acheteurs un parcellaire qu’ils ont dessiné. L’exemple le plus connu est celui des « îlots à cour commune » pour lesquels seul le pourtour de l’îlot est construit, ménageant ainsi au centre une cour commune souvent aménagée en jardin (doc. 2). Une trentaine d’îlots de ce type sont ainsi réalisés entre 1885 et 1914, les plus nombreux se trouvant dans le quartier de la préfecture, très repérables par leur forme sur les deux photos aériennes. Ce modèle continue d’ailleurs à se développer jusqu’à aujourd’hui.
Quand ils ne vendent pas leurs terrains, les Hospices les louent de façon à conserver leur capital, en attendant qu’il prenne de la valeur. Au début, les locations sont de courte durée, 3, 6 ou 9 ans, puis elles s’allongent dans le temps pour arriver aux fameux « baux emphytéotiques » à 99 ans, couramment employés de nos jours. Les résultats de cette politique locative est visible sur les deux photos, en particulier au nord de la Part-Dieu. En 1925, ces îlots présentent un bâti bas, précaire et composite. Ayant fait l'objet d'une rénovation, cet ancien bâti est remplacé, sur la photo de 2012, par des constructions plus récentes, parfois en forme de barres, reconnaissables à leur couleur grise.

La Part-Dieu, le nouveau centre de Lyon
Étudier la ville ordinaire conduit à observer son imbrication avec des éléments planifiés de la ville, comme le quartier de la Part-Dieu. Les transformations de ce quartier entre 1925 et 2012 sont les plus importantes et les plus visibles de ce morceau de ville. L’histoire de ce secteur est riche d’événements qui se succèdent rapidement. En 1843, les Hospices sont expropriés par l’État à un prix très bas et une caserne est construite entre 1847 et 1855. Sur la photo de 1925, la caserne existe encore, facilement identifiable avec ses bâtiments longs et sa grande cour où s’entraînaient les chevaux. En 1967, elle est cédée à son tour à la Ville de Lyon et, dès 1968, sous la conduite de la SERL (Société d’Equipement de la Région Lyonnaise), commencent les travaux d’un « centre régional de décision », connu sous le nom de « quartier de la Part-Dieu », et devenu le deuxième centre de la ville. Lors de sa conception, il comprend des immeubles de bureaux publics et privés, un centre commercial, des équipements culturels (bibliothèque, auditorium, une maison de la radio-télévision) et quelques logements. La réalisation du TGV Paris-Lyon entraîne la création d’une nouvelle gare mise en service en 1983. La comparaison des deux photos montre que l’emprise au sol du nouveau quartier, étendu au sud, est plus importante que celle de l’ancienne caserne. Les longues ombres portées indiquent aussi la présence de plusieurs immeubles de grande hauteur, dont la tour du Crédit lyonnais achevée en 1977. Ce secteur des années 1970, actuellement en restructuration, est renforcé par deux nouvelles tours, la tour Oxygène (2010) et la tour Incity (2015), la plus haute des trois.

Ce laboratoire lyonnais de la ville ordinaire présente l'avantage de réunir sur un territoire spécifique et sur la longue durée l’ensemble des processus en un système cohérent. Le fait d’isoler la notion de ville ordinaire, jusqu’à présent relativement invisible, et de la distinguer de la planification permet de mieux la comprendre. Faire avancer la connaissance sur ce thème c’est permettre aux acteurs actuels de l’urbain de s’en emparer pour faire une ville plus diversifiée et davantage conçue du bas vers le haut.
 

Documents complémentaires

Doc 1 - Localisation des deux photos aériennes au sein de l'agglomération lyonnaise
(cliquer ici pour une meilleure résolution)

Doc 2 - Un "îlot à cour commune" :  ici, l'îlot 77 (avenue de Saxe, rues de Bonnel, Corneille et Rabelais), construit par l’architecte Étienne Curny. Vue vers le nord depuis le cinquième étage du 21, rue de Bonnel. Le modèle urbain de l'îlot construit sur les quatre côtés le long des rues et ménageant au centre un vaste jardin est celui que les Hospices civils de Lyon réalisent sur certains de leurs terrains de la rive gauche du Rhône à partir de 1885.

Ressources complémentaires
  • A.-S. Clémençon, La ville ordinaire, généalogie d’une rive, Lyon 1781-1914, éditions Parenthèse et CAUE Rhône – Métropole, 2015. Cet ouvrage prend place à la suite des recherches que M. Roncayolo, B. Lepetit, l’équipe d’A. Chastel, F. Loyer, P. Pinon,...et d’autres ont mené sur la morphologie urbaine. Il s’empare de cette question à partir de l’exemple de la rive gauche du Rhône à Lyon et développe un point de vue original, celui du propriétaire des terrains. Voir le site de l'éditeur.
  • A.-S. Clémençon, « Du peu planifié au tout planifié : une typologie du lotissement », chapitre d’ouvrage in Archives et Architecture. Mélanges en mémoire de François-Régis Cottin, Études réunies et éditées par Gérard Bruyère et Daniel Régnier Roux, Lyon, Société d'Histoire de Lyon, 2015.
  • A.-S. Clémençon,  « L’îlot du lac : entre archéogéographie et histoire des formes urbaines », in Études rurales, n°188, décembre 2011.
  • Laurent Viala, « De quoi la ville ordinaire est-elle le nom ? », Lectures, Les notes critiques, 2015.

 

 

Anne-Sophie CLÉMENÇON
historienne de l’architecture et des formes urbaines,
chargée de recherche au CNRS,
Université de Lyon, UMR CNRS 5600 Environnement Ville Société, à l’ENS de Lyon.

 

Pour citer cet article :

Clémençon, Anne-Sophie, 2015, « Image à la une : La ville ordinaire : le laboratoire lyonnais de la rive gauche du Rhône », Géoconfluences, mis en ligne le 4 novembre 2015.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/image-a-la-une/image-a-la-une-ville-ordinaire-lyon

Anne-Sophie Clémençon, « Image à la une : La ville ordinaire : le laboratoire lyonnais de la rive gauche du Rhône », Géoconfluences, 2015.

 

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